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Ambroise Fayolle : "La BEI joue le rôle d’aiguillon"

Climat, innovation, santé, transition juste… La Banque européenne d’investissement (BEI) confirme sa stratégie de financement au sein de l’UE, notamment dans la lutte contre le réchauffement climatique, en accord avec sa nouvelle feuille de route adoptée fin 2020.

Ambroise Fayolle a représenté la BEI lors de la COP26 de Glasgow (Ecosse)
Ambroise Fayolle, présent à Glasgow (Ecosse), veut retenir les points positifs de la COP 26, notamment les engagements ambitieux pris par l’Inde. - Crédits : BEI

Vice-président de la Banque européenne d’investissement (BEI) Ambroise Fayolle est un optimiste. C’est lui qui le dit ! Il évoque donc avec confiance les projets et les actions d’une institution en pleine mutation. La banque de l’UE, devenue banque du climat, entend jouer un rôle majeur dans la lutte contre le réchauffement climatique en permettant la mobilisation de 1 000 milliards d’euros d’investissements d’ici 2030. Ambroise Fayolle nous éclaire sur la stratégie de la BEI, le cadre fixé dans les financements de projets prenant en compte l’empreinte carbone, mais également la biodiversité.

En 2020 le groupe BEI a présenté un volume d’investissement record de 77 milliards d’euros, contre 63,3 en 2019. Quelle est la tendance en 2021 ?

Je ne peux révéler les chiffres (les résultats du groupe BEI seront dévoilés fin janvier, NDLR), mais nous sommes sur la même tendance et nous atteindrons des objectifs intéressants en ce qui concerne le climat et l’innovation. Ces deux secteurs apportent une valeur ajoutée forte dans notre investissement, notamment en France. Nous avons investi dans de beaux projets, dans de petites et très grandes entreprises dans le domaine de la recherche sur le climat. Nous avons fait beaucoup de projets liés à l’efficacité énergétique, de soutien dans le domaine des infrastructures publiques.

Quel bilan faites-vous de la COP 26, qui s’est tenue à Glasgow, début novembre ? Les orientations prises sont-elles en accord avec la stratégie que vous menez ?

J’étais présent à Glasgow où la BEI participait à de nombreux événements… Je suis d’une nature optimiste et je veux d’abord retenir les points positifs. Par exemple, je constate que de nouveaux engagements ont été pris, notamment par l’Inde qui a fixé des objectifs assez ambitieux à 2030. Je retiens également les initiatives autour du méthane ou le soutien à la transition en Afrique du Sud qui montrent une réelle dynamique. Il faut aussi souligner la présence importante des entreprises, des institutions financières et leur volonté de mettre en place des stratégies cohérentes avec les engagements européens.

Comment la BEI s’intègre-t-elle dans cette dynamique ? Pas de contradictions entre les décisions et ce que vous souhaitez mettre en place, notamment en Europe dans l’application du Pacte vert ?

Non seulement il n’y a pas de contradictions, mais nous avons contribué à certains projets et certaines prises de décisions. On peut considérer que la BEI est en avance, sachant que nous avons été la première banque à annoncer qu’à partir de 2021 tous nos projets seraient alignés sur l’Accord de Paris. Un objectif qui est maintenant annoncé par toutes les banques de développement. Tant mieux si on joue le rôle d’aiguillon ! Tout le monde bouge et les banques publiques se mettent en ordre de bataille.

En novembre 2020, le Conseil d’administration de la BEI (les 27 Etats membres) a adopté une feuille de route climat très ambitieuse qui vise notamment d’aligner toutes les activités sur l’Accord de Paris. Avez-vous tenu vos engagements ?

Oui, nous sommes dans la feuille de route ! Nous avons pris l’engagement que d’ici 2025, nos investissements climat passent au total de 25 à 50 %. En France, nous sommes déjà à cet objectif de 50 % et à l’échelle des 27 Etats membres, nous sommes déjà entre 35 à 40 %. 

En 2021, nous avons particulièrement travaillé sur deux thématiques : l’adaptation et la contrepartie, car nous sommes confrontés à des projets verts mis en place par des entreprises qui ne sont pas alignées sur les Accords de Paris. Que devait-on décider pour ces projets ? Ne pas les financer ? Pour continuer à travailler avec la BEI, ces entreprises doivent s’engager concrètement et donc publier leurs plans de décarbonation avec des effets immédiats et non pas à horizon 2050. Si elles le font, alors oui nous réalisons des projets verts ensemble. On s’est concentrés sur les secteurs hautement émetteurs (acier, ciment, chimie) et sur les très grandes banques.

Y compris pour les entreprises pétrolières ?

Oui, mais uniquement dans des secteurs innovants. Nous devons reconnaître que ces entreprises, qui doivent changer radicalement leur modèle économique, possèdent également une expertise technique et une compétence qui devraient contribuer aux innovations nécessaires pour atteindre nos objectifs climatiques. Par exemple, en ce qui concerne les projets liés à l’hydrogène vert.

Et en ce qui concerne votre deuxième thématique : l’adaptation ?

Nous sommes une banque très présente dans l’atténuation, c’est-à-dire que nous finançons beaucoup de projets dans le domaine des énergies renouvelables et l’efficacité énergétique pour réduire les émissions de CO2. Nous étions moins présents dans le domaine de l’adaptation, à savoir financer des projets qui prennent en compte les effets du changement climatique déjà perceptibles.

Donnez-nous un exemple d’investissement dans un projet d’adaptation ?

Je peux citer un parc éolien au Vanuatu où les cyclones sont de plus en plus fréquents et violents. Nous avons ainsi financé la construction d’éoliennes rétractables pour éviter le choc du cyclone qui détruit tout sur son passage. Le projet est plus coûteux au départ, mais plus rentable sur la durée puisque vous ne perdez pas vos éoliennes à chaque cyclone ! Le verdissement des façades dans les villes est aussi un bon exemple. A Glasgow, nous avons pris l’engagement de tripler nos investissements dans des projets d’adaptation en y consacrant 15 % de notre contribution climat.

Au printemps 2022 se tiendra la deuxième partie de la Conférence de Kunming (Chine) sur la biodiversité. Comment intégrez-vous ce principe de biodiversité dans vos projets ?

Nous avons un standard de biodiversité lorsque nous instruisons un projet. Climat et biodiversité sont liés et de la même façon qu’il y a une réflexion sur l’empreinte carbone, nous réfléchissons à l’empreinte biodiversité. Sur la question de la biodiversité, la situation évolue également autour de projets, par exemple sur la traçabilité des matières premières.

Concernant la réponse au changement climatique, se pose la question de la transition juste. Comment agir pour que ce passage vers un monde plus vert ne se fasse pas au détriment des plus fragiles ?

Transformer l’économie de l’énergie, c’est bien, mais comment le fait-on également pour les hommes ? La thématique de la transition juste est au cœur de notre stratégie climat et c’est aussi pour cela que notre feuille de route a été adoptée à l’unanimité des 27. Nous sommes attentifs à cette thématique, à l’équité sociale, qui ne concerne pas seulement les pays de l’Est de l’Europe. Si vous ne faites pas assez attention aux gens qui ont le sentiment d’être laissés pour compte de cette transition énergétique, eh bien ! vous pouvez ruiner des années entières de politique climatique. En priorité, nous portons nos efforts sur les économies, les pays, les régions qui partent de plus loin. Pour cela, l’Union européenne a mis en place des fonds dédiés.

Outre le climat, la BEI a comme priorité l’innovation, cela veut dire soutenir des projets émergents dans la Tech, sans doute plus risqués ?

Nous avons une capacité à accompagner des projets plus risqués que les banques traditionnelles. Une PME française comme Voltalis, leader européen de la flexibilité électrique en est un bon exemple. Elle a développé un petit boitier connecté que vous installez sur votre chauffage dans votre logement. Ce boitier va réguler la consommation électrique par le biais de microcoupures dont vous ne vous rendrez pas compte mais qui vont permettre de réduire la production énergétique globale, tout comme la facture de l’usager. Nous finançons différents projets très innovants de ce type, comme c’est également le cas avec Forsee Power en France, qui fait des batteries intelligentes pour les bus.

Est-ce qu’on peut réindustrialiser l’Europe tout en étant “climatiquement compatible” ?

Bien sûr ! Et je ne vois pas d’autre alternative. Les hauts fourneaux, ce n’est pas l’industrie de demain. En revanche, des entreprises dans le domaine industriel qui misent tout sur l’innovation et sur une bonne gestion de l’énergie produite, ça c’est l’avenir. C’est un avenir compétitif. En termes d’innovation, nous finançons donc aussi de très grandes entreprises, qui portent de gros projets. Je pense à Safran et Valéo, mais je peux aussi citer Arcelor qui développe des projets d’acier vert. La sidérurgie reste à l’échelle mondiale un des secteurs les plus polluants, qu’il faut accompagner dans cette transition, comme nous le faisons dans le ciment vert…

La santé, domaine que l’Europe veut réinvestir, fait aussi partie de vos priorités ?

Nous avons particulièrement soutenu l’industrie de la santé. Nous sommes très fiers d’avoir investi en 2019 dans une petite bio-tech allemande qui faisait de la recherche sur le cancer et qui avait une technologie ARN messager tellement révolutionnaire que peu étaient prêts à la financer. Nos équipes étaient emballées, nous l’avons fait. Et au printemps 2020, cette entreprise nous annonce que sa technologie pourrait fonctionner sur le Covid-19. Cette entreprise est BioNTech. Elle est très visible aujourd’hui, compte tenu du contexte. Mais nous en avons financé beaucoup d’autres qui, dans leur domaine, sont également des champions.

La transition environnementale et la crise sanitaire ont modifié la vision des territoires et leur attractivité. Comment avez-vous évolué et investi dans des projets en proximité ?

En France, nous nous reposons beaucoup sur nos partenaires, comme la Caisse des Dépôts, BPI France, les grandes banques de réseaux. Dans le domaine du climat, nous travaillons avec les acteurs locaux. Lors de la présentation des résultats en janvier, vous verrez que nous avons développé beaucoup de projets avec des villes, des communautés de communes, des départements sur des politiques de transports intégrés comme le bus à haut niveau de service à Thionville ou Clermont-Ferrand ou encore le soutien à l’innovation que certaines régions veulent renforcer comme l’Occitanie.

Comment se concrétise ce soutien dans les régions ?

Il s’exprime notamment à travers le soutien aux PME locales ou ETI régionales. En Normandie, en Occitanie ou récemment à Nice, nous avons financé des fonds qui ont vocation à intervenir auprès d’entreprises du secteur du tourisme pour les aider à moderniser leurs structures, à engager des investissements de reconversion en misant sur l’attractivité du territoire. Nous apportons une valeur ajoutée à ces projets en veillant à ce qu’ils portent une composante climat.

Le Plan Juncker a été une grande réussite (environ 550 milliards d’euros investis). Comment va s’articuler le plan suivant InvestEU, essentiel à la relance sur le Continent ?

Nous sommes en train de finaliser les discussions avec la Commission européenne. Pour faire simple, il y a des choses différentes, notamment en matière de gouvernance de ces outils. En termes d’objectifs et notamment de soutien à l’innovation cela reste une priorité européenne majeure, et en particulier pour les investissements dans le climat. L’innovation dans la lutte contre le réchauffement climatique est un sujet prioritaire et particulièrement pour les financements placés sous InvestEU.

La présidence française du Conseil de l’Union européenne s’ouvre en janvier 2022 pour six mois. Est-ce que ce sera un temps de travail et de communication plus important pour la BEI en France ?

C’est une opportunité de parler d’Europe, l’occasion de mettre l’Union européenne et ses enjeux en lumière et d’apporter également un éclairage sur les engagements de la BEI. En accord avec les priorités françaises, le numérique, l’innovation, la transition énergétique sont des priorités que nous travaillons sur la durée. Je pense aussi au Sommet UE-Afrique (17-18 février 2022 à Bruxelles), un continent où nous sommes très engagés.

Un conseil consultatif “climat et durabilité environnementale”

En septembre 2021, le Groupe BEI a mis en place un conseil consultatif chargé de fournir une expertise et des conseils indépendants sur ses ambitions en matière d’action pour le climat et la durabilité environnementale. “Nous sommes trop centrés sur nous-mêmes”, explique Ambroise Fayolle. “Nous avons mis en place ce conseil pour nous aider dans notre stratégie, proposer d’autres points de vue”. Ce conseil, présidé par Christine Lagarde (présidente de la BCE), est composé de dix personnes, experts, chefs d’entreprise, une syndicaliste et un dirigeant de Fondation, tous acteurs reconnus de la lutte contre le réchauffement climatique, dont Bertrand Piccard, fondateur et président de la Fondation Solar Impulse.

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