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Ulrike Guérot : "Le Conseil du 19 février est le signe d'une relance du franco-allemand"

Actualité 18.02.2014

Mercredi 19 février, les gouvernements français et allemands se retrouvent à Paris pour un nouveau Conseil des ministres commun. Parmi les sujets à l'ordre du jour, François Hollande a annoncé la mise en œuvre d'un projet commun en matière énergétique, la convergence économique et sociale entre les deux pays ou encore l'Europe de la défense. Politologue à l'Open Society Initiative for Europe, Ulrike Guérot revient sur les enjeux de cette rencontre.

Ulrike Guérot (c) Wikipedia commons

Le Conseil des ministres franco-allemands a été instauré en 2003 : ce type de rencontre est-il efficace ?

Je pense que, comme toutes les rencontres officielles entre la France et l'Allemagne, le Conseil franco-allemand fonctionne très bien.

Parfois, ce sont des événements peu médiatiques, lors desquels on préfère se concentrer, plutôt que sur de grands sujets sensibles, sur des mesures opérationnelles et pratiques. Cela va de la coopération militaire au remplacement des batteries de voiture, en passant par l'égalité hommes-femmes ou l'immigration… On l'a encore vu avec la déclaration du Conseil des ministres franco-allemand à l’occasion du cinquantième anniversaire du Traité de l’Élysée, en janvier 2013.

Ces rencontres permettent à tous les ministres français et allemands de brasser un ensemble de sujets très "terre à terre" et d'établir un agenda commun. Ce n'est souvent pas très "sexy", mais c'est assez efficace.

Le 19 février, la France souhaiterait pouvoir annoncer les grandes lignes d'un projet énergétique commun : quels en sont les objectifs ?

François Hollande a compris l'importance du projet allemand de transition énergétique ("Energiewende", ou "EW"), qui prévoit l'abandon du nucléaire et le développement des énergies renouvelables. Et dans sa récente déclaration, il a souligné l'intérêt de la France de faire de cette transition un projet commun. Ce que les Allemands ont accueilli avec un certain scepticisme, y voyant un nouveau projet de politique industrielle comparable à EADS dans le domaine de l'aéronautique. Mais cette réaction a été à mon sens un peu stéréotypée et précipitée.

L'Allemagne comprend de plus en plus qu'elle ne peut pas faire sa transition énergétique seule, mais doit la mettre en œuvre avec ses partenaires. La France a ainsi fait une "offre" à l'Allemagne, en intégrant aussi dans son discours l'objectif de réduction de la part de l'énergie nucléaire de 75 à 50% d'ici 2025.

Je pense donc qu'il y aura une vraie concertation franco-allemande sur le sujet de la transition énergétique.

Est-ce aussi un moyen de relancer la coopération franco-allemande ?

Cette coopération a été plutôt mise à mal ces dernières années : en matière de gouvernance de la zone euro, de sécurité et de défense, et enfin dans le domaine énergétique suite à la décision unilatérale de l'Allemagne, qui a été assez mal reçue.

Ce que nous voyons actuellement, ce sont des premiers signaux montrant que cette situation ne peut pas durer et que l'on doit travailler ensemble. On est semble-t-il au début d'une concertation et d'une réflexion commune, ce qui est a priori positif. Ce qui va en ressortir, nous n'en savons rien, il y a aussi plusieurs difficultés liées à la grande différence des modèles énergétiques français et allemand.

De mon point de vue, ce Conseil des ministres du 19 février est donc le signe d'une relance du tandem franco-allemand, sur les sujets de l'énergie, de la défense et de la zone euro notamment.

Peut-on s'attendre à une nouvelle coopération franco-allemande en matière de défense ?

Lors de la dernière conférence sur la sécurité à Münich, les discours de trois grands responsables allemands (le nouveau chef de la diplomatie Franck-Walter Steinmeier, la ministre de la Défense Ursula Von der Leyen et le président de la République Joachim Gauck) ont bien montré à la France que l'Allemagne avait décidé de relancer sa politique de défense et de sécurité.

L'Allemagne, qui a toujours botté en touche sur la politique de défense, pour les raisons qu'on connait, est en train de changer de rhétorique. Même si c'est un sujet très sensible et qui les touche émotionnellement, les Allemands doivent se préparer à être plus présents sur la scène internationale. Le nouveau gouvernement semble l'avoir compris, comme l'a montré la solidarité allemande lors de l'intervention française au Mali… elle n'avait pas été telle lors de l'épisode libyen.

Il est à mon sens très positif que l'Allemagne puisse désormais suivre une politique que la France et la Grande-Bretagne ont poussé ces dernières années.

Parmi les autres projets abordés le 19 février, François Hollande a annoncé celui de la convergence économique et sociale entre les deux pays : quelle forme pourrait-elle prendre ?

C'est un sujet complexe. L'Allemagne a aussi tiré les leçons de la crise, et souhaite mettre en œuvre une politique qui puisse accroitre un peu la demande intérieure, avec notamment la mise en place d'un salaire minimum ou l'augmentation des retraites. C'était une grande demande de la France. Le pays essaie aussi de voir comment équilibrer sa balance commerciale excédentaire.

De son côté, François Hollande a compris que le temps était aux réformes structurelles en France, qu'il fallait s'attaquer au système de retraites, au marché du travail, sans quoi le pays resterait un peu à la traine de l'Europe.

Entre une France et une Allemagne qui bougent, on est effectivement en train d'ouvrir un espace pour une nouvelle convergence, qui peut déboucher sur une politique pour la zone euro.

Peut-on s'attendre prochainement à une réforme de la zone euro initiée par le couple franco-allemand ?

Prochainement non, car la "machine" européenne est relativement lourde, et une telle réforme prendra du temps. Mais sur la gouvernance de la zone euro, François Hollande a également envoyé un certain nombre de signaux montrant qu'il était à l'écoute des propositions allemandes. Lors de sa conférence de presse, il a parlé du besoin de donner plus de légitimité à l'Europe en rendant son fonctionnement plus démocratique. Il a utilisé certains mots clé comme le Parlement de la zone euro, le budget de la zone euro ou encore le droit d'initiative du Parlement européen…

Ce sont des sujets qui sont actuellement sur la table, même si la situation est complexe, car ils posent la question d'un changement de traités et que la Grande-Bretagne est elle-même dans un débat difficile vis-à-vis de l'Europe. Actuellement, on est un peu dans un "triangle des Bermudes".

Mais dès que la France et l'Allemagne se serrent les coudes, on a toujours une chance de réussir. Ce couple a toujours fonctionné comme cela : dans un premier temps ils se disputent, et c'est ce qui s'est effectivement passé ces dernières années, puis viennent les compromis. Je suis donc assez optimiste sur ce que va donner le conseil des ministres de mercredi.