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Brexit : la paix entre les deux Irlande menacée

Revue de presse 11.04.2018

L'anniversaire de l'accord de paix entre les deux Irlande, signé le 10 avril 1998, est l'occasion de s'interroger sur l'avenir des relations entre les deux territoires. Au Nord comme au Sud, l'incertitude et l'inquiétude règnent alors que le Brexit pourrait signifier le rétablissement d'une frontière physique.

Tony Blair

Tony Blair, Premier ministre du Royaume-Uni de 1997 à 2007 - Crédits : Chatham House / CC BY 2.0

L'accord du Vendredi saint en question

Le Monde rappelle le compromis actuellement en place entre Dublin et Londres, formalisé en 1998 avec l'accord du Vendredi saint. L'Irlande "a renoncé à revendiquer l’Irlande du Nord tandis que [le Royaume-Uni] a accepté qu’un vote populaire puisse dans l’avenir mener à la réunification et donc à la perte de sa province". De plus, "l’IRA et les groupes paramilitaires protestants ont été démantelés des deux côtés". Ainsi, depuis vingt ans, la frontière physique entre les deux territoires a disparu.

Cependant, l’Irish Independent,  dont l'article est retranscrit par Courrier International, explique qu'un "un long chemin reste à parcourir avant d’atteindre une réconciliation totale entre catholiques, historiquement partisans de la réunification de l’île, et protestants, attachés à l’union avec la Grande-Bretagne". En effet, "les murs de séparation entre communautés, aujourd’hui plus nombreux qu’au moment du conflit, viennent rappeler qu’en matière d’intégration, le bilan est mitigé".

The New York Times assure que le "Brexit crée des problèmes particuliers pour l'Irlande du Nord qui, en tant que membre du Royaume-Uni, doit quitter l'Union européenne, tandis que l'Irlande restera membre du bloc". Cette situation remet "en question l'avenir à long terme de l'accord" de paix.

Pour l'ancien Premier ministre britannique Tony Blair, en poste au moment de l'accord du Vendredi saint, le Brexit change "la symétrie des relations entre l'Irlande, le Royaume-Uni et l'Europe", sachant que l'Irlande du Nord a voté majoritairement contre le Brexit [Europe 1]. Les négociations en cours entre le Royaume-Uni et l'UE n'ont pas déterminé la nature de la future frontière entre les deux Irlande. Pour la RTBF (Belgique), "Britanniques et Européens se sont formellement engagés à ce que la frontière ne réapparaisse pas... mais sans vraiment rentrer dans le détail pour expliquer comment ils allaient s'y prendre".

La quadrature du cercle

La RTBF expose les deux solutions envisagées pour l'instant pour déterminer la nature de la frontière. Etant donné que Londres veut sortir de l'union douanière et du marché unique, les "biens qui seront importés au Royaume-Uni devront s'acquitter de droits de douane, ce qui voudrait dire qu'il y aura bien des contrôles aux frontières extérieures du Royaume-Uni". La frontière terrestre entre l'Irlande du Nord et la République d'Irlande sera donc rétablie, avec en conséquence un "effet dévastateur pour l'économie des deux Irlande". Cette option est néanmoins retenue par Londres.

La seconde solution serait un "statut spécial" pour l'Irlande du Nord : "les contrôles douaniers se feraient alors en mer d'Irlande ou dans les ports" [RTBF]. Pour l'instant c'est l'option mise en avant par Bruxelles, sachant qu'à terme, "cela pourrait favoriser l'unité de l'île. C'est pour cela que les unionistes ne veulent pas en entendre parler".

Postes frontières et laissez-passer ?

La RTBF explique en outre qu'un "retour de la frontière physique fragiliserait le processus de paix, jusqu'à présent considéré comme un modèle du genre". Tony Blair affirme que le Brexit "serait un désastre pour l'accord de paix, les relations anglo-irlandaises et le peuple nord-irlandais". Un avis que partage l'ancien Premier ministre irlandais, Bertie Ahern qui, comme M. Blair, était en poste en 1998 [L'Express].

Pour Tony Blair, les Britanniques doivent se donner "la possibilité de voter lors d'un nouveau référendum sur les termes de l'accord Brexit". Ce dernier argue que la connaissance par les électeurs de la situation est "beaucoup plus avancée aujourd'hui qu'elle ne l'était en juin 2016, lorsque les Britanniques ont voté pour quitter l'Union européenne" [The New York Times].

Dans une interview accordée au Monde, Gerry Adams, président du Sinn Fein (parti présent dans les deux Irlande et longtemps lié à l'IRA) de 1983 à 2018, donne son avis sur l'avenir des deux Irlande. Aujourd'hui député en République d’Irlande, M. Adams a été "pendant plus de trente ans l’un des dirigeants de la lutte des républicains d’Irlande du Nord contre les Britanniques, avant de devenir l’un des artisans de l’accord de paix signé en 1998". Pour lui, si la "voie choisie à Londres [est poursuivie], ce sera un désastre pour les Irlandais" : "un retour des droits de douane et des postes frontières entre le Nord et le Sud aurait un effet dévastateur sur l’économie de toute l’Irlande". Il explique néanmoins qu'il faut "faire très attention à ce que les gens ne croient pas que nous exploitons le Brexit pour obtenir la réunification de l’Irlande. Le Brexit n’y conduit d’ailleurs pas nécessairement".

D'autres Irlandais observent avec attention les négociations. Quelle que soit la solution retenue, les échanges seront probablement plus difficiles et susceptibles de raviver les tensions. Ouest-France donne à cet égard la parole aux citoyens qui vivent aux abords la frontière. L'un d'entre eux, Melvyn Johnston, garagiste de 78 ans, veut croire que "Londres ne fera jamais la bêtise de rétablir une frontière en dur" car "ça relancerait le conflit et la contrebande". Une autre résidente de la région, Mona Flood, 81 ans, espère néanmoins ne pas voir réapparaître "de check-point" qui sépare les deux Irlande, elle possède encore son laissez-passer datant de 1968.