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UE - Turquie : regards croisés

Actualité 22.12.2010

Le 9 décembre, EuropaNova en partenariat avec le think tank Edam a réuni plusieurs personnalités turques et françaises pour débattre à propos de la Turquie. Dans son introduction, Can Buharali, directeur d'Edam, a insisté sur l'importance d'un débat basé sur les faits et sur une connaissance approfondie du pays et non pas sur des préjugés. La discussion a porté surtout sur les mutations économiques et sociales de la société turque et sur les caractéristiques de la nouvelle génération montante. Toute l'Europe vous propose trois points de vue sur la Turquie issus de cette conférence : ceux défendus par Bindan Oguz, Can Buharali et Hakim El Karoui.

Le dynamisme de la Turquie étonne l'Europe

 

Bindan Oguz rappelle la longue histoire de plus de 50 ans qui relie l'Europe et la Turquie. Depuis la fondation de l'Etat turc, son tropisme européen est une évidence. Le souhait de rejoindre l'Union européenne se situe donc dans la continuité de la politique de la République fondée par Kemal Atatürk, toujours tournée vers l'Occident : "la Turquie n'attend qu'une adhésion totale à l'Union européenne", souligne-t-elle.
Bindan Oguz, ancienne Vice-Président du parti démocrate turc, est professeur d'économie à l'Université Kultur d'Istanbul.
Selon Mme Oguz, "la Turquie étonne ses partenaires européens. Dans un monde qui connaît un grand bouleversement depuis le 11 septembre, la situation géopolitique autour de la Turquie a changé profondément, de l'Irak à l'Afghanistan, en passant par l'Iran".

"Les Européens ne doivent pas avoir une vision trop réductrice, trop simpliste de la transformation de la Turquie et de cette nouvelle fierté retrouvée. Ce n'est pas seulement le fait d'un changement d'un parti politique ou d'un nouveau modèle de développement. La Turquie a trouvé un nouvel enthousiasme qui est en accord avec la réalité politique. Elle tire sa force de son histoire." On évoque des "nouveaux Ottomans" pour décrire ce phénomène.

En réalité, la Turquie est devenue une puissance régionale. "Cet enthousiasme équilibre son regard vers l'Europe. Ce n'est ni une coupure, ni une alternative à l'UE. Au niveau économique et diplomatique, la Turquie s'affirme en tant que puissance montante avec le dynamisme d'une puissance régionale".

Ce nouveau statut permet aux Turcs d'accepter plus facilement l'ouverture de la discussion des sujets qui n'étaient pas abordés auparavant, tels l'Arménie ou la minorité kurde. Mme Oguz invite les Européens à accepter que la Turquie a changé, et leur propose "de réapprendre à connaître son nouveau visage".

 

 

 

La Turquie, "Chine" du continent européen ?    

Pour Can Buharali, directeur du think tank Edam, la demande d'adhésion turque est à la fois politique et économique. Avant que la crise économique ne frappe l'Union européenne, l'adhésion à l'UE était un facteur important pour le développement durable de la Turquie. Politiquement, l'adhésion européenne est également très importante pour la Turquie afin de faire partie de la grande zone de stabilité et de paix qu'est l'Union européenne. Can Buharli souligne par ailleurs que "les Turcs partagent les mêmes valeurs que les Européens. Les études montrent qu'il n'y a pas de différence entre les jeunes générations turques et leurs camarades en Europe."
Ancien diplomate, Can Buharali est directeur d'Edam, un think tank basé à Istanbul spécialisé dans les affaires étrangères et  l'économie. Voir le site d'Edam ici.


Pour M. Buharali, le récent recul du sentiment européen chez la jeunesse turque vient en particulier de la longueur des négociations. "Un sentiment de fatigue des négociations ainsi que l'opposition du Président Nicolas Sarkozy et de la Chancelière Angela Merkel ne font qu'aggraver le sentiment négatif qui s'installe dans la population", explique-t-il. Toutefois, ce flottement de l'opinion ne serait que conjoncturel : "si les négociations reprenaient, la ferveur européenne des Turcs serait de nouveau renforcée". Pourtant depuis la crise, le regard turc sur l'Europe a changé, affirme Can Buharali. "L'Europe était toujours perçue comme une zone de prospérité, mais son incapacité à réagir et à se sortir de la crise ternit son image auprès de la population turque". 

"Loin d'être un fardeau pour l'Europe, la Turquie aurait beaucoup à apporter dans les domaines économique, diplomatique ou encore énergétique. Celle-ci se développe très rapidement et affiche des taux de croissance presque aussi élevés que ceux de la Chine". Pour M. Buharali, la Turquie peut même être considérée comme "la Chine de l'Europe", avec pourtant une précision importante : "la Turquie est un pays responsable qui œuvre en faveur d'une gouvernance mondiale. Par exemple, elle a souscrit aux accords climatiques et internationaux sur le droit de travail. Elle représente une ouverture vers de nouveaux marchés dans les pays du Caucase, au Moyen-Orient et en Russie. Enfin, au-delà du commerce et de la production, la Turquie peut jouer un rôle clé dans la diversification de l'approvisionnement énergétique en Europe". 

De fait, "la Turquie ne constituerait pas un poids pour l'Europe. Le système des aides aux candidats à l'élargissement a changé : le pays ne recevra pas les aides que la Grèce, l'Espagne ou les pays de l'Est ont reçues. C'est une époque révolue."

 

 

 

L'Europe se comporte mal avec la Turquie

Hakim El Karoui revient sur le projet européen de la Turquie. "Pour les élites, l'Europe était le projet fondamental. Les nouvelles générations sont beaucoup moins intégrées à l'Europe. Elles ont été formées aux Etats-Unis et entretiennent des liens importants avec le monde arabe."

"Les pays européens, notamment la France et l'Allemagne, sont réticents à l'adhésion turque pour plusieurs raisons. La Turquie est un grand pays musulman qui coûterait cher à intégrer en raison de disparités très importantes avec le reste de l'Union européenne. Les craintes des dirigeants européens viennent de la peur de l'immigration et de l'islam, et de l'ouverture des frontières que l'adhésion entrainera."
Ancien conseiller de Jean-Pierre Raffarin, Hakim El Karoui est un essayiste et un banquier français. Il vient de publier Réinventer l'0ccident. Essai sur une crise économique et culturelle, aux éditions Flammarion.
Selon M. El Karoui, "la Turquie est en train de se qualifier pour l'Europe mais l'Europe n'est plus qualifiée pour la Turquie (...). On vit un très grand changement dans le monde. La croissance n'est plus en Europe, elle est en Turquie ou en Orient. Le monde se 'désoccidentalise'. Les élites turques se tournent de plus en plus vers l'arrière-pays qui s'étend jusqu'en Chine. La Turquie est essentielle pour l'Europe, elle constitue un marché extraordinaire. Mais l'Europe se comporte mal avec la Turquie, à commencer par les Français et les Allemands. A mon avis, nous avançons vers un statut hybride. La Turquie bénéficiera d'une ouverture économique totale et d'une intégration d'un certain nombre de politiques, mais pas une intégration à la politique européenne au sens où les dirigeants turcs deviendraient parties prenantes du Conseil européen.

En conclusion, l'Europe n'est pas forcément l'avenir du monde ; et puisqu'elle n'est pas l'avenir du monde, elle est moins qu'avant l'avenir de la Turquie."

 

 




En savoir plus :

Le site web d'EuropaNova

Le site web d'Edam - think tank turc

La Turquie et l'Union européenne, 50 ans de négociations - Toute l'Europe