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Ukraine : l’Europe face à ses contradictions

Actualité 03.09.2014

Après plusieurs mois de conflit, la crise ukrainienne est entrée dans une nouvelle dimension. Un avion de la Malaysian Airlines a été abattu. Les forces armées russes ont pénétré en Ukraine orientale. Et, peut-être surtout, Vladimir Poutine semble insensible aux réprimandes occidentales. Dans ce contexte, la réponse européenne est indispensable. Un défi sans précédent pour la diplomatie de l’UE qui doit faire montre, plus que jamais, d’unité et de fermeté.

Mouvement Euromaïdan

L’Europe impuissante pour stopper l’escalade

"Il faut savoir que la situation, qui était dangereuse dans l’est de l’Ukraine, a atteint une nouvelle dimension. Les violations de la frontière que nous observons nous laissent craindre que la situation ne soit devenue hors de contrôle". Le 29 août, à la veille du Conseil européen exceptionnel qui a réuni les chefs d’Etat et de gouvernement à Bruxelles, Frank-Walter Steinmeier, ministre allemand des Affaires étrangères, a pesé ses mots. Au risque de confesser l’impuissance européenne et occidentale à s’opposer aux manœuvres russes de déstabilisation.

De fait, depuis la révolte des Ukrainiens pro-européens en novembre 2013 et jusqu’à l’arrivée de plusieurs milliers de soldats russes sur le territoire ukrainien en août dernier, en passant par l’annexion de la Crimée en mars, les pays occidentaux ont été incapables de prévenir l’escalade des tensions en Ukraine. D’abord largement symboliques, les sanctions européennes se sont naturellement accrues à la suite du crash de l’avion de la Malaysian Airlines, très vraisemblablement abattu par les forces séparatistes, armées par la Russie, faisant 298 victimes. Si l’économie russe a été durement touchée, les mesures se révèlent pour le moment insuffisantes pour inciter Vladimir Poutine à stopper sa stratégie.

Vladimir Poutine contre une Ukraine pro-européenne

Le président russe entretient en effet depuis des mois une posture de louvoiement face aux déclarations et sanctions occidentales. Niant toute implication directe, Vladimir Poutine s’en tient à condamner ces actions de rétorsion et à déclarer ne vouloir que la paix en Ukraine, ainsi que la sécurité des populations russophones. Veillant à ne pas faire avancer les discussions pour la fin du conflit devenu véritable guerre civile en Ukraine, le chef du Kremlin avance ses pions au gré des opportunités afin de maintenir le chaos dans le pays.

Comme l’explique Hélène Carrère d’Encausse, secrétaire de l’Académie française et spécialiste de la Russie, il relève de l’intérêt de la Russie de ne pas voir l’Ukraine se rapprocher définitivement de l’Europe, comme ce fut le cas des pays baltes ou des anciens satellites de l’Union soviétique. L’accord d’association entre l’UE et l’Ukraine, à l’origine du mouvement Euromaïdan qui a causé la chute de Viktor Ianoukovitch, est aujourd’hui ratifié par l’Ukraine. Le but de Vladmir Poutine est dès lors de maintenir un climat insurrectionnel afin de le rendre inapplicable, voire de favoriser une scission du pays. Séparée, l’Ukraine de l’Est, que Vladimir Poutine appelle "Novorossia" – Nouvelle Russie – constituerait de surcroit une jonction terrestre avec la Crimée, en l’état actuel des choses séparée de la Russie.

"L’agitation et la rébellion de l’Ukraine du Sud-Est menace de devenir irréversible", prévient Hélène Carrère d’Encausse. "Les habitants du sud-est du pays pourront-ils oublier qu’ils ont été traités en ennemis et vivent aujourd’hui la guerre civile ? Poutine tire avantage de cette situation", a-t-elle expliqué au Figaro.

Le couple franco-allemand pour surmonter les divisions européennes

Au pied du mur, l’Europe s’apprête à réagir mais doit faire face, une nouvelle fois, à une impossible unité. En effet, des Etats comme la Hongrie, la Slovaquie ou encore Chypre, en vertu de leurs intérêts nationaux, cherchent à ménager la Russie. Des dissonances susceptibles de se faire de plus en plus nombreuses à mesure que l’hiver se rapproche et que l’enjeu de l’approvisionnement en gaz se fera crucial. Les pays d’Europe de l’Est, ainsi que l’Allemagne, à des degrés divers, dépendent de l’énergie russe. Une faiblesse qui n’aura naturellement pas échappé à Vladimir Poutine.

A l’inverse, d’autre pays d’Europe centrale et orientale, ainsi que les Etats scandinaves, ne cessent de plaider en faveur de mesures plus ambitieuses. "Il faut appeler les choses par leur nom : c’est la deuxième invasion russe de l’Ukraine en moins d’un an", a ainsi déclaré Carl Bildt, ministre suédois des Affaires étrangères. "Si cela a l’air d’une guerre, si cela ressemble à une guerre et tue comme une guerre, c’est une guerre", a également martelé Radoslaw Sikorski, chef de la diplomatie polonaise. Au centre du jeu se trouvent donc les diplomaties française et allemande qui, de concert, cherchent une issue pacifique au conflit en multipliant les rencontres avec les autorités ukrainiennes et russes. Sans succès probant pour le moment.

Vers un Conseil européen de combat ?

A cet égard, elles devraient voir leur travail facilité par la nomination de l’actuel Premier ministre polonais Donald Tusk à la présidence du Conseil européen. Un choix tout sauf anodin de la part des dirigeants européens qui mettent à ce poste clé des institutions un Européen convaincu partisan d’une politique étrangère commune. Politicien expérimenté, le futur successeur d’Herman Van Rompuy n’a pas dévié, depuis le début de la crise, d’une posture de fermeté à l’encontre de la Russie. Il aura à n’en pas douter un rôle central à jouer dans la politique extérieure de l’Union, d’autant que la nouvelle haute représentante pour les Affaires étrangères, l’Italienne Federica Mogherini, suscitait jusqu'à récemment un certain scepticisme quant à ses capacités à s’opposer au Kremlin.

Donald Tusk

Donald Tusk, actuel Premier ministre polonais, futur président du Conseil européen, appelé à être en première ligne dans la résolution de la crise ukrainienne

De plus, le 30 août, le Conseil européen a également mandaté la Commission européenne pour élaborer une liste de nouvelles sanctions économiques contre la Russie. Ces dernières, à paraître le 5 septembre, devraient concerner la défense, les technologies à usages civil et militaire ainsi que la finance. Pour l’heure, si l’économie russe a été sévèrement touchée et qu’elle pâtit fortement de la méfiance des investisseurs, le pays continue de faire le dos rond. Des mesures additionnelles renforceraient naturellement les risques financiers, tandis que la suspension de contrats militaires, comme celui controversé des porte-hélicoptères Mistral que doit honorer la France, donnerait une portée symbolique à l’action européenne.

Dans l’optique d’un bras de fer avec Vladimir Poutine, l’Europe pourra naturellement compter sur le soutien de l’OTAN, dont un sommet est opportunément prévu les 4 et 5 septembre au Pays de Galles. Anders Fogh Rasmussen, secrétaire général de l’Alliance atlantique, a d’ores et déjà annoncé vouloir se montrer plus "visible" et être en mesure de "frapper fort" si nécessaire. Cela passerait par des capacités de déploiement de plusieurs milliers de soldats, "en quelques jours", dans les pays proches de l’Ukraine. Un minimum alors que le président russe s’est dit capable de "prendre Kiev en deux semaines" ou encore, sur un ton moins guerrier, "d'adapter sa doctrine militaire".