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La liberté de la presse en Europe

Chaque année, Reporters sans frontières (RSF) publie un classement mondial sur la liberté de la presse. En Europe, les Etats membres affichent de fortes disparités. Si les pays scandinaves sont parmi les mieux classés dans le monde, ce n'est pas le cas de la plupart des pays méditerranéens et d'Europe de l'Est.

Critères et méthodologie

Chaque année depuis 2002, l’organisation non gouvernementale Reporters sans frontières (RSF) publie son classement mondial sur la liberté de la presse. Assorti d’une carte, le score annuel cherche à refléter “le degré de liberté dont jouissent les journalistes et les médias dans 180 pays”, en fonction de différents critères. Pour évaluer cela, un questionnaire est adressé à des professionnels des médias, des juristes, des sociologues et vient compléter un relevé des violences commises à l’encontre des journalistes établi par une équipe de spécialistes depuis différents bureaux.

L’ONG définit ses indicateurs, notés de 0 à 100, de la façon suivante :

  • Contexte politique : mesure le degré de soutien et de respect de l’autonomie des médias face aux pressions politiques de l’Etat et des politiques ; mesure également le pluralisme et le degré d’acceptation d’une diversité d’approches du journalisme.
  • Cadre légal : mesure le degré auquel les journalistes et médias sont libres de travailler sans censure ou sanction, ni restrictions excessives de la liberté d’expression ; mesure aussi l’accès à l’information sans discrimination entre les journalistes.
  • Contexte économique : analyse les contraintes économiques, liées à l’action gouvernementale, qui peuvent peser sur la possibilité de créer un média indépendant ou qui sont susceptibles de créer du favoritisme en raison de subventions de l’Etat ou de corruption ; concerne également les contraintes des acteurs non politiques (ex : partenaires commerciaux) qui peuvent corrompre les journalistes. 
  • Contexte socioculturel : mesure les contraintes sociales ou culturelles qui peuvent se traduire par du dénigrement de journalistes basé sur des questions de genre ou d’origine ethnique, ou bien par une pression qui pèse sur les journalistes pour qu’ils ne remettent pas en question certains pouvoirs ou ne dénoncent pas certains problèmes dans leur territoire.
  • Sécurité : mesure les risques de dommages corporels (homicides, arrestations…), de détresse psychologique (intimidation, harcèlement, menaces…) ou de préjudice professionnel (perte d’emploi, saisie d’équipements…) qui mettent en danger la sécurité des journalistes. 

Un sixième indicateur “Exactions” s’ajoute aux précédents et relève les mauvais traitements commis envers des médias ou des journalistes dans l’exercice de leurs fonctions sur la période étudiée.

Le score final, lui aussi défini sur une échelle de 0 à 100, est le résultat d’une équation pondérant les différents indicateurs. 100 représente la meilleure note possible et 0 la pire.

L’Europe en tête du classement

De manière générale, il apparaît nettement sur la carte du classement de 2022 que l’Europe et l’Amérique restent les continents les plus favorables à la liberté de la presse. Parmi les 10 pays du monde où la liberté de la presse est la mieux garantie, 9 d’entre eux se trouvent géographiquement en Europe, la seule exception étant le Costa Rica qui se place en 8e position pour l’année 2022. Sept de ces pays du Vieux Continent sont membres de l’Union européenne : le Danemark (2e), la Suède (3e), l’Estonie (4e), la Finlande (5e), l’Irlande (6e), le Portugal (7e) et enfin la Lituanie (9e). En Europe, mais pas dans l’UE, la Norvège et le Liechtenstein occupent respectivement la première et la dixième place du classement.

De la 11e à la 20e place du classement figurent également des pays membres de l’Union européenne. C’est le cas de l’Allemagne (16e) et de la République tchèque (20e).

La France, quant à elle, connaît une progression par rapport à l’année précédente puisqu’elle passe de la 34e place du classement en 2021 à la 26e place en 2022.

Tout en bas du classement européen, se trouvent la Hongrie (85e), la Bulgarie (91e) et surtout la Grèce (108e), pour lesquels la situation des journalistes et des médias est jugée “problématique” par RSF. Malgré tout, l’organisation non gouvernementale salue le fait que “les institutions européennes ont commencé à mettre en œuvre des mesures de protection des journalistes et de la liberté de la presse, et lancé une procédure contre la Hongrie pour infraction au droit européen”.

Des évolutions inquiétantes

Ces bons résultats, relativement à ceux des autres continents, ne doivent pas occulter les évolutions inquiétantes de la situation des journalistes en Europe depuis plusieurs années, indique Reporters sans frontières. En effet, selon l’ONG, “certains gouvernements dans l’Union européenne et dans son voisinage ont durci les mesures liberticides à l’égard des journalistes”, en particulier en Slovénie, en Pologne, en Hongrie et en Grèce. Le rapport note par ailleurs que “les journalistes - faussement assimilés aux autorités - ont fait face à une hostilité virulente de la part de manifestants contre les mesures visant à lutter contre le coronavirus”. Cela s’est traduit dans plusieurs pays d’Europe par des agressions physiques, des insultes ou encore des menaces à l’égard des journalistes. 

L’ONG déplore également “le retour des assassinats de journalistes dans l’Union européenne” : Giorgos Karaivaz en Grèce et Peter R. de Vries aux Pays-Bas qui ont été abattus l’année dernière en plein cœur de métropoles européennes.

Enfin, Reporters sans frontières constate que la guerre en Ukraine débouche sur “des conséquences dévastatrices sur la liberté de la presse dans la région” puisque “cinq journalistes et employés de médias sont morts à la suite de tirs durant le premier mois de l’offensive russe” après le 24 février 2022. RSF rappelle que, quelques jours après le début du conflit russo-ukrainien, l’UE a “interdit des médias diffusant la propagande russe”, tout en avertissant qu’elle l’a fait “sans cadre juridique approprié, ce qui risque d’être un prétexte pour des mesures de rétorsion à l’égard des médias européens”.

Par ailleurs, à l’occasion de la présentation du Digital Services Act par la Commission européenne en décembre 2020, l’ONG publiait une liste de dix recommandations pour répondre aux défis qui pèsent sur la liberté de la presse et l’indépendance des médias dans les pays de l’Union. Si, comme le rappelle le site, “l’Europe est le continent sur lequel la liberté de la presse est la mieux garantie, […] cette liberté est en danger dans l’ensemble du monde et fragilisée sur le continent européen”.

Développement d’une rhétorique anti-médias

Le développement d’une rhétorique anti-médias se poursuit dans de nombreux pays d’Europe, quelle que soit leur position dans le classement mondial, encouragée notamment par certains leaders ou partis politiques. Par exemple, aux Pays-Bas (dégringolant de la 6e à la 28e place au classement mondial entre 2021 et 2022), “l’assassinat, en juillet 2021, du journaliste Peter R. de Vries […] a bouleversé une société qui valorise la liberté de la presse” et par ailleurs “les médias subissent les attaques des petits partis populistes d’extrême droite et d’extrême gauche”, note l’ONG.

De manière générale, il existe une “défiance inquiétante du public envers les journalistes”. RSF cite le baromètre Edelman Trust 2021 qui relève que “59 % des personnes interrogées dans 28 pays considèrent que les journalistes tentent délibérément d’induire le public en erreur en diffusant des informations dont il savent qu’elles sont fausses”. Les journalistes sont de plus en plus souvent pris à partie, lors de manifestations ou dans le quotidien et reçoivent des menaces verbales ou physiques. Ce fut encore plus vrai durant la pandémie où l’information a cristallisé les crispations.

En Allemagne (16e, -3 places entre 2021 et 2022), on recense notamment “une hausse des violences et des agressions verbales” contre les journalistes et on observe que “les politiciens populistes tentent de générer une défiance envers les médias”. Le pays ne fait d’ailleurs plus partie depuis deux années consécutives des Etats où l’exercice du journalisme est jugé satisfaisant.

En Italie (chute de la 41e place en 2021 à la 58e en 2022), “la liberté de la presse […] continue d’être menacée par les organisations mafieuses, notamment dans le sud du pays, ainsi que par divers groupuscules extrémistes ou contestataires […] exer[ça]nt des violences” qui ont “connu une augmentation significative tout au long de la pandémie”.

En République tchèque (qui grimpe tout de même de la 40e à la 20e place en 2022), “la liberté de la presse est menacée par la forte concentration des médias privés et par les pressions exercées sur l’audiovisuel public”, écrit l’ONG. Dans le pays, RSF ajoute que “la parole décomplexée des plus hautes sphères de l’Etat […] contre les journalistes a ouvert la voie à une méfiance croissante de la population vis-à-vis des professionnels des médias”. En Espagne (32e, -3 places entre 2021 et 2022), l’organisation rapporte que “le droit à l’information est menacé par la polarisation politique et un cadre légal lacunaire”, alors que “l’extrême droite pointe du doigt et harcèle sans complexes les journalistes jugés gênants”.

A Malte (78e, alors qu’elle était à la 81e place en 2021), les journalistes “doivent faire face à un environnement très polarisé” et “restent la cible de menaces en tout impunité”, observe l’ONG. En Bulgarie, qui occupe la 91e place du classement 2022 alors qu’elle s’enlisait à la 112e place l’année précédente, les “quelques médias indépendants qui se font encore entendre […] font l’objet de pressions incessantes” et “les menaces et agressions physiques contre les journalistes bulgares constituent un problème structurant”, selon Reporters sans frontières.

Le Conseil de l’Europe, organisation intergouvernementale qui a pour objectif de promouvoir et garantir le respect de la démocratie, des droits fondamentaux et de l’état de droit, s’est également emparé de la question de la sécurité des journalistes en Europe. En avril 2016, l’organisation a adopté une recommandation visant à assurer la sécurité des journalistes et fournissant des indications spécifiques aux États membres pour les inciter à agir dans les domaines de “la prévention, de la protection, des poursuites, de la promotion de l’information, de l’éducation et de la sensibilisation” .

Des problèmes de financement menaçant le pluralisme

Au Portugal (7e en 2022), la crise du Covid-19 a eu “des conséquences négatives sur l’industrie des médias” où “les salaires des journalistes ont connu une dévaluation”, et ce malgré les aides publiques du gouvernement d’Antonio Costa. En Hongrie (85e en 2022), le “véritable empire médiatique soumis aux ordres [du] parti” de Viktor Orbán inquiète RSF, lui qui est qualifié de “prédateur de la la liberté de la presse”. En Roumanie (56e en 2022, 48e en 2021), les sources de financement des médias sont jugées peu transparentes, ce qui entrave “la fiabilité de l’information”, d’autant que “les choix éditoriaux sont souvent subordonnés aux intérêts des propriétaires”, ce qui transforme la presse “en instrument de propagande”.

L’ONG s’inquiète de l’omniprésence des financements privés par de grands groupes et craint que la concentration de la plupart des médias entre les mains de quelques actionnaires vienne interférer dans la ligne éditoriale. RSF dénonce pour certains pays des “concentrations verticales des médias dans les mains d’une poignée de propriétaires”. Cette inquiétude est notamment formulée pour des pays tels que la Slovénie (54e), la France (26e), la République tchèque (20), la Slovaquie (27e), la Suède (3e) ou encore l’Estonie (4e). La propriété des médias dans ces Etats peut “être considérée comme un oligopole”.

Des relations complexes avec le pouvoir

  • Intimidations judiciaires

En Europe, la liberté de la presse est également mise en danger par des procédures d’intimidations politiques et judiciaires lancées contre les journalistes.

Ainsi en Hongrie (85e), RSF souligne le fait quegrâce aux manœuvres politico-économiques et au rachat des médias par les oligarques proches du Fidesz, le parti au pouvoir, celui-ci contrôle désormais 80 % du paysage médiatique”. En Pologne (66e), l’ONG rappelle que “le gouvernement a multiplié les tentatives d’influencer la ligne éditoriale des médias privés et de contrôler les informations sur les sujets sensibles”, d’autant que dans certains cas, le simple fait d’insulter “certaines institutions reste passible d’une peine de prison”. Egalement, en Slovénie (54e), où la diffamation est encore pénalisée, les “politiques [peuvent] enclencher des procédure-bâillons […] contre les médias. Autre exemple, en Roumanie (56e) où “l’ingérence des procureurs dans le travail journalistique s’apparente à du harcèlement et suscite de vives inquiétudes, alors que la justice tente, de plus en plus souvent, de pousser les médias à révéler leurs sources”.

En France (26e), selon RSF, c’est le secret des sources qui est menacé. Ainsi dans l’hexagone, “des lacunes demeurent en matière de protection des sources des journalistes […] et de répression des procédures-bâillons. En outre, en Espagne (32e), “la police continue à utiliser son pouvoir de sanction contre la presse, et les tribunaux privilégient parfois la version des forces de l’ordre à celle des journalistes”. Aussi, en Italie (58e), “les professionnels de l’information cèdent parfois à l’autocensure […] de la crainte d’éventuelles actions légales comme des plaintes en diffamation”.

  • Des ingérences étatiques inquiétantes

A Chypre (65e), “les partis politiques, l’Eglise orthodoxe ainsi que les intérêts commerciaux ont une influence significative sur les médias”, écrit l’ONG dans son rapport en citant à titre d’exemple la “question chypriote” (le territoire de Chypre est divisé entre une partie membre de l’UE et une partie autoproclamée “République turque de Chypre du Nord”) qui est “taboue” et “tous les journalistes sont censés être tenus à un devoir de loyauté envers le gouvernement à ce sujet”. Comme en Bulgarie (91e) où RSF explique que “les intimidations de la part de politiques, mais aussi les pressions administratives et juridiques à l’encontre des journalistes et des éditeurs sont monnaie courante”.

Alors que dans la presse maltaise (78e), “le parti au pouvoir exerce une forte influence sur le radiodiffuseur public et utilise la publicité publique pour faire pression sur les médias privés”. Enfin, on peut encore citer le cas croate (48e) avec “l’ingérence du gouvernement dans la gestion de la télévision publique HTV” qui persiste ou le cas letton (22e) où “il a été reproché au régulateur des médias d’avoir manqué d’indépendance par rapport au gouvernement”, souligne Reporters sans frontières.

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Commentaires sur La liberté de la presse en Europe

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1 commentaire

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    Eliopatchikov

    La liberté de la presse est une chose (indispensable), la qualité de la presse en est une autre ! “Faire le buzz”, “faire de l’audience”, “faire des ventes”, justifient souvent la mise en avant des polémistes beuglants dans le secteur privé et même public au détriment d’une information étaillée qui “éclaire”… CQFD