Derniers articles publiés

Thomas Schreiber : "A l’heure de la présidence hongroise de l’UE, cette loi sur les médias est incompréhensible"

Actualité 03.01.2011

Le 1er janvier, la Hongrie a pris le relai de la Belgique dans l'exercice de la présidence tournante du Conseil de l'UE. Un évènement qui aurait pu susciter l'enthousiasme en Europe si, une semaine auparavant, le gouvernement de Viktor Orban n'avait pas adopté une loi très critiquée visant à contrôler les médias hongrois. Celle-ci prévoit des sanctions très importantes pour les médias ne diffusant pas une information "équilibrée", condition contrôlée par un comité composé uniquement de membres du parti au pouvoir. Toute l'Europe a interrogé le journaliste Thomas Schreiber sur la teneur de cette loi et ses conséquences pour la présidence hongroise.


Toute l'Europe : Une semaine avant de prendre la tête du Conseil de l'UE, la Hongrie a adopté une loi très controversée sur le contrôle des médias, qui est entrée en vigueur le 1er janvier 2011. Pourquoi une telle loi de la part du pouvoir en place, et pourquoi maintenant ?


Thomas Schreiber : Je trouve ce qu'il se passe vraiment incroyable. Faire une loi sur la presse en 2010 dans un pays sorti du régime totalitaire et qui a réussi sa transformation depuis 20 ans est incompréhensible, surtout vu d'Occident. Inaugurer la présidence hongroise du Conseil de l'Union européenne avec cette loi au lieu de mettre en avant les réalisations de ce pays qui s'est distingué à plusieurs reprises, comme en 1956 et en 1989, est véritablement absurde, il n'y a pas d'autre façon de le dire.

1956 et 1989 correspondent à deux soulèvements du peuple hongrois contre le régime communiste.
Lors de l'Insurrection de Budapest en octobre 1956, les Hongrois se sont spontanément soulevés contre le stalinisme et en faveur de l'indépendance dans une république démocratique. La révolte a duré quelques jours, au cours desquels le peuple a pris le contrôle des entreprises et a combattu les troupes soviétiques, avant d'être finalement écrasée par les chars russes.
Quarante-trois années plus tard, en octobre 1989, une seconde insurrection a permis l'indépendance du pays et sa transformation en république démocratique et pluraliste.


Moi qui suis très attaché à mon pays d'origine, je suis outré, catastrophé et triste de constater les dommages infligés par cette loi à l'image de marque de la Hongrie. Le monde entier multiplie les déclarations ou fait des remarques plus que désobligeantes à l'égard d'un pays qui mériterait beaucoup mieux. Je suis très fier que la Hongrie, petit pays, détienne la présidence, mais je suis en même temps effrayé par son image à l'international.

En vérité, je ne comprends pas la raison pour laquelle le Premier ministre hongrois Viktor Orban et son entourage se sont lancés dans cette aventure le jour même où la Hongrie a pris la Présidence de l'Union. Il y a des sujets beaucoup plus importants qui mériteraient d'être mieux connus, disputés, … Or aujourd'hui, toute la presse parle de la loi sur les médias ! Je ne comprends pas ce qui, en arrière-plan, était l'objectif du gouvernement. Ca n'aurait certainement pas soulevé la même réaction internationale dans un autre contexte. En ce moment, tout le monde parle de la Présidence, comme à chaque fois qu'elle change : cela attire l'attention sur le pays. Et maintenant à chaque fois qu'on mentionne le mot "Hongrie" dans la presse internationale, on y associe systématiquement l'existence de cette loi.


Toute l'Europe : Comment le pouvoir a-t-il justifié son action ?

TS : Viktor Orban se défend en disant qu'il n'a rien fait de plus que ce qui existe déjà dans les législations d'autres Etats membres. Il compare le texte de la loi hongroise à celles qu'on trouve dans d'autres pays comme le Royaume Uni avec le statut de la BBC : on retrouve en effet les mêmes mots, les mêmes adjectifs ; mais là n'est pas le problème. Désormais, les responsables des médias en Hongrie, ainsi que tous les responsables de l'administration, appartiennent au Fidesz [le parti du pouvoir, NdlR]. On l'a déjà vu, quand tous les cadres de l'administration étaient communistes… cela n'est pas une référence.


Toute l'Europe : Quelles seront, selon vous, les conséquences concrètes de cette loi en Hongrie ?

Les amendes infligées pourraient atteindre 700 000 euros (200 millions de florints) pour les chaînes de télévision et 89 000 euros (25 millions de florints) pour les journaux ou les sites d'information sur internet.


TS :
La loi oblige les médias à pratiquer une information "équilibrée". Cela signifie que tout commentaire publié doit donner la position des uns et des autres, faute de quoi, le journal ou la chaîne risque des amendes. Ces amendes n'ont rien à voir avec ce que l'on fait payer, par exemple, à Gala ou Voici en France lorsqu'ils révèlent la vie de telle personnalité. Non, ce sont des sommes extraordinaires ! Ainsi ces amendes si élevées rendent-elles théoriquement impossible la publication de tout commentaire hostile au gouvernement. Ce terme "équilibré" oblige le journal à publier un autre article pour contrebalancer ce qu'ils ont publié. Attention, cette loi n'introduit aucune censure ; mais, en engageant de telles sommes, elle encourage l'autocensure. On pourra seulement essayer de faire du journalisme "entre les lignes", comme au temps de la seconde guerre mondiale.

thomas schreiberThomas Schreiber est journaliste d'origine hongroise. Longtemps éditorialiste à RFI, il collabore à plusieurs journaux et revues en France et en Hongrie, dont Le Monde, L'Express, Politique Internationale, TV5 Monde. Il a été co-responsable de l'annuaire de la Documentation Française, consacré à l'Europe centrale et orientale (1968-2000). Il est l'auteur de nombreux livres et est professeur associé à l'Ecole Militaire de Saint-Cyr.

couverture j'ai choisi la franceDans son dernier livre "J'ai choisi la France", il aborde les grands évènements du XXe siècle qui ont transformé le visage de l'Europe à travers le récit de son parcours personnel : la fuite de son pays natal à l'époque nazie et stalinienne, son arrivée en France ainsi que son retour en Hongrie en tant que journaliste.

Toute l'Europe : Cette loi suscite-t-elle une résistance en Hongrie ?

TS : Je suis très fier que mes confères Hongrois ne se laissent pas faire. Ils utilisent l'ironie. Le journal Népszava a envoyé hier soir par mail à l'autorité créé pour la "coordination" des médias les articles à paraître dans l'édition de ce matin. S'il n'y a pas de réponse avant minuit, ont-ils prévenu, on publie tel quel. Ce sont des mini-provocations, mais ce n'est que le début. Le Népszabadsag, qui est le quotidien hongrois le plus important de Hongrie, a publié sur sa Une ce matin en 23 langues la phrase suivante : "La liberté de la presse en Hongrie touche à sa fin". Tous les jours, il y a quelque chose, et ce n'est pas fini !

Je pense aussi qu'Orban a sous-estimé l'importance et l'impact d'Internet, et de ce qu'il rend désormais possible. Depuis huit jours fonctionne déjà une télévision libre, dont le contenu éditorial provient entièrement de Budapest mais qui est diffusée depuis New York, ce qui empêche de pouvoir en arrêter la diffusion. D'ici quelques semaines, elle sera sans doute beaucoup plus populaire que la télévision hongroise locale. Et c'est seulement un exemple parmi mille.


Toute l'Europe : Quelle est aujourd'hui l'image de la Hongrie à Bruxelles et dans les capitales européennes ?


TS : C'est un coup très dur pour la liberté de la presse telle que nous la concevons en Occident. C'est absolument incompatible avec le fait d'être pays membre de l'Union européenne. Mais j'ai l'impression qu'Orban et son entourage ne sont pas conscients des opinions et des réactions de la presse internationale, et n'en tiennent pas compte. Ce n'est pas seulement une loi contre laquelle on peut avoir des objections, c'est beaucoup plus grave que cela.

Après la dictature communiste, la Hongrie est devenue une démocratie pluraliste qui fonctionne bien. Aujourd'hui, elle n'est pas redevenue une dictature. Mais malheureusement, elle est en train de se transformer en régime autoritaire. Ce n'est pas encore le cas, mais on s'y dirige…


Toute l'Europe : Comment la Hongrie a-t-elle préparé sa présidence de l'UE ?


TS : Au départ, la Hongrie a préparé la Présidence sans enthousiasme. Viktor Orban a certes fait plusieurs visites dans les pays européens mais celles-ci étaient protocolaires. Bien sûr, la coloration de son discours était très différente de celle qu'il a en Hongrie, plus pro-européenne, mais c'est normal, cela fait partie du jeu diplomatique.

Il était en revanche préoccupé par le renversement des priorités de la présidence, que la situation économique de l'Europe a imposé. Mais dans cette situation, pourquoi avoir sorti cette affaire de son chapeau? Pensait-il qu'après 24h d'indignation générale on l'oublierait complètement et on parlerait d'autre chose? Depuis huit jours, je lis les commentaires et réactions sur la présidence hongroise et on ne parle que de cela !

Il pensait peut-être que l'on parlerait des sujets très complexes qui concernent notre présent et notre avenir en tant qu'Européens, mais ceux-là non plus, il ne les a pas assez préparés. Précisons que les Polonais, qui vont suivre les Hongrois à la tête de l'Europe, ne l'ont, eux, pas sous-estimé du tout. Dès leurs déclarations faites à l'occasion de la nouvelle année, ils ont mentionné les questions européennes. En comparaison, 6 mois avant la présidence hongroise, on ne trouvait pas grand-chose sur cette question.

Pour prendre un exemple parlant, au mois de juillet 2010, comme chaque année, les ambassadeurs de Hongrie à travers le monde ont été convoqués à Budapest pour une conférence annuelle. Or, pendant ces deux jours de séance, on n'a pas parlé de la présidence Hongroise ! Ce qui donne une illustration de ce qu'étaient les préoccupations hongroises à l'époque. Ils ont rattrapé une partie de leur retard depuis, ils s'y intéressent ; mais ils restent davantage préoccupés par les questions de politique intérieure, qui prennent le pas sur les préoccupations communautaires.


Toute l'Europe : Comment la Hongrie va-t-elle exercer la présidence ?


TS :
Comme je le disais, depuis 2 ou 3 mois, le gouvernement est très préoccupé par le renversement des priorités de la Présidence hongroise, dicté par la situation notamment économique.

A l'origine, Viktor Orban espérait, avec l'appui d'une bonne partie de l'opinion hongroise, faire valoir certains projets comme la coopération danubienne, ce qu'on appelle "stratégie du Danube", et qui encourage la coopération dans cette région sur le plan économique ou en ce qui concerne les minorités. Il avait aussi l'intention de mettre le problème des Roms au centre de ses préoccupations. Son programme européen était dynamique et varié.

Au lieu de cela, et sans que cela soit de son fait, il se retrouve au milieu des difficultés liées à la crise de l'euro. Il pensait peut-être, la Hongrie ne faisant pas partie de l'euro, que ces questions tiendraient un rôle secondaire dans la Présidence. Or ça n'est pas du tout le cas. La crise de la zone euro concerne tout le monde. Il est à craindre que les préoccupations typiquement hongroises ne joueront qu'un rôle secondaire pendant les six mois à venir. La Hongrie aura certainement des difficultés imprévues pendant cette Présidence.


En savoir plus :

La présidence hongroise du Conseil de l'UE - Touteleurope.eu

La Hongrie adopte une loi controversée sur le contrôle les médias - Touteleurope.eu