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Déclaration Schuman : la genèse

La déclaration du 9 mai 1950 de Robert Schuman est considérée comme la date initiale de la construction européenne. Mais comment est-elle née ?

Robert Schuman Jean Monet

Après deux guerres fratricides, l’idée d’une Europe unie

Avec la Deuxième Guerre mondiale, l’Europe se retrouve à nouveau morcelée. Les mouvements de résistance, envisageant l’issue de la guerre, prévoient déjà une union de l’Europe afin d’éviter de nouvelles guerres. Jean Monnet, devenu commissaire au ravitaillement et à l’armement du Comité français de libération nationale, écrit le 5 août 1943 une note dans laquelle il met en garde : “Il n’y aura pas de paix en Europe si les Etats se reconstituent sur une base de souveraineté nationale avec ce que cela entraîne de politique de prestige et de protection économique”. Il préconise donc “une fédération ou une entité européenne qui en fasse une unité économique commune”. Dans une interview au magazine Fortune en 1944, il évoque “une union du charbon et de l’acier de la Ruhr”.

La même année, à Alger, le général de Gaulle affirme : “Pour ce qui concerne la France, nous pensons qu’une sorte de groupement occidental réalisé avec nous, principalement sur la base économique et aussi large que possible, pourrait offrir de grands avantages”.

Dans ses mémoires, Robert Schuman résume le climat après la Deuxième Guerre mondiale : “Après deux guerres mondiales, nous avons fini par reconnaître que la meilleure garantie pour la nation ne réside plus dans son splendide isolement, ni dans sa force propre, quelle que soit sa puissance, mais dans la solidarité des nations qui sont guidées par un même esprit et qui acceptent des taches communes dans un intérêt commun” (Extrait issu de Pour l’Europe, cinquième édition, Fondation Robert Schuman).

Alors que l’Europe a perdu son statut de première puissance mondiale, elle doit en effet s’unir afin de reconstruire et maintenir la paix. Winston Churchill affirme le 11 novembre 1947 : “Si les pays européens parvenaient à s’unir, leurs 300 à 400 millions d’habitants connaîtraient, par le fruit d’un commun héritage, une prospérité, une gloire, un bonheur qu’aucune borne, aucune frontière ne limiterait.”

La conscience de la nécessité d’une union des pays européens donne alors naissance à plusieurs mouvements européens. Certains avec des tendances fédéralistes, d’autres associationnistes, qui ne souhaitent pas voir les Etats perdre leur souveraineté. Le congrès de La Haye de 1948 fonde le Mouvement européen, qui a pour tâche de coordonner les différentes initiatives européennes. Sous la présidence d’honneur de Churchill, Spaak, De Gasperi et Léon Blum (auquel succédera Schuman), la mission du Mouvement est claire : “préparer le terrain” .

Les gouvernements européens se familiarisent eux-aussi avec l’idée européenne, notamment grâce à la création, en 1947, par Richard Coudenhove-Kalergi, de l’Union parlementaire européenne. Celle-ci crée des groupes pro-européens au sein des parlements nationaux, qui se rassemblent lors du congrès de Gstaad.

L’idée d’une coopération européenne commence à pénétrer la population et les classes politiques se sont emparées du sujet. En 1948 est également créée l’Organisation européenne de coopération économique (OECE), qui sera suivie par l’Union de l’Europe Occidentale (UEO) et par l’OTAN. Le Conseil de l’Europe est quant à lui créé en mai 1949 à la suite du congrès de La Haye.

Procéder par étapes

En septembre 1949, l’Allemagne retrouve une voix diplomatique avec la nomination de Konrad Adenauer en tant que chancelier. Mais au printemps 1950, les tensions entre l’Est et l’Ouest sont de plus en plus graves. On s’inquiète des capacités défensives de l’Europe et l’idée de réarmer l’Allemagne émerge.

L’OECE de son côté ne parvient pas à coordonner les plans de relèvement économique. Chaque pays européen produit de l’acier au maximum de sa capacité. La Commission économique pour l’Europe des Nations unies publie, en décembre 1949, un rapport avec un grand retentissement sur les dangers de la surproduction d’acier. Ainsi, au début des années 1950 l’idée est assez nette en Europe qu’il faut “porter l’effort d’unification européenne sur le secteur des industries de base” .

Depuis la fin de la guerre, les Etats-Unis portent les initiatives politiques. Les responsables de la politique étrangère française Robert Schuman, ministre des Affaires étrangères, et Georges Bidault, président du Conseil, sentent qu’il faut agir. Une décision est d’autant plus urgente qu’ils rencontrent à Londres, les 12 et 13 mai 1950, les ministres des Affaires étrangères des Etats-Unis et du Royaume-Uni et qu’ils craignent que “soit décidé un nouvel assouplissement des contrôles alliés sur la production de l’industrie lourde allemande” (Pierre Gerbet, dans La Construction de l’Europe, Notre siècle, 1983).

Alors que Georges Bidault envisage une issue atlantique, Robert Schuman, lui, pense “à une réconciliation franco-allemande dans le cadre d’une Europe unie, persuadé que la contrainte ne pourrait être indéfiniment imposée à un grand pays, que la meilleure façon de faire renaître le nationalisme allemand était de refuser l’égalité des droits” (op. cit.). 

C’est finalement Jean Monnet, devenu commissaire général au Plan, qui apporte la solution à Robert Schuman. Il propose une intégration économique, mais pense qu’il faut procéder par étapes. Il se fixe donc sur le charbon et l’acier, produits stratégiques pour l’industrie européenne. Le charbon, dont les gisements européens les plus importants se trouvent dans la Ruhr, est le combustible le plus utilisé à cette époque en Europe. Quant à l’acier, il est la matière première pour l’armement et plus généralement pour l’industrie. Ainsi, leur mutualisation empêcherait tout nouveau conflit. Mais pour Jean Monnet, il ne suffit pas d’ouvrir le marché. Cette ouverture devrait nécessairement s’accompagner de la création d’institutions intergouvernementales et supranationales. Ce projet de Monnet reste secret jusqu’en avril 1950, mais en l’état, il n’est qu’un projet d’experts, qu’il reste à faire endosser à un gouvernement.

Robert Schuman est tout de suite favorable au projet et entreprend une stratégie politique audacieuse afin de parvenir à son adoption. Pour un homme réputé discret, la décision est inattendue. Craignant une opposition massive des secteurs économiques, Robert Schuman décide de ne pas les consulter. Il évoque le projet de manière succincte lors du Conseil des ministres du 3 mai 1950, sans cependant en préciser le moindre détail.

Si le ministre des Affaires étrangères se passe donc du soutien des milieux économiques et de son gouvernement, il sait cependant qu’il ne pourra se passer du soutien allemand. Ayant informé depuis plusieurs semaine le chancelier allemand de son projet, il lui adresse, le 7 mai, une lettre dans laquelle il l’informe de la présentation du plan. Konrad Adenauer, qui a déjà eu l’occasion de s’entretenir en début d’année avec Schuman au sujet d’une entente européenne, est persuadé qu’il faut une réconciliation franco-allemande. Il accepte avec enthousiasme le projet français.

Lors du Conseil des ministres du 9 mai, Robert Schuman expose finalement son projet, sans toutefois présenter de texte écrit. Malgré les résistances du président du Conseil et de certains membres du gouvernement, il parvient à obtenir un accord de principe.

Ayant l’accord d’Adenauer et du Conseil, Robert Schuman et Jean Monnet décident d’agir vite et de façon spectaculaire. Ils choisissent de ne pas entamer directement de négociations diplomatiques, mais de rendre la décision publique afin de marquer l’opinion, de la gagner et ainsi de pousser les différents gouvernements à s’entendre. C’est pourquoi, dès le 9 mai dans l’après-midi, dans le salon de l’horloge du Quai d’Orsay, Robert Schuman révèle le plan français.

Le discours d’une minute trente constitue ainsi l’acte de naissance de la CECA, qui permettra ensuite à l’Union européenne de voir le jour. 

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