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Accord de 23 Etats pour avancer vers l'Europe de la défense

Revue de presse 14.11.2017

Lundi 13 novembre, vingt-trois Etats européens se sont mis d'accord pour mettre en place une coopération renforcée en matière de défense. Un engagement qui, pour la diplomate en chef de l'Union Federica Mogherini, représente un "moment historique pour la défense européenne", mais suscite également des doutes quant à ses chances de succès. 

europe défense mogherini conseil affaires étrangères (de gauche à droite)

Federica Mogherini, haute représentante de l'Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité entourée de la ministre des Affaires étrangères suédoise, Margot Wallström, et de son homologue belge, Didier Reynders.

"Idée prometteuse"

A Bruxelles lundi 13 novembre, vingt-trois ministres des Affaires étrangères et de la Défense de l'Union européenne se sont "engag[és] dans une coopération militaire renforcée, dans le développement d’armements ainsi que dans les opérations extérieures", au travers d'un pacte qui devrait être entériné officiellement en décembre lors d'un Conseil européen [Le Monde].

Parmi les Vingt-Sept seuls le Portugal, Malte, l'Irlande et le Danemark n'ont pas pris part au projet. D'après Le Temps (Suisse), Copenhague n'a pas pu s'associer aux autres Etats membres "en raison de son statut juridique", tandis que Dublin et Lisbonne devraient rejoindre ultérieurement ce projet.

Le Royaume-Uni, n'y participant pas en raison de son retrait prochain de l'Union européenne, n'a "pas voulu faire obstacle" à ce projet alors qu'il a "toujours été farouchement opposé à toute 'armée européenne'" [Le Monde]. Le quotidien rajoute que Boris Johnson, le ministre britannique des Affaires étrangères et fervent partisan du Brexit, a même déclaré qu'il s'agissait d'une "idée prometteuse".

"Renforcer notre autonomie stratégique"

Cette coopération structurée permanente (CSP ou PESCO selon son acronyme en anglais) vise tout d'abord à développer des projets "industriels communs (drone, avion de combat)", dont une cinquantaine seraient actuellement sur la table mais devraient voir leur nombre réduit d'ici le lancement officiel de la PESCO [Les Echos]. Les Etats, dans le cadre d'un engagement qui devrait être "juridiquement contraignant", ont décidé d'"augmenter régulièrement leurs budgets de défense" [Le Monde]. En matière de budget, il a aussi été déterminé qu'il faudrait "consacrer 20% des dépenses de défense à l’investissement et 2% à la recherche" [Le Temps]. Selon Les Echos il y a aura, par ailleurs, "la possibilité de mener des actions conjointes, notamment pour le soutien médical ou la logistique, en passant par des projets de formations croisées".

L'objectif de cet accord est, pour la responsable de la diplomatie européenne Federica Mogherini, de "permettre de développer davantage nos capacités militaires pour renforcer notre autonomie stratégique" [France 24]. Concrètement, pour le développement de projets industriels il s'agit de "faire des économies d'échelle" alors que l'industrie de la défense européenne est jusqu'à présent "trop fragmentée par rapport à la concurrence américaine" [Le Monde].

Cette accord de coopération en matière de défense intervient après une "succession de crises depuis 2014 (annexion de la Crimée par la Russie et conflit dans l'est de l'Ukraine, vague de réfugiés), puis le vote du Brexit et l'arrivée au pouvoir de Donald Trump" [France 24]. Des menaces qui ont "servi d'électrochoc", expliquent Les Echos, et ont fait comprendre aux Européens "qu'ils allaient devoir 'prendre leur destin en main'".

Projet allemand contre projet français

Le quotidien genevois Le Temps relate que l'Allemagne, l'Espagne, la France et l'Italie sont les "principaux moteurs de cette initiative". Cependant, Le Monde souligne que l'idée française, "exigeante car tournée vers la participation à des missions potentiellement risquées", n'a pas été retenue. En effet, "ce que la France appelle de ses vœux, c'est pouvoir développer une structure stratégique commune entre des États qui auraient toutes les aptitudes pour intervenir dans des conditions de déclenchement extrêmement rapides", explique la ministre française des Armées Florence Parly [France 24].

C'est au contraire le projet allemand "qui a prévalu : la coopération structurée permanente sera aussi inclusive que possible, au détriment de son contenu" beaucoup moins ambitieux [Les Echos]. En effet, l'Allemagne souhaitait avant tout faire participer le plus grand nombre de pays. Cependant, Florence Parly nuance en affirmant que ce "n'est qu'une étape", car cette coopération est "un jalon important en terme de structuration de l'Europe de la Défense" [France 24].

"Un moment historique pour la défense européenne"

Pour Federica Mogherini, qui se félicite de cet accord, il s'agit  d'"un moment historique pour la défense européenne" [Le Monde]. Ursula von der Leyen, la ministre allemande de la Défense, s'est réjouie de l'adoption de ce projet et a déclaré qu'"il était important pour nous (…) que nous puissions nous organiser indépendamment, en tant qu’Européens. Ceci est complémentaire à l’OTAN, mais nous voyons que personne ne va résoudre à notre place les problèmes de sécurité que l’Europe a dans son voisinage. Nous devons le faire nous-mêmes" [Le Monde]. Le futur chancelier autrichien, Sebastian Kurz, affirme que cette initiative "aura le grand avantage de permettre une meilleure protection des frontières extérieures de l’UE, sans surcharger certains États comme l’Italie et la Grèce" [Courrier international].

En revanche pour Frédéric Mauro, expert régulièrement consulté par le Parlement européen sur les questions de défense cité par Le Temps, l'accord signé hier est une occasion manquée. Les engagements chiffrés relevant d’un effort collectif sans engagements budgétaires fixes, cette CSP risque, selon lui, de ne pas permettre de créer des "frégates ou des avions européens de combat ni d’envoyer une force expéditionnaire" à l’étranger. "Alors que la sélection des projets se fera à l’unanimité", cette orientation fait ainsi dire à M. Mauro que la coopération "n’a aucune chance de marcher".

Un pessimisme partagé également par le journaliste Nicolas Gros-Verheyde sur le blog Bruxelles2, qui s'interroge : "comment une Coopération structurée avec quasiment tous les Etats membres (sauf Malte !) pourrait générer, mieux qu’aujourd’hui, des résultats" ?

Même le ministre belge des Affaires étrangères Didier Reynders, qui se félicite pourtant d'une "avancée la plus spectaculaire que l’UE ait jamais connue en matière de Défense" [Sudinfo], met en garde : "il ne faudrait pas que ce soit comme les battlegroups [groupements tactiques européens instaurés en 2004] qui ont été mis en place il y a déjà pas mal de temps et que l'on n'a pratiquement jamais utilisés parce que ce n'était jamais le bon moment, le bon endroit ou les bonnes circonstances" [RFI].

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