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Venise et la montée des eaux : comment éviter l’inévitable ?

Actualité 17.09.2015

Comme New York, Tokyo ou Londres, Venise figurent parmi les villes les plus à risque, quand on parle de montée du niveau des océans. La municipalité de l’ancienne république maritime a entamé la construction du "MOSE", un projet pharaonique pour protéger la lagune des vagues de l’Adriatique. Mais à ce jour, la ville des gondoles demeure en danger. A l'occasion de la COP 21, Toute l'Europe vous propose une série d'articles sur les villes et le réchauffement climatique en Europe.

Inondations à Venise

Modernité destructrice

Le dernier cri d’alarme concerne l’état de santé des "briccole". Ces structures en bois, composées de trois troncs d’arbres liés entre eux et posés à différents endroits de la lagune pour indiquer la trajectoire des canaux, sont de moins en moins durables. "Avant, un poteau d’un diamètre de 50 centimètres et de 8 mètres de long pouvait résister jusqu’à cinq ans dans l’eau. Aujourd’hui, il faut le changer tous les trois ans, voire plus souvent", écrit le quotidien local Nuova Venezia. "L’ouverture de nouveaux canaux et l’excavation excessive de ceux qui existent déjà", ou encore "les travaux aux bouches de port" contribuent à éroder cette signalétique insolite vénitienne. Et il n’y a pas que ces 150 000 poteaux en bois à être en danger.

Tout l’écosystème de la Serenissima est en effet constamment fragilisé par le trafic de bateaux-taxis, des vaporetti et des hors-bords de tout type, notamment lors des événements majeurs dans la ville, comme la Mostra, la Biennale ou le Carnaval. Pour ne pas mentionner les paquebots, qui parcourent le canal de la Giudecca (en face de la célèbre Piazza San Marco), et qui font augmenter la vitesse des courants d’eau jusqu’à détériorer, avec leurs grandes hélices, le sous-sol des bâtiments historiques. Ces grands navires touristiques font l’objet d’une pétition en ligne (qui en demande l’interdiction de passage à Venise), tout comme des manifestations de protestation régulières. Cependant, à ce jour, on peut encore les apercevoir à l’horizon, derrière la silhouette élégante des clochers.

Moïse contre "l’acqua alta"

Venise a donc un rapport conflictuel avec la modernité et avec l’activité humaine qui se développe sans cesse sur ses quelque 118 îles. Mais certaines des problématiques auxquelles la ville doit faire face demeurent hors de portée de ses administrateurs. C’est le cas du principal défi de l’ancienne république maritime : la montée du niveau des mers. D’après plusieurs études, la cité de Goldoni et Vivaldi figurerait parmi les premières victimes du réchauffement climatique, tout comme New York, Singapour ou Tokyo. Conséquence de la fonte des calottes glacières, les océans devraient s’élever d’un mètre d’ici 100 à 200 ans, si le rythme actuel de 3,3 millimètres par an ne s’accélère pas. A Venise, l’alarme "acqua alta" se déclenche quand la marée dépasse les 80 centimètres, inondant la Piazza San Marco et les endroits les plus bas de la ville. Avec une augmentation d’un mètre du niveau des eaux, 5% du sol public serait impraticable (et il suffirait d’un mètre de plus pour atteindre le cap des 100%).

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Pour en savoir plus sur l'action européennes en matière de défense de l'environnement, consultez notre dossier spécial Conférence Climat Paris 2015 : vers un accord ambitieux ?

Dans une ville où les portes des bâtiments ont été placées, au fil de l’histoire, du côté de l’eau, pour permettre l’entrée et la sortie en bateau, un tel débordement des canaux poserait un grand problème. Les variations actuelles et saisonnières du niveau de la lagune ont déjà contraint les habitants à trouver des astuces. Ainsi, dans la petite "Libreria acqua alta", les livres en vente sont stockés dans des baignoires ou bien sur les étagères en hauteur. Quand l’eau monte et pénètre jusqu’au fond de la salle, les livres restent donc au sec et les clients peuvent tout de même sillonner entre les rayons en marchant sur des planches en bois. Mais que faire pour arrêter la montée progressive des marées ? Depuis 2003, la mairie a entamé la construction d’un projet pharaonique qui devrait sauvegarder la lagune vénitienne des changements affectant la mer Adriatique ainsi que l’ensemble des océans : le MOSE (acronyme de "MOdulo Sperimentale Elettromeccanico", "module expérimental électromécanique").

Le chantier, dont le nom rappelle la figure de Mosé (Moïse) dans l’Ancien Testament, prévoit la création de quatre séries de sluices aux différentes bouches du port de la lagune : deux seront installées à celle de Lido, une à Malomocco et une à Chioggia. Comme des digues mobiles, ces structures permettraient de contenir des marées allant jusqu’à trois mètres de hauteur, isolant Venise et les autres îles et archipels pendant quatre ou cinq heures. Un couloir de navigation restera toujours ouvert au niveau du Lido, pour permettre l’accès et la sortie des bateaux. Approuvé ou critiqué par les Vénitiens, ce barrage biblique aura coûté quelque 5 milliards d’euros et il est loin d’être achevé.

Un projet noyé dans la corruption ?

L’énorme budget consacré au MOSE avait déjà alimenté une certaine polémique en Italie, mais depuis le 4 juin 2014 l’opposition au projet a une carte en plus à jouer. Durant l’été de 2014, une enquête anti-corruption a été lancée par la magistrature italienne autour de la gestion du chantier : la police a arrêté 35 personnes et une centaine de fonctionnaires et d’hommes politiques sont suspectés de fraude (dont le maire de la ville Giorgio Orsoni). Entre pots-de-vin et fausses factures, la réputation de Moïse est désormais entachée et les travaux peinent à avancer.

Malgré son classement au patrimoine mondial de l’UNESCO, Venise demeure donc à la merci des vagues. Son ghetto, son pont Rialto, son théâtre La Fenice, vont-ils se retrouver un jour au fond de la mer ? "Venise est un poisson", écrit Tiziano Scarpa, auteur d’un amusant guide de la ville, qui porte ce même titre. Scarpa fait référence à la forme de Venise, vue du ciel, une métaphore qui pourrait donc se transformer en réalité. Mais la poésie semble vouloir accompagner cette ville jusqu’à sa destinée si l’on en croit les mots qu’aurait prononcés Paul Valéry : "Venise va donc se noyer. Peut-on imaginer plus belle mort pour cette ville ?".

Venice Backstage. How does Venice work? from Insula spa on Vimeo.

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