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Xavier Timbeau : "Les recommandations de la Commission manquent d'audace et de réalisme"

Actualité 03.06.2014

Tous les ans depuis 2011, la Commission européenne adresse entre mai et juin une série de recommandations économiques aux Etats membres, avec pour objectif prioritaire la consolidation de leurs finances publiques. Nous avons demandé au Directeur du Département analyse et prévision à l'OFCE, Xavier Timbeau, de nous donner son avis sur les orientations proposées par Bruxelles.

José Manuel Barroso

La Commission a adressé lundi 2 juin ses recommandations aux pays de l'Union européenne. Quel est votre sentiment sur les orientations proposées pour la zone euro ?



Xavier Timbeau
est directeur du Département analyse et prévision depuis 2001 à l'OFCE.

Xavier Timbeau : Dans ses recommandations, la Commission européenne incite à poursuivre l'effort de consolidation budgétaire, même si déjà beaucoup a été fait. Elle appelle également à revenir à un niveau d'activité plus élevé, à réduire le chômage avec des mesures qui favorisent la croissance. Elle souligne enfin que les réformes structurelles menées dans certains pays ont des effets sur d'autres et qu'une coordination est nécessaire.

Voilà pour le discours. Mais rien n'est dit sur les moyens de mettre tout cela en pratique. Or consolider le budget pèse sur l'activité, faire des réformes structurelles du marché du travail est complexe dans un contexte de chômage élevé, et diminuer le coût du travail dans un pays induit une perte de compétitivité pour d'autres. 

Dès lors, ces recommandations spécifiques ne semblent tenir compte ni des interactions entre pays, ni de leurs situations économiques et sociales respectives : un chômage très élevé dans certains pays, des risques de déflation salariale dans d'autres… et la Commission ne mentionne à aucun moment ce risque de déflation dont tout le monde parle, y compris la Banque centrale européenne. Or le risque d'une réduction trop rapide des déficits publics, c'est bien une déflation à l'échelle européenne... 

Donc je ne vois rien de très nouveau dans cette stratégie macroéconomique, qui manque singulièrement d'audace face aux enjeux posés et de réalisme. On reste dans un cadre très contraint, déterminé et technocratique.

José Manuel Barroso souligne que "les efforts et sacrifices qui ont été faits à travers l'Europe commencent à porter leurs fruits". Qu'en pensez-vous ?

Xavier Timbeau : Ce discours est intéressant : il reconnaît tout d'abord que beaucoup d'efforts et de sacrifices ont été faits ! Mais il est assez difficile à interpréter : on peut le voir comme un appel à poursuivre les efforts en attendant que les résultats continuent de s'améliorer, ou bien comme le signe d'une nouvelle phase plus axée sur la réduction du chômage, et qui veut s'assurer du soutien des responsables politiques et des populations vis-à-vis de la construction européenne. C'est un discours plus ouvert que les recommandations elles-mêmes, dans lesquelles la question du soutien populaire n'est pas du tout évoquée malgré la difficulté des efforts demandés.

En Italie ou en Espagne, les stratégies économiques de Matteo Renzi et de Mariano Rajoy ne sont pas tout à fait conformes aux préconisations de la Commission. Or leurs gouvernements ont remporté un certain succès aux élections européennes… ce qui laisse penser qu'un décalage s'installe entre les projets de certains gouvernements et les recommandations de la Commission.

Quels sont les points à retenir des recommandations faites à la France ?

Xavier Timbeau : Il n'y a pas beaucoup de nouveauté dans ces recommandations. L'élément le plus notable est peut-être l'approbation et la demande de pérennisation du pacte de responsabilité et du crédit d'impôt compétitivité-emploi. On remarque également l'appel à une réforme de l'éducation, suite à la dégradation de la France dans les classements internationaux, notamment la dernière enquête PISA.

Mais l'analyse de la Commission se concentre essentiellement autour de la stratégie budgétaire, qui reste la priorité numéro un. Elle note qu'un effort considérable de réduction budgétaire a été annoncé par le gouvernement français, mais que les mesures correspondantes manquent de précision. En fait, si l'on veut être clair, la Commission questionne la crédibilité, voire la sincérité, de la France.

François Hollande souhaite "réorienter l'Europe" vers plus d'emploi, de croissance et d'investissement : l'orientation actuelle l'empêche-t-elle de faire des réformes efficaces ? 

Xavier Timbeau : Réorienter l'Europe vers la croissance et l'emploi est extrêmement important, et on ne peut qu'être d'accord avec la nécessité aujourd'hui de mieux prendre ces dimensions en compte.

Mais la difficulté dans laquelle se trouve François Hollande, c'est d'un côté l'injonction à faire des réformes sur le long terme, qui peuvent avoir des coûts à court terme et être compliquées à adopter politiquement. La réduction de la dépense publique ne va pas se faire sans douleur : il n'y a pas que des dépenses inutiles, mais de vrais choix à faire, qui ne peuvent que bousculer l'organisation des services publics. De l'autre côté, une injonction à réduire rapidement le déficit public.

Or c'est lorsque Gerhard Schröder a conduit la réforme Hartz que l'Allemagne a renégocié un affranchissement temporaire du pacte de stabilité, qui lui a permis de dépasser le seuil de déficit autorisé. Et c'est probablement ce que François Hollande a en tête : pouvoir bénéficier de cette souplesse en arguant d'une réforme fiscale en profondeur. Par exemple en conjuguant une réduction de la dépense publique et une baisse notable de l'impôt. Ce qui permettrait alors d'accompagner et de stimuler l'économie, en même temps que serait menée la réforme. Et ce qui donnerait des résultats, y compris à court terme, face à des politiques difficilement acceptées par tous.

Je pense que François Hollande est un peu coincé entre, d'un côté, la nécessité de faire des réformes et, de l'autre, la nécessité de rétablir la situation des finances publiques rapidement, qui freine la croissance.