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Aquarius : l'impuissance de l'UE face au défi migratoire

Revue de presse 12.06.2018

Après avoir été refoulé par l'Italie et Malte, le navire humanitaire Aquarius et les 629 migrants à son bord pourront finalement débarquer en Espagne, à Valence. Dans la presse européenne, le pied de nez de l'Italie à ses voisins et l'impuissance de l'Union sont largement commentés.

Le navire humanitaire Aquarius

Le navire humanitaire Aquarius - Crédits : Irish Defence Forces

"Après 36 heures de confusion" sur le sort des 629 migrants transportés à bord du navire humanitaire Aquarius, une solution a finalement été trouvée, annonce ce matin Euractiv. Le bateau, affrété par l'ONG SOS Méditerranée, avait secouru 629 migrants au large des côtes libyennes dans la nuit des 9 et 10 juin. Bloqué entre l'Italie et Malte, le navire pourra finalement débarquer en Espagne.

Dimanche 10 juin, Rome et La Valette avaient tous deux refusés d'ouvrir leurs ports au navire. L'Aquarius était ainsi resté "stationné à 35 milles de l’Italie, dans des conditions difficiles : pratiquement à court de vivres, et au-delà de sa capacité maximale de 550 personnes", rappelle le journal italien La Repubblica, cité par Courrier International. Afin "d'éviter une catastrophe humanitaire", le nouveau Premier ministre espagnol, Pedro Sanchez "a annoncé, lundi 11 juin, que son pays accueillerait le navire humanitaire", indique Le Monde.

SOS Méditerranée avait dans un premier temps refusé la proposition espagnole, craignant de parcourir 1 300 kilomètres avec un navire rempli au-delà de ses capacités, sans vivre à bord et dans des conditions météorologiques défavorables [Le Monde]. D'après Euractiv, un débarquement à Valence sera finalement possible : "une partie des migrants seront transbordés sur un bateau des garde-côtes italiens et un bateau de la marine italienne, qui accompagneront l’Aquarius à Valence en Espagne, d’après le plan communiqué tôt mardi matin par le centre de coordination de Rome à SOS Méditerranée". Sud-Ouest précise qu'un navire maltais a livré des vivres au navire humanitaire lundi soir. Des navires italiens devraient également participer au ravitaillement dans la journée de mardi. 

Stratégie politique italienne

Dans la presse, la décision du nouveau gouvernement italien –arrivé au pouvoir le 1er juin - et de son ministre de l'Intérieur Matteo Salvini est largement commentée. Chef du parti d'extrême-droite la Ligue, il avait fait campagne aux élections législatives "sur la promesse d’une ligne dure vis-à-vis de l’immigration, question éminemment sensible en Italie, qui a vu l’arrivée de quelque 700 000 migrants sur ses côtes depuis 2013" [Courrier International]. Ainsi, la décision de refuser l'accostage de l'Aquarius est symbolique. "'De mémoire de citoyen, c’est la première fois qu’un bateau ayant secouru des migrants en Libye les débarquera dans un autre port qu’un port italien, c’est le signe que quelque chose est en train de changer', s’est [ainsi] félicité M. Salvini lors d’une conférence de presse à Milan", rapporte Le Monde. D'après Courrier International, le ministre de l'Intérieur italien a également fait savoir "qu’un autre bateau, le Sea Watch 3, actuellement au large de la Libye, ne sera pas non plus autorisé à accoster".

Pour le quotidien Les Echos, la position de Matteo Salvini "démontre que les autorités italiennes ont bien l'intention d'aller à la confrontation avec leurs voisins sur la question migratoire". D'autant plus que "la ligne dure gagne en puissance sur la scène européenne". Le quotidien note ainsi que non seulement les pays du groupe de Visegrad (Pologne, Hongrie, République tchèque et Slovaquie) continuent de défendre une politique migratoire restrictive, mais également que "la présidence tournante de l'Union européenne va être assurée, à partir de juillet, par l'Autriche qui prône la plus grande fermeté en la matière". D'autant plus que les dirigeants des pays européens comptent s'entendre d'ici fin juin sur une réforme du système d'asile européen. 

Toutefois, pour le journal britannique The Guardian, l'interprétation d'un Matteo Salvini souhaitant renforcer la position italienne au niveau européen est complètement erronée. Des considérations nationales seraient plutôt en jeu : après avoir bâti sa campagne sur la promesse d'expulsions massives de migrants, Matteo Salvini continuerait de s'attaquer aux migrants "puisque c'est un terrain sur lequel il gagne, quelque soit le résultat" de ses décisions. Le constat est partagé par le président du Parti socialiste européen, Sergei Stanishev, qui dénonce une stratégie politique. "Il est dégoûtant que le nouveau gouvernement italien soit prêt à risquer des centaines de vies innocentes, y compris celles des enfants et des femmes enceintes, simplement pour maintenir son mode de campagne électorale permanente à des fins politiques nationales", a-t-il ainsi déclaré [RTBF, Belgique].

Le Il Post italien estime quant à lui qu'il s'agit surtout pour le nouveau gouvernement populiste "de dissimuler les propositions très onéreuses qu’il ne sera pas en mesure de réaliser" et "d’instituer un 'nouvel ennemi' auquel s’en prendre, maintenant qu’il ne peut plus s’en prendre au gouvernement".

Impuissance de l'UE

Mais l'impuissance de l'Union européenne face à la crise est également dénoncée. Dans un éditorial, Ouest-France estime que "le blocus italien met la question migratoire en tête de l'agenda européen". "Or, ni l'angélisme d'un accueil inconditionnel souvent irréaliste pour un tissu social déjà éprouvé par la crise ni la brutalité du rejet aveugle n'offrent de solutions pratiques à ce qui s'annonce comme une réalité durable", ajoute le quotidien.

La position de l'UE, qui a conclu des accords avec la Turquie et la Libye pour enrayer les flux migratoires, est ainsi largement critiquée. En échange d'une aide financière, ces deux pays se sont engagés à retenir les migrants et demandeurs d'asile avant qu'ils ne parviennent sur le continent européen. Citée par Mediapart, la maire de Barcelone Ada Colau a dénoncé dans une interview télévisée : "au lieu d'accueillir convenablement les migrants, on gaspille des tonnes d'argent en construisant des frontières qui de toute façon sont vouées à l'échec". The Guardian fustige de son côté la subordination des droits humains et des lois internationales au profit du contrôle des frontières. "Même si cela signifie coopter des milices libyennes, payer des contrebandiers pour agir comme garde-côtes ou réorienter l'aide au développement vers des régimes africains corrompus", regrette le quotidien.