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Sylvie Goulard (ADLE) : "Le Parlement est une école de discipline et de modestie"

Actualité 15.07.2010

Un an déjà ! En juin 2009 avaient lieu les élections européennes. Parmi les 736 eurodéputés élus, nombreux sont ceux qui faisaient pour la première fois leur entrée au Parlement européen. A l'occasion de cet anniversaire, Touteleurope.fr a rencontré un certain nombre d'entre eux. L'occasion de faire le bilan de douze mois de travaux, de joies, de déceptions et d'apprentissage.

Touteleurope.fr : Quel souvenir gardez-vous du soir de votre élection au Parlement européen ?

Sylvie Goulard : Une grande modestie. Les résultats ayant été serrés, on apprend qu’on est élu sur le terrain et qu’il faut respecter les électeurs qui choisissent de nous envoyer ou non au Parlement européen.


Touteleurope.fr : Et quel souvenir gardez-vous de la 'rentrée des classes', de votre premier jour de prise de fonctions ?

S.G. :
C’est toujours très émouvant dans la vie de commencer une nouvelle phase, et en plus ici il y a une certaine solennité. Il y avait eu un très joli concert devant les portes du Parlement, et une de mes filles était avec moi, donc c’était très émouvant. Après, il y a l’inconnu, les collègues à découvrir, son bureau à trouver, ne pas se perdre dans les couloirs…

C’est assez étrange pour moi, parce que comme ca fait 20 ans que je suis les questions européennes, il y avait à la fois une impression de grande familiarité avec le lieu et les personnes que j’ai retrouvées avec plaisir, et puis une autre perspective.

Je ne suis pas "allée en politique" : je continue à défendre l’idéal européen en lequel je crois. Je crois profondément que la vie politique a besoin de renouvellement, de personnes qui s’engagent à temps plein dans ce qu’elles font sans cumul de mandats, en essayant d’apporter une compétence antérieure et d’être immédiatement opérationnelles car il y a ici un jeu d’influences très important à la fois pour la France et pour les idées que l'on défend.

Je suis toujours choquée quand je vois des personnes qui sont recasées au Parlement européen. C’est très dommage, on a un énorme travail à fournir, une très belle mission à exercer. Ainsi, pour ma part, humblement, j’ai essayé de m’y préparer à l’avance.


Touteleurope.fr : Quelles fonctions occupiez-vous avant votre élection ? Continuez-vous à les exercer ?

S.G. :
Sauf à être complètement schizophrène. Je présidais jusqu'à récemment le mouvement européen, la principale association pro-européenne en France, mais j'ai cédé ma place à un nouveau président car une fois de plus je ne souhaite pas faire de cumul des mandats, ou être dans la position du politicien qui essaye de récolter un maximum d’honneurs alors qu'il fait travailler les autres. Donc pour moi c’était du vrai engagement. C’est la même mission à partir d’un autre poste, et d’autres possibilités.


Touteleurope.fr : Quel est votre meilleur souvenir de cette première année de mandat ?

S.G. : 
Les belles victoires sont toujours les victoires collectives. Au mois de décembre dernier, avec les autres coordinateurs de la commission des Affaires économiques et monétaires nous avons immédiatement réagi par communiqué de presse à une décision du conseil Ecofin. Nous avons alors commencé à créer une relation de confiance avec eux.

On a peut-être des goûts pervers au Parlement, mais c’est un beau souvenir : collectivement, on a dit que le Parlement ne peut pas accepter la dilution d’un projet important. En deux mots, nous posions ouvertement la question de savoir si l'Europe voulait ou non sérieusement réaliser la supervision financière européenne, si le Parlement souhaitait être à la traîne du Conseil ou si il y avait vraiment des gens ici qui s’engageaient.

J’ai trouvé vraiment formidable la manière dont mes collègues Jean-Paul Gauzès (PPE), Udo Bullman (S&D) et Sven Giegold (Verts/ALE) ont immédiatement accepté l’idée. Le communiqué a été rédigé très vite, en confiance, en sentant que l’on cherchait vraiment la même chose. Depuis nous essayons de défendre face au Conseil une vision européenne de la riposte à la crise financière.

Touteleurope.fr : Et votre pire souvenir, ou votre plus grande déception ?

S.G. : 
Je ne parlerai pas de déception, mais de fatigue ! On voyage énormément, on est tout le temps avec sa valise à roulette, on est entre plusieurs villes, donc on a parfois des petits coups de fatigue, mais cela passe. On se repose et puis ça passe.


Touteleurope.fr : Arrivez-vous à faire le lien entre les citoyens, qui vous ont élue, et l'Europe ?

S.G. :
C’est toujours difficile. Nous sommes en ce moment sur des sujets financiers qui peuvent paraître lointains. Mais paraître seulement : si nous avons une nouvelle crise financière il y aura énormément de gens qui vont perdre leur travail y compris dans les PME au fin fond des départements français.

Mon rôle n’est pas de faire de la démagogie mais d’essayer de les défendre là où il faut les défendre tout en les écoutant. Par exemple, pour vous donner une idée, j’ai fait une réunion des banquiers locaux en Bretagne au mois de janvier pour discuter avec eux de leur vision de la crise et de les écouter.

Je reçois beaucoup de groupes, nous avons beaucoup de jeunes qui viennent de la circonscription, j’ai un réseau de correspondants, un site internet…

On essaye, ce n’est pas facile, il faut se démultiplier, là aujourd’hui je suis à Strasbourg mais tout à l’heure je pars à Rome car c’est aussi dans les enceintes internationales qu’il faut défendre nos idées pour qu’elles progressent. Je vais participer à un débat avec M. Strauss-Kahn.

Il faut être à la fois à Bruxelles, à Strasbourg, dans d’autres capitales européennes et sur le terrain, donc on essaye de se démultiplier au maximum.


Touteleurope.fr : Quel bilan tirez-vous de cette première année sur le plan du travail accompli ?

S.G. :
Le traité de Lisbonne a considérablement accru les pouvoirs du Parlement, maintenant il nous appartient de le faire vivre intelligemment.

II ne s’agit pas d’être dans une guerre des institutions, de défendre le Parlement parce qu’on y siège. Il s’agit, et ça aussi c’est un grand moment, comme on l’a fait au moment du vote sur Swift, de simplement défendre une croyance juste.

Le jour où le parlement a pris position contre le transfert de données, illicite au regard du droit européen, aux Américains, nous n’avons pas eu un geste d’hostilité envers les Etats-Unis, nous avons simplement dit au Conseil que ce que nous demandons est la coopération en matière de terrorisme avec les Etats-Unis mais en respectant les règles européennes.

Dans ces moments-là, le Parlement grandit. Il est là pour défendre les textes adoptés en Europe, pour se faire le porte-voix du citoyen. Je crois que les citoyens sont désireux de lutter contre le terrorisme mais ne veulent pas que nous en venions à bafouer les droits fondamentaux. Donc c’est un bel exemple d’une construction du pouvoir du Parlement, non pas pour se faire plaisir ou par vanité mais pour défendre des idées, ce en quoi nous croyons.

Touteleurope.fr : Avez-vous l'impression d'avoir changé depuis un an, depuis votre arrivée au Parlement ?

S.G. :
On apprend constamment ici, c’est une école de discipline et de modestie. Les collègues apportent toujours des manières de voir auxquelles on n’avait pas pensé. N’oubliez pas la diversité culturelle de ce Parlement.

Cela m’a frappée. J'ai quitté la commission européenne en 2004 : nous étions alors 15, nous sommes maintenant 27. L’Europe est diverse, elle est parfois hétérogène mais elle est aussi riche de ce brassage. J’apprends tous les jours avec mes collègues. Ils n’ont pas la même manière de travailler, de voir les sujets, mais malgré tout nous devons y arriver ensemble.

Là où j’espère avoir changé, c’est qu’il faut prendre la mesure de sa mission, c’est une très lourde responsabilité d’être élue par la population. Ca n’est pas du tout la même chose d’écrire des livres, ou de donner un cours où on s’exprime en son nom propre. Il faut avoir le respect des électeurs qu’on représente.

D’un autre côté, il ne faut surtout pas changer, il ne faut pas avoir la grosse tête. Dans ce Parlement, il n’y a pas de dorure, de protocole, de tralala, il y a vraiment la reconnaissance du travail effectué.

Mon expérience me dit que dans un milieu international, la crédibilité est encore plus dure à acquérir. Vous avez vraiment besoin de "faire votre trou", de vous faire connaitre pour ce que vous êtes. Les étiquette, les origines, les études que vous avez faites, tout le monde s’en fiche ; tout est remis au même niveau.

C’est ce qui est très intéressant dans la démarche européenne c’est qu’on est plus responsables de ce qu’on fait.

Touteleurope.fr : Si c’était à refaire, vous vous représenteriez aux élections européennes ?

S.G. :
Je ne le regrette pas, et je ne regrette pas non plus mon choix d’être allée à la commission économique et monétaire. La crise de l’euro a montré que c’est là que se joue l’avenir de l’Union européenne.

Je ne suis qu’un très modeste élément dans un jeu complet (le Parlement n’est même pas impliqué dans la gestion de crises) mais je crois que le choix d’essayer d’apporter tout ce que l’on peut au Parlement sur ces sujets-là, de faire entendre une voix française avec des connexions en Allemagne et en Italie, je crois que c’est très important parce que l’avenir de l’euro se joue en ce moment, et avec lui l’avenir de l’Union européenne.

 

Propos recueillis le 16 juin 2010