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Crise en Ukraine : qu’est-ce que Nord Stream 2, le gazoduc entre la Russie et l’Allemagne ?

En pleine crise ukrainienne, le chancelier Olaf Scholz a déclaré le 22 février que l’Allemagne suspendait la procédure de certification du gazoduc. Après plus de trois ans de travaux, Nord Stream 2 avait été mis en pré-service en octobre 2021. Entre sanctions américaines et divisions européennes, pourquoi ce projet est-il si controversé ?

Installation d'un pipeline dans les eaux suédoises en 2019
Installation d’un pipeline dans les eaux suédoises en 2019 - Crédits : © Nord Stream 2 / Axel Schmidt

Nord Stream 2 représente 1 230 kilomètres de tuyaux sous la mer Baltique. Ceux-ci relient le village de Bolchoï Kouziomkino, dans la région de Saint-Pétersbourg en Russie, à Lumbin, une ville côtière au nord de l’Allemagne. L’objectif du projet est de compléter les services de son grand frère, le gazoduc Nord Stream 1, déjà en service depuis 2012 et qui suit plus ou moins le même tracé.

Le nouveau pipeline double ainsi les capacités de transport de gaz depuis la Russie via la Baltique, ce qui permettrait d’atteindre pour ce réseau un approvisionnement de 110 milliards de mètres cube par an vers l’Allemagne. A titre de comparaison, l’UE a importé plus de 440 milliards de mètres cube de gaz naturel en 2019 (contre 385 milliards en 2010), dont 166 milliards provenaient de l’ensemble des gazoducs russes.

Exploité par le mastodonte énergétique russe Gazprom, Nord Stream 2 est le fruit d’un partenariat avec cinq entreprises européennes dont une française : OMV, Engie, Wintershall Dea, Uniper et Shell. Basée en Suisse et détenue par Gazprom, la société Nord Stream 2 AG a été créée pour mener à bien le projet, de sa planification à son exploitation en passant par la construction. Plus de 9 milliards d’euros auront été nécessaires pour mettre au point Nord Stream 2.

Quand entrera-t-il en service ?

En théorie, le gazoduc est prêt à fonctionner. La compagnie Gazprom avait annoncé le 10 septembre 2021 que Nord Stream 2 était achevé. Début octobre, la première ligne a commencé à être remplie de gaz.

En pratique, les tensions géopolitiques sur le Vieux Continent retardent sa mise en service. Après la reconnaissance par Moscou de l’indépendance de deux provinces ukrainiennes pro-russes le 21 février dernier, le chancelier allemand Olaf Scholz a suspendu le processus de certification en guise de sanction. La société Nord Stream 2 AG doit en effet être certifiée comme “opérateur indépendant” par le régulateur allemand afin de livrer du gaz à l’ouest, un processus qui ne devait pas pleinement aboutir avant le printemps 2022.

Saluant une “décision sage et courageuse” de Berlin, le ministre français de l’Economie Bruno Le Maire a estimé que “Nord Stream 2 pourra ouvrir le jour où le pouvoir russe respectera ses engagements internationaux et l’intégrité du territoire de l’Ukraine”. La présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen a pour sa part considéré que le gouvernement allemand avait “tout à fait raison : Nord Stream 2 doit être évalué à la lumière de la sécurité de l’approvisionnement énergétique de l’ensemble de l’Europe”.

L’autorité allemande chargée de cette certification, l’Agence fédérale des réseaux, avait déjà mis un coup d’arrêt à la procédure de certification le 16 novembre 2021, officiellement pour des raisons juridiques. Selon l’administration allemande, “Nord Stream 2 AG, qui a son siège à Zug (Suisse), a décidé de ne pas transformer sa forme juridique existante, mais de créer une filiale de droit allemand uniquement pour gérer la partie allemande du gazoduc”. “La procédure de certification restera suspendue jusqu’à ce que les principaux actifs et ressources humaines aient été transférés à la filiale”, ajoutait alors l’agence.

En réponse à cette exigence, et pour se conformer aux règles européennes (voir plus bas), Nord Stream 2 AG a établi en Allemagne l’entreprise G4E (“Gas for Europe”) fin décembre. En attendant l’éventuelle reprise de la procédure par l’agence fédérale, Gazprom avait assuré continuer de remplir les tuyaux du gazoduc, malgré la crise diplomatique entre la Russie et les Européens.

Pourquoi est-il controversé ?

Plusieurs des détracteurs de Nord Stream 2 ont pointé du doigt le risque d’accroître la dépendance énergétique européenne vis-à-vis du Kremlin. La Russie représentait en effet déjà plus de 40 % des importations de gaz naturel de l’UE en 2019. Une dépendance à l’énergie russe habilement utilisée par Moscou, et récemment soulignée par Dmitri Medvedev, proche de Vladimir Poutine. “Bienvenue dans un monde nouveau, où les Européens vont bientôt payer 2 000 euros pour 1 000 M3 de gaz”, s’est moqué l’ancien chef d’Etat sur Twitter après l’annonce de la suspension de la certification de Nord Stream 2 AG.

Dans le contexte d’une forte hausse des prix de l’énergie depuis l’automne 2021, Moscou avait par ailleurs été régulièrement accusé de ne pas livrer assez de gaz sur le Vieux Continent, profitant de la situation pour obtenir une mise en service rapide de Nord Stream 2.

Le gazoduc sous-marin, qui lève un certain nombre de droits de passage, est aussi un moyen pour Gazprom de réduire ses coûts de transport de l’énergie vers l’ouest. En contournant l’Ukraine par la Baltique, il la prive ainsi de ressources financières importantes (estimées à 1,5 milliard d’euros par an) liées au transit du gaz russe sur son territoire.

La mise en service de ce nouveau gazoduc pose enfin des questions relatives à la transition énergétique sur le Vieux Continent. Alors que l’UE a un objectif de neutralité climatique à l’horizon 2050, la mise en place d’une telle infrastructure gazière, censée être utilisée plusieurs décennies, pourrait accroître la dépendance au gaz dans le mix énergétique européen. Emetteur de gaz à effet de serre, cet hydrocarbure est pourtant un élément stratégique de la politique énergétique de l’Allemagne. Si le pays a fortement développé la production d’énergies renouvelables, il repose en grande partie sur le charbon et, dans une moindre mesure, sur le gaz pour produire son électricité.

Quel est l’intérêt de l’Allemagne dans ce projet ?

Au-delà de sa propre consommation d’énergie, atteindre les 110 milliards de mètres cube d’importations par an devrait renforcer le rôle géopolitique de l’Allemagne dans le domaine de l’énergie. Le pays deviendrait ainsi un hub, à son tour capable d’exporter vers ses voisins le surplus de gaz lui-même importé de Russie. Selon Berlin, Nord Stream 2 sécurise par ailleurs l’approvisionnement européen en énergie, car le gazoduc permettrait de s’affranchir des risques politiques et techniques dans les pays de transit, Ukraine et Pologne en tête.

La chancelière Angela Merkel a toujours défendu la mise en service de Nord Stream 2, tout comme le nouveau chancelier Olaf Scholz (SPD). L’ancien dirigeant social-démocrate Gerhard Schröder, qui avait approuvé le tracé de Nord Stream 1, est par ailleurs aujourd’hui chef du comité des actionnaires du consortium pour la construction et l’exploitation du gazoduc.

Qui sont les opposants au projet ?

Malgré la fin des travaux au terme de l’été 2021, le président ukrainien Volodymyr Zelensky a fait savoirque l’Ukraine allait se battre contre ce projet politique russe jusqu’à son achèvement et après celui-ci et même après le commencement des livraisons de gaz”. La position ukrainienne est ferme depuis la conception de Nord Stream 2, d’autant plus en raison de la guerre que Kiev et Moscou se livrent depuis 2014 dans le Donbass, à l’est du pays, où la Russie soutient les séparatistes. Des tensions accrues depuis quelques semaines, alors que celle-ci a massé plusieurs dizaines de milliers de soldats à sa frontière avec l’Ukraine, avant de pénétrer sur le territoire de sa voisine dans la nuit du 21 au 22 février.

Les Etats-Unis ont pour leur part pris des sanctions contre les entreprises impliquées dans les travaux lorsque Donald Trump était au pouvoir. Avec Nord Stream 2, la Russie acquiert en effet un avantage compétitif dans la concurrence avec le gaz naturel liquéfié (GNL) américain. Une loi sanctionnant différentes compagnies a interrompu les travaux en décembre 2019, alors qu’ils avaient commencé en avril 2018. 

L’administration de Joe Biden a toutefois surpris en annonçant en mai 2021 que les Etats-Unis renonçaient à de nouvelles sanctions, facilitant la poursuite du chantier. Berlin et Washington ont ensuite trouvé un accord fin juillet. En échange d’une levée partielle des sanctions américaines réclamée par l’Allemagne, le gouvernement allemand s’est engagé à créer un fonds pour soutenir la transition énergétique en Ukraine et surtout faire en sorte que le gaz continue de passer par le territoire ukrainien après 2024, échéance fixée actuellement dans un accord de transit.

Du côté des Etats membres de l’UE, la Pologne, les pays baltes – méfiants envers leur voisin russe – ou encore la Slovaquie et la République tchèque se sont opposés à Nord Stream 2 à de nombreuses reprises. L’ancien Premier ministre slovaque Igor Matovič avait par exemple déclaré au Monde en février 2021 que cette “idée […] était mauvaise depuis le départ, surtout du fait qu’il contourne notre partenaire ukrainien”.

Même en Allemagne, les responsables politiques sont divisés sur cette question. Les Verts, membres de la coalition gouvernementale, s’y sont farouchement opposés : alors candidate écologiste à la chancellerie, Annalena Baerbock avait accusé l’ancienne coalition des conservateurs et sociaux-démocrates d’avoir “rendu un bien mauvais service à l’Allemagne” en soutenant “un projet qui ne profite qu’à [Vladimir] Poutine”. La pression sur le gouvernement d’Angela Merkel avait été particulièrement forte à la fin de l’été 2020, au moment où le Kremlin était accusé d’avoir empoisonné l’opposant russe Alexeï Navalny. La France, qui pour sa part avait déjà exprimé des réserves sur le projet de gazoduc, a ouvertement réclamé la suspension du projet début 2021 pour sanctionner les agissements de la Russie.

Mais c’est avec le contexte actuel de crise diplomatique entre la Russie et les Européens que Berlin a finalement mis de l’eau dans son vin. Pour la première fois, le chancelier Olaf Scholz affirmait le 18 janvier que le blocage de Nord Stream 2 faisait partie des sanctions économiques possibles contre Moscou, avant de mettre finalement en pratique ces menaces le 22 février dernier. Un changement de ton, alors même que les autorités outre-Rhin arguaient auparavant que ce gazoduc était un projet privé et non politique, dans lequel il ne fallait pas interférer. Les Etats-Unis se sont félicités de ce revirement : “si la Russie envahit l’Ukraine d’une manière ou d’une autre, Nord Stream 2 sera bloqué”, martelait fin janvier le porte-parole du département d’Etat américain Ned Price.

Qu’en disent les institutions européennes ?

Après l’affaire Navalny, le Parlement européen avait adopté une résolution exigeant l’abandon de la construction de Nord Stream 2 le 18 septembre 2020. Une réclamation réitérée en janvier 2021.

Devant les divisions des Etats membres, la Commission européenne s’est quant à elle montrée prudente sur ce dossier, d’autant plus qu’elle n’a pas le pouvoir d’annuler la certification du gazoduc. En déplacement à Kiev fin janvier 2022, le vice-président de la Commission Valdis Dombrovskis a toutefois prévenu que le gaz ne devait pas être un moyen de pression de la part de la Russie.

En réponse à la question écrite d’un eurodéputé, l’exécutif européen avait fait savoir en 2018 que “Nord Stream 2 ne contribuait pas aux objectifs de la politique énergétique de l’UE tels que la sécurité énergétique ou la diversification des approvisionnements et, pour cette raison, ne soutenait pas sa construction”, rappelant néanmoins qu’il n’avait pas les compétences pour l’interdire. Le diplomate en chef de l’UE Josep Borrel avait ensuite souligné que Nord Stream 2 devait se faire dans le respect des normes de l’UE.

En 2019, le Parlement et le Conseil avaient en effet adopté une directive imposant les règles du marché européen aux gazoducs issus d’un pays situé hors de l’UE. Cela supposait notamment la séparation des activités de production, de distribution et de gestion des réseaux ainsi qu’une transparence sur les prix pratiqués. La Commission porte particulièrement son attention sur la concurrence qui s’applique au sein du marché : le gazoduc devrait pouvoir être utilisé par d’autres entreprises que Gazprom. Des exigences considérées comme inacceptables par les deux sociétés gérant Nord Stream 1 et 2. Après une plainte devant la CJUE, elles ont été déboutées en mai 2020. Le tribunal allemand de Düsseldorf a ensuite confirmé en août 2021 que Nord Stream 2 devait se conformer aux règles du marché européen en matière de concurrence, les travaux ayant été terminés après la date limite du 23 mai 2019 fixée dans la révision de la directive sur le marché intérieur de gaz naturel. Une bataille judiciaire qui se poursuit à l’heure actuelle.

En plein cœur de la crise diplomatique avec le Kremlin, la présidente de la Commission Ursula von der Leyen et le président des Etats-Unis Joe Biden ont annoncé un renforcement de la coopération atlantique en matière d’énergie. Objectif : favoriser l’exportation de gaz américain (GNL) vers l’Europe pour parer à d’éventuelles interruptions de livraison russe. Et soutenir Kiev. “Nous partageons également l’objectif d’assurer la sécurité énergétique de l’Ukraine et l’intégration progressive du pays dans les marchés du gaz et de l’électricité de l’UE”, ont déclaré les deux responsables.

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1 commentaire

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    Chambon

    Comment l’UE va pouvoir rester indépendante de la Russie ? Que va faire l’UE si la Russie fait le chantage de fermer le robinet de gaz si l’UE donne des sanctions contre elle pour cause de participation militaire directe ou indirecte en Ukraine ou pour cause d’exactions de la part des mercenaires russes en Afrique, etc ?
    Qui a payé ce projet : que les Russes ou avec la participation des européens ?
    Svp merci de votre réponse.