Logo Toute l'Europe

Laurent Zylberberg : "Cette crise a été un accélérateur de transition verte et numérique"

La Caisse des Dépôts est un maillon important de la relance économique, notamment dans le soutien à l’investissement de long terme, en adéquation avec les objectifs et les programmes développés par l’Union européenne. Explications avec Laurent Zylberberg, directeur des relations institutionnelles, internationales et européennes et président de l’Association européenne des investisseurs de long terme.

Expliquez-nous comment la Caisse des Dépôts, qui accompagne les politiques publiques, intervient et oriente les investissements européens dans les territoires ?

Nous avons trois grands modes d’intervention sur crédits européens, toujours dans des projets en faille de marché, c’est-à-dire des projets que le marché ne finance pas seul, souvent du fait d’un risque jugé trop important ou bien d’un rendement financier insuffisant. Le premier mode d’intervention s’appuie sur le mécanisme d’interconnexion pour l’Europe : dans ce cas, nous investissons (en prêt ou en capital) dans le projet d’un client qui reçoit en complément une subvention européenne. Le 2ème mode d’intervention consiste à financer directement des projets en bénéficiant de ce qui s’appelle une garantie, qui est apportée par l’Union européenne avec le programme InvestEU. Et le 3ème mode intervient pour des projets financés dans le cadre d’un fonds d’investissement que nous lançons avec nos homologues européens, avec l’appui des financements européens, soit de la Commission, soit de la BEI, soit les deux, pour investir dans des infrastructures durables.

Comment travaillez-vous en réseau avec d’autres institutions en Europe pour accompagner les investissements publics dans les territoires ?

Les banques publiques et institutions financières publiques jouent, depuis une bonne dizaine d’années, un rôle important. Lorsque la crise sanitaire est survenue, nous nous sommes concertés avec nos homologues au sein de notre association européenne, l’ELTI (Association européenne des investisseurs de long terme) qui comprend par exemple KfW en Allemagne, la Cassa Depositi en Italie, ICO en Espagne ou encore BGK en Pologne. Nous nous sommes réunis de façon hebdomadaire pour faire le point sur nos actions nationales et ce travail a montré combien nous sommes un maillon essentiel de coordination à l’échelon européen. Cette coordination s’exprime aussi dans le fonds Marguerite qui réunit les 5 plus grandes institutions financières publiques et la BEI, ou dans le programme InvestEU qui permet à nos institutions financières, investisseurs de long terme, comme la Caisse des Dépôts, d’avoir un accès direct à cette garantie au niveau européen pour une part de 25 % de l’enveloppe du fonds.

La Caisse des Dépôts est donc un maillon important de la relance européenne, en cohérence avec le Plan national ?

La crise du Covid 19 est venue renforcer un élément déjà apparu en 2008-2009, à savoir le rôle important des institutions financières publiques comme la Caisse des Dépôts et des banques publiques de développement. Tout simplement parce que nous avons répondu présent sur les trois moments de la crise. D’abord lorsqu’il s’est agi de soutenir l’économie en danger mortel, puisque tout était arrêté, puis en étant présent sur le Plan de relance et aussi sur les investissements de long terme qui permettront à notre économie de se déployer fortement.

Le Plan de relance européen c’est quoi ? C’est 750 milliards d’euros, qui sont empruntés par l’Europe sur les marchés. Ces 750 milliards vont être distribués aux États sous forme de prêts ou de subventions. La France qui a un très bon rating n’a pas besoin de prêts de l’Union européenne. Elle va donc bénéficier de subventions à hauteur de 40 milliards, auxquels la Caisse des Dépôts va ajouter 26 milliards qui sont répartis dans quatre domaines : le logement (11 milliards), la transition écologique (6 milliards), les entreprises (8 milliards), la cohésion sociale (1 milliard). Cet investissement de 26 milliards va être réalisé sur 3 ans, ce qui montre l’ampleur des engagements de la Caisse des Dépôts et la cohérence avec la dynamique du plan national de 100 milliards d’euros.

Le Plan Juncker a été une réussite, InvestEU qui lui succède fait-il-appel aux mêmes ressorts ?

Il est intéressant pour répondre à cette question de revenir sur l’historique. En 2014, Jean-Claude Junker nouveau Président de la Commission européenne fait un double constat : 1. L’Europe souffre d’un déficit d’investissement de long terme. 2. Il y a de nombreuses liquidités sur le marché qui ne trouvent pas à s’employer. Il va donc lancer le Plan Junker sous forme d’une garantie par l’intermédiaire de la BEI. Cette garantie a permis des financements à hauteur de 500 milliards d’euros. La France y a répondu très vite et très fort. Ce plan a été une réussite, mais il y avait aussi des marges d’amélioration. Notamment que les projets de grande taille étaient les plus souvent financés et que les infrastructures sociales n’étaient pas au cœur des financements. Sur la base de ces constats a été lancé le programme InvestEU qui permet de donner un accès direct à la garantie européenne aux banques et institutions financières publiques nationales, parce qu’elles ont une connaissance fine du terrain et sont en mesure de soutenir des projets de plus petites tailles. C’est le cas de la Caisse des Dépôts avec la Banque des Territoires. Ainsi, dans InvestEU, 25% de la garantie européenne sera disponible pour ces nouveaux acteurs, autres que la BEI. Cela facilite aussi la rapidité de mise en place.

A travers la Banque des territoires, la Caisse des dépôts intervient en proximité, auprès des citoyens. Donnez-nous des exemples de projets de plus petites tailles, comme vous le disiez, qui impactent directement la vie des habitants ?

Je vous citerais des projets dans deux domaines où nous agissons en synergie avec l’Europe. Dans les transports en commun avec, par exemple, le projet de financement de transport propre à Dijon ou à Lyon ou aussi en Région Occitanie où nous développons un projet en rapport à l’hydrogène. Ces projets ont été financés grâce à un mécanisme que nous appelons Blending dans notre jargon (mélange de subvention et de prêts). Le deuxième grand domaine, traditionnel pour la Caisse des Dépôt avec la Banque des territoires, est le logement social. Nous apportons des financements aux organismes de logement social qui vont pouvoir financer la réhabilitation thermique de leur parc. Nous finançons aussi la construction de logements sociaux en coopération avec la BEI.

Vous privilégiez les investissements verts, sur quels critères vous basez-vous pour définir vos choix ?

On se considère “banque du climat”, mais nous n’avons pas le monopole de ce terme que d’autres utilisent. Cela veut dire que nous sommes en soutien de la problématique de la Taxonomie, à savoir, se référer tous au même dictionnaire pour définir ce qu’est un projet vert. Nous participons au niveau européen à la définition de cette taxonomie.

Un financement vert c’est prendre en compte l’ensemble des externalités climatiques et environnementales, mais aussi sociales. Trop souvent les projets sont regardés sous l’angle du ratio financier. Mais d’autres éléments plus difficiles à appréhender doivent être intégrés dans la valeur globale d’un projet et c’est ce que nous faisons. Ensuite, nous encourageons nos clients, nos partenaires à avoir plus de transparence dans les critères environnementaux, sociaux. Là aussi des travaux européens sont engagés pour que tous les acteurs soient en situation d’afficher une transparence essentielle. Et puis on adosse nos investissements aux objectifs de développement durable (ODD) définis par les Nations Unies, qui deviennent la norme.

Nous sommes présents dans le renforcement de la cohésion sociale et territoriale, qui est dans l’ADN de la Caisse des Dépôts ; la problématique de la biodiversité et l’économie des ressources et enfin l’accompagnement de l’ensemble des acteurs face à ces transformations, parce que tous ne sont pas égaux.

Vous insistez notamment sur la rénovation énergétique des bâtiments qui n’est pas seulement qu’un enjeu environnemental, c’est également un enjeu économique avec beaucoup d’emplois à la clé ?

Tout le monde va dire qu’il y a des gisements d’emplois massifs dans la transition écologique. Disons que l’on a une vision schumpetérienne heureuse avec la destruction créatrice, sauf que ce que l’on oublie dans Schumpeter c’est que la période passe d’abord par une destruction. Et aujourd’hui on voit à la fois les coûts de cette transition et les besoins en termes d’emplois, mais on voit aussi les difficultés à ajuster les deux.

Pour remédier à cette situation : d’abord nous investissons massivement dans ce que l’on appelle “mon compte formation”. La formation continue est un enjeu majeur en termes d’adaptation aux changements majeurs. C’est un dispositif français très regardé au niveau européen. Pour répondre plus précisément, l’adaptation aux changements va être créatrice d’emplois et source d’économies. Elle nécessite des techniques et des financements qui permettront des économies de long terme… Grâce à un mécanisme au nom barbare “l’intracking” nous prêtons de l’argent qui sera remboursé sur les économies réalisées. C’est ce mécanisme que l’on met en place pour le logement social et les bâtiments publics.

Et plus globalement, l’investissement dans les structures sociales est-il un objectif pour vous ?

En 2018, l’ELTI a demandé un rapport à Christian Sauter et Romano Prodi sur le financement des structures sociales. Ce rapport a montré l’importance des investissements sociaux pour une société. L’investissement social (santé, éducation, logement…) produit beaucoup d’externalités positives, qui sont essentielles pour la cohésion d’une société et son développement. Mais comment faire pour financer des projets d’infrastructures sociales dont la rentabilité est en soi modeste ? S’appuyer sur des labels pour déterminer des projets prioritaires, mettre en place des plateformes pour réunir des projets de petites tailles qui ont ainsi plus de poids, et s’appuyer sur du blending c’est-à-dire mélanger de la subvention et du financement classique. Ces trois éléments permettent de prendre en compte la dimension sociale et de développer des projets dans les territoires.

Votre vision, aujourd’hui, de la reprise économique en Europe ? Sortons-nous de la crise et considérez-vous que les aides et mécanismes actuellement mis en place sont suffisants ?

Est-ce qu’on sort de la crise ? Oui, à condition de savoir qu’on ne sortira pas de la crise comme on y est rentrés. C’est-à-dire qu’on ne reviendra pas dans le monde d’avant, considérant que cette crise a été un accélérateur de transition verte et numérique, mais aussi sociale concernant les inégalités. Ces trois éléments sont une composante de la sortie de crise. Nous voyons aujourd’hui une sortie de crise forte et dynamique dans certains pays, dont la France, notamment parce qu’il y a eu cette accélération des transitions. La dynamique de reprise pour qu’elle se poursuive dans le temps doit également prendre en compte les besoins de long terme ! Et c’est notre rôle en tant qu’investisseur de long terme de maintenir l’effort d’investissement.

La France va assurer la Présidence du Conseil de l’UE en janvier 2022, pour six mois. Qu’attendez-vous de la présidence française dans ce contexte post-crise ?

La Présidence du Conseil de l’UE est un exercice paradoxal. C’est la présidence d’une des trois Institutions européennes et c’est une compétence très technique, notamment avec le pouvoir d’accélérer ou ralentir les processus législatifs. On pourrait donc penser que cette présidence assez technique est relativement marginale. Mais d’un autre côté c’est une opportunité formidable de mettre en avant les priorités du pays et de mettre un coup de projecteur sur l’Europe et la capacité à faire. Et on peut lancer un certain nombre d’initiatives et accélérer des processus cruciaux. Pour les citoyens l’Europe paraît loin. La Caisse des dépôts, elle, est proche de leur quotidien. Alors notre rôle sera d’être ce chaînon entre les deux.

Votre avis compte : avez-vous trouvé ce que vous cherchiez dans cet article ?

À la une sur Touteleurope.eu

Flèche

Participez au débat et laissez un commentaire

Commentaires sur Laurent Zylberberg : "Cette crise a été un accélérateur de transition verte et numérique"

Lire la charte de modération

Commenter l’article

Votre commentaire est vide

Votre nom est invalide