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Accord UE-Turquie : bras de fer autour de la question des visas turcs

Revue de presse 12.05.2016

L'accord passé entre l'Union européenne et la Turquie concernant la gestion de la crise des migrants se voit chaque jour plus fragilisé. Alors que la 4 mai dernier, la Commission européenne s'était déclarée favorable à la levée des visas pour les ressortissants turcs visitant l'UE, le Parlement européen bloque pour l'instant le processus. Ankara ne respecterait pas l'ensemble des critères exigés, en particulier en matière de liberté d'expression. Les deux parties campent sur leurs positions et l'accord ne tient plus qu'à un fil.

 

 

Bozkir

Une politique anti-terroriste jugée trop stricte par l'UE

"Décidément rien n’est simple entre l’Union Européenne et la Turquie", résume Euronews sur son site. C'est d'autant plus vrai à la suite de la visite du ministre des Affaires européennes turc Volkan Bozkir au Parlement européen ce mercredi. Ce dernier a déclaré que l'accord entre son pays et l'UE concernant la crise des migrants traversait "un moment très dangereux" [Les Echos].

Le 18 mars, la Turquie a accepté un accord controversé avec l'UE dans lequel elle s'est engagée à accueillir les migrants venus de Syrie débarqués en Grèce, avant de les rapatrier au cas par cas vers des pays d'accueil européens. Elle souhaitait en retour une aide financière de plusieurs milliards d'euros et une exemption des visas de courte durée pour les Turcs souhaitant visiter l'Union européenne. Toutefois, l'UE a insisté pour que le pays passe par la procédure habituelle – certes accélérée – et remplisse les 72 critères exigés pour cette exemption.

C'est là que cela coince. "La semaine dernière, la Commission européenne avait donné un feu vert provisoire, conditionnant l’approbation définitive à plusieurs mesures et notamment le changement de la législation turque antiterroriste" expliquent Les Echos. Cette législation est jugée "trop extensive" et de nature à être utilisée pour "réprimer l'opposition". L'UE a donc demandé à la Turquie de réduire sa "définition légale qu'elle fait du terrorisme" [L'Obs]. Euronews précise que "selon ses détracteurs ce texte vise à faire taire les dissidents et notamment la presse dans un contexte de violences au Kurdistan turc".

"Il n'est pas possible pour nous d'accepter un quelconque changement de notre droit antiterroriste" a répondu M. Bozkir sur la chaîne turque NTV. Il défend logiquement la position exprimée par le président Recep Tayyip Erdogan. "Le gouvernement turc affirme que sa législation est seulement destinée à combattre les activistes kurdes et l'Etat islamique en Syrie et en Irak" poursuit L'Obs.

Inquiétude et blocage au Parlement européen

Un refus de coopérer de la part des Turcs qui inquiète un peu plus à Bruxelles, et qui intervient quelques jours seulement après l'éviction du Premier ministre turc Ahmet Davutoglu, en première ligne lors des négociations sur l'accord avec la chancelière allemande Angela Merkel. Pour le Daily Telegraph, "les Européens n'ont plus réellement d'interlocuteur et Erdogan se montre intransigeant". Pour Il Giornale, la fin du mandat du Premier ministre pourrait d'ailleurs rebattre les cartes des questions internationales entourant la Turquie.

Au Parlement européen, les eurodéputés se prononcent majoritairement pour ne pas faire de concession à Ankara. Son président Martin Schulz a confirmé qu'il existait "un désaccord entre le gouvernement de la Turquie et [l'UE]". "Dans ce contexte, le président du Parlement européen a décidé de ne pas transmettre à l'examen des eurodéputés la proposition législative d'exemption des visas pour les Turcs, pour cette session" explique RFI.

Les réactions sont moins policées dans l'hémicycle, tous groupes politiques confondus. Pour la députée  française de la GUE (extrême-gauche) Marie-Christine Vergiat, il existe un véritable chantage de la part de la Turquie : "l'Union européenne étant obnubilée par les questions des migrants, M. Erdogan tient en effet son outil de chantage. Peu importe ce qui se passe en Turquie, peu importe que les Kurdes se fassent massacrer et que la démocratie soit remise en cause de façon croissante dans ce pays !".

A l'opposé du spectre politique, Marine Le Pen compare le président Erdogan à un racketteur et interpelle ses voisins au Parlement : "le président Erdogan ne fait que jouer avec les cartes que vous lui avez laissées. Il entend faire céder l'Europe grâce à l'arme migratoire et, comme dans tout racket, il vous promet de vous protéger de la menace qu'il a lui-même créée" [RFI].

Sophia in't Veld, députée centriste néerlandaise s'interroge : "pourquoi l'Europe se laisse-t-elle faire ? Parce que les dirigeants n'ont pas réussi à se mettre d'accord entre eux sur une politique commune en matière de réfugiés, ils préfèrent avoir des accords avec des dictateurs comme Erdogan" [Le Vif].

L'Allemagne, au centre de l'accord, se prépare à un échec, rapporte le Telegraph. Le ministre de l'Intérieur Thomas de Maizière a prévenu ses députés que si Erdogan ne remplit pas les critères, "il n'y aura pas de libéralisation des visas". Auquel cas la Turquie pourrait "laisser passer des centaines de milliers de migrants en Bulgarie et en Grèce". La crise a déjà un effet néfaste sur la popularité du gouvernement et de Mme Merkel, dont les intentions de vote pour les élections de 2017 ne cessent de s'effriter.

Au cœur du conflit syrien, la situation est toujours critique. El Mundo a rapporté les informations de l'ONG Human Rights qui dénonce des tirs à la frontière avec la Turquie. "Selon l'organisation humanitaire, des gardes-frontières turcs ont tiré sur des demandeurs d’asile syriens qui tentaient de rejoindre la Turquie ou les ont roué de coups, entraînant la mort ou des blessures sérieuses".