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Arkadi Babtchenko ressuscité : l'Ukraine met en scène le meurtre d'un journaliste russe

Revue de presse 31.05.2018

Mardi 29 mai, l'assassinat du journaliste russe Arkadi Babtchenko a été annoncé par le gouvernement ukrainien, qui a aussitôt accusé la Russie d'en être à l'origine. Le lendemain, celui-ci est apparu bel et bien vivant devant la presse. L'Ukraine revendique cette mise en scène, qui aurait permis de sauver le journaliste d'un authentique assassinat.

De gauche à droite : le président ukrainien Petro Porochenko, le journaliste russe Arkadi Babtchenko et le chef de la sécurité d'Etat ukrainienne, Vasily Gritsak

De gauche à droite : le président ukrainien Petro Porochenko, le journaliste russe Arkadi Babtchenko et le chef de la sécurité d'Etat ukrainienne, Vasily Gritsak - Crédits : Présidence ukrainienne / CC BY 4.0

Pour Les Echos, "Kiev vient d'entamer une manche particulièrement étrange (…) dans la partie de poker qui oppose l'Ukraine et la Russie". En effet, "près de vingt-quatre heures après l’annonce de sa mort, le journaliste russe Arkadi Babtchenko est apparu vivant" à une conférence de presse. D'après Le Monde, "le procureur général ukrainien et les services de sécurité ont fait savoir que cette annonce était (…) destinée à tromper l’exécutant et le commanditaire du meurtre, qui avait été bel et bien planifié". Le "tueur" ukrainien a été appréhendé : il "aurait accepté de collaborer avec la police et bénéficie pour l’heure du statut de témoin". Le commanditaire ukrainien, "qui aurait été en contact avec les services secrets russes", a aussi été arrêté [Le Monde].

Un journaliste critique à l'égard de Moscou

Selon Libération, "l'annonce du meurtre avait été prise très au sérieux en Ukraine et en Russie". Le journal ukrainien Kyiv Post rappelle qu'il n'aurait pas été le "premier journaliste critique envers le Kremlin à être assassiné à Kiev ces dernières années". Il y a "un peu moins de deux ans, le journaliste biélorusse Pavel Cheremet, qui travaillait en Russie avant de s’installer en Ukraine, avait été tué dans l’explosion de sa voiture, alors qu’il se rendait au travail" [Courrier international]. Un meurtre qui reste non élucidé à ce jour.

Le Monde brosse le portrait du journaliste russe Arkadi Babtchenko, qui "avait combattu dans l’armée russe lors des deux guerres de Tchétchénie (1994-1996 et 1999-2000), avant de travailler comme reporter de guerre". Selon le quotidien britannique The Guardian, où M. Babtchenko avait travaillé, celui-ci "était devenu, ces dernières années, extrêmement critique envers le gouvernement russe". "Il avait critiqué l’annexion de la Crimée par Vladimir Poutine et son soutien aux séparatistes du sud-est de l’Ukraine” [Courrier international]. A la suite de l'annonce du meurtre, de nombreux journalistes avaient salué le travail d'Arkadi Babtchenko : "absolument droit" et "honnête, un véritable écrivain, pour lequel la prise de position citoyenne était plus importante que la description de ce qui se passait", résumait le journal d’opposition russe Novaïa Gazeta [Libération].

Une étrange méthode

Selon Les Echos, "cet épisode marque un tournant dans la guerre de désinformation qui oppose les deux pays". Kacper Szulecki, chercheur en sciences politiques, explique que "jusqu'à présent, l'Ukraine pouvait se prévaloir de son statut de victime face à la Russie, ce qui lui donnait le dessus en termes de crédibilité". Mais en jouant ce jeu "l'Ukraine risque de fragiliser cette crédibilité". Le Monde rapporte que les services secrets ukrainiens "sont accusés d’affaiblir, dans le futur, la crédibilité des autorités ukrainiennes". Mark Galeotti, expert en services de sécurité russes, annonce dans Libération qu'à "notre époque de postvérité, ce sont des jeux dangereux. Au prochain meurtre, personne n’y croira plus".

Christophe Deloire, secrétaire général de Reporters sans frontières, a dénoncé une mise en scène du meurtre "navrante" et a jugé "regrettable que les services ukrainiens aient joué avec la vérité, quel qu'en soit le motif" [RTBF]. Selon lui, ce genre d'action "dessert clairement la cause de la liberté de la presse et de la protection des journalistes" [Franceinfo]. M. Kanyguine, journaliste pour Novaïa Gazeta, regrette que "pendant 24 heures, on a tous diffusé des fakes news (…). Désormais nos lecteurs ou spectateurs vont se poser des questions à chaque fois qu’on crie au loup" [Ouest-France].

De son côté, Moscou a dénoncé une "provocation antirusse" des autorités ukrainiennes avant de souligner que le gouvernement était "ravi que ce citoyen russe soit vivant" [Le Progrès].