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Sylvain Touati : Commerce, développement, défense… l'Etat des relations Afrique – Europe

Actualité 29.07.2010

Les 29 et 30 novembre 2010 se tiendra le 3e sommet UE – Afrique. Objectif : définir le nouveau cadre de la coopération dans les domaines de la sécurité, du commerce, de l'énergie, des migrations ou bien sûr du développement. L'occasion de dresser un bilan des relations entre les deux continents avec Sylvain Touati, coordinateur du programme Afrique subsaharienne de l'IFRI.

Touteleurope.fr : Quels sont les enjeux du prochain sommet Union européenne – Afrique en novembre ?

 

Sylvain Touati est coordinateur du programme Afrique subsaharienne de l'Institut français des relations internationales (IFRI).

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Sylvain Touati : Les enjeux de ce sommet, qui aura lieu les 29 et 30 novembre à Tripoli en Lybie, n'ont pas réellement changé par rapport au précédent, en 2007, même si la définition d'un nouveau plan d'action subira quelques évolutions à la marge.


Les huit grandes priorités, toujours aussi larges, restent les mêmes : Paix et sécurité; gouvernance démocratique et droits de l'homme; commerce, intégration régionale et infrastructures; Objectifs du Millénaire pour le Développement ; énergie; changement climatique; migrations, mobilité et emploi; sciences, société de l'information et espace.
On  insistera probablement sur les questions de  paix et de sécurité, qui sont au cœur du partenariat UE-Afrique.

 

Je pense qu’une nouveauté qui apparaîtra à ce troisième sommet UE-Afrique sera  la thématique du renforcement des potentialités des marchés africains, avec la discussion de projets et de politiques qui permettent de libérer la croissance économique sur le continent africain, notamment dans les secteurs de l'énergie, des infrastructures mais aussi de l’environnement des affaires. Cette thématique a longtemps été mise de côté du fait de la faible attractivité du continent africain.

 

Avec le début d’un décollage économique, l’intérêt des pays membres de l'UE se renforce, mais ils se rendent aussi compte que la concurrence des pays émergents est farouche et qu’il faut mettre au point une stratégie à l’échelle européenne qui soutiennent les entreprises européennes tout en répondant aux attentes des pays africains en termes d’investissements productifs, transferts de technologie et de compétences, etc. 


Je pense que l’on aura aussi des débats polémiques autour des flux migratoires, thématique très sensible dans les Etats membres de l'Union  notamment  avec les politiques restrictives mises en place ces dernières années dans de nombreux Etats membres de l’UE.


TLE : Ce futur partenariat a l'ambition d'aller "au-delà du développement" : la coopération actuelle reste-t-elle vraiment dans une pure logique de développement, voire comme certains le dénoncent, d'assistanat ?

S.T. : Ces dernières années, on est passé d'un débat sur la mauvaise utilisation de l'aide au développement par des gouvernements africains corrompus, à un débat qui remet plus largement en cause l'aide au développement. On entend aujourd'hui beaucoup de critiques, formulées lors des forums ou par de plus en plus d'hommes politiques africains voire européens autour de la formule "l'aide au développement n'a jamais développé aucun pays".

 

Citant souvent les modèles des pays asiatiques, un courant grandissant souligne que ce n'est pas l'aide au développement qui est à l'origine de la croissance mais des politiques "pro-business" fortes et incitatives portées par les Etats africains eux-mêmes qui en améliorant la gouvernance et l'environnement des affaires favorisent les investissements et la croissance économique via le secteur privé ou les investissements directs, dans les infrastructures et l'énergie notamment.. Dans certains milieux politiques européens et africains, on remet clairement en cause l'efficacité de l'aide au développement dans le développement économique et on considère que l’aide devrait rester focalisée sur les services de base pour les populations, essentiellement  la santé et l'éducation.

 

Cependant, les défenseurs de l’aide au développement soulignent les réussites et les progrès incontestables dans les secteurs de l’éducation et de la santé et dénoncent leur manque de moyens pour la mettre en place. Ils rappellent aussi que l’aide pourrait faire beaucoup mieux si les pays développés respectaient leurs engagements d'aide publique au développement (APD). Mis à part les pays nordiques, les Pays-Bas et la Belgique, aucuns des pays européens ne respecte ses promesses faites lors des sommets internationaux (Objectifs du Millénaire pour le Développement, sommet de Monterrey, déclaration de Paris sur l’aide au développement, etc..).


Sans trancher ce débat, on peut souligner que l'UE a, en tant qu'institution, une politique d'aide au développement qui se veut irréprochable. D’ailleurs, les critères mis en place par l’UE font désormais presque jurisprudence aux seins des Etats membres. Un important volet tourne autour de l’amélioration de la gouvernance. Les partenaires occidentaux avaient en effet l'impression que l'aide n'était pas utilisée à bon escient, qu'elle s'évaporait rapidement, et surtout que les Etats africains n'avaient pas les moyens de la gérer.


Les Etats membres de l'UE se sont engagés à verser 0,56% de leur RNB à l'aide au développement en 2010.
De ce fait, l’UE a beaucoup été critiquée par les Etats africains ces dernières années pour son attitude "paternaliste" et son ingérence dans les affaires intérieures. La frustration était d’autant plus renforcée que pendant des décennies les pays africains ne pouvaient pas se tourner vers d’autres partenaires et se voyaient contraindre d’accepter les clauses des partenariats européens. Les pays occidentaux, Europe en tête, avaient un quasi monopole sur les relations commerciales,  diplomatiques  mais aussi de l’aide au développement des pays africains.

Avec l'arrivée de nouveaux acteurs (Chine, Inde, Brésil, Turquie, Corée, Iran, pays du golfe…), qui investissent sans s'ingérer dans les affaires des Etats, les pays africains incitent clairement l'UE à revoir sa politique. Mais bien que cette dernière semble prendre conscience de cette évolution, les acteurs du développement n'ont pas changé. Je ne vois donc pas vraiment d'évolution rapide sur ce plan.


TLE : La politique commerciale de l'UE en Afrique est-elle un succès ?


Les accords de Lomé (1975, 1979, 1984, 1990) exposent les principes et les objectifs de la coopération de l'Union européenne avec les pays d'Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP). L'accord de Cotonou (2000) dresse un cadre financier et politique pour la coopération entre ces pays en fixant huit grandes priorités, et met en œuvre des préférences commerciales pour les deux continents.S.T. : La coopération commerciale a des résultats  très mitigés, malgré les accords de Lomé et de Cotonou censés donner une priorité aux produits africains vers l'Europe et vice versa : la part du continent africain dans le commerce extérieur de l'Europe chute inexorablement. Les montants ont augmenté en valeur absolue, mais les pays européens commercent principalement entre eux., le continent américain et l’Asie.


A cela deux raisons : d'une part, les termes de ces accords ne sont peut-être pas assez favorables aux pays africains, d'autre part ils ne leur ont pas permis de s’inscrire dans le processus de mondialisation, en tout cas le rythme d'industrialisation et de développement du reste du monde.


De plus, les accords de partenariat économique (APE), qui devaient être signés après les accords de Cotonou, sont confrontés à d'importants blocages. Aujourd'hui moins d'une dizaine ont été signés. Les pays africains jugent, à raison, que ces accords ne sont pas assez favorables à leurs intérêts, alors que leur but était justement de promouvoir leur développement. Les discussions autour de ces négociations, très dures, devraient occuper un pan important du sommet de novembre.


On observe un vrai renforcement des positions africaines. Celle-ci est provoquée par les offres beaucoup plus alléchantes des pays émergents (Chine, Inde, Brésil) mais aussi des Etats-Unis (dans le cadre du cycle de Doha à l'OMC). Les rapports de force évoluent ainsi.


On observe cependant quelques dynamiques intéressantes, notamment avec le Maghreb et l'Afrique du Sud où le développement économique permet à nouveau d'augmenter les échanges avec l'Europe.


TLE : Que dire de la politique européenne de défense en Afrique ?

S.T. : Sur ce point par contre, on peut qualifier la politique européenne de succès. Celle-ci est, notamment pour des raisons internes (la France a longtemps prôné une politique européenne de sécurité et de défense et a mis en avant son tropisme africain pour la mettre en pratique), très dynamique. Et le continent africain a donné lieu à un certain nombre d'opérations, même limitées, qui permettaient de tester ces coopérations au niveau européen, de voir quels Etats membres s'y intéressaient ou non, qui envoyait ses troupes, etc. Donc, si les objectifs des opérations ont, sur le terrain, été plus ou moins remplis, les opérations elles-mêmes ont eu un impact très positif sur la manière dont on a construit la PESC aujourd'hui.

Toutefois, le débat reste fort au sein de l’UE pour définir le niveau d’engagement de l’UE sur les théâtres africains. La peur est toujours présente d’un enlisement dans un conflit africain. Depuis plusieurs années, on a abouti au concept d'africanisation des opérations de maintien de la paix. L'idée est qu'à moyen ou long terme, l'UA ou les armées africaines puissent mener et coordonner seules les opérations de maintien de la paix sur le continent avec éventuellement une assistance technique et financière européenne ou internationale. L’UE finance et fournit une importante coopération au processus de constitution d’une architecture africaine de paix et de sécurité. On observe d’importantes avancées mais l’UA est encore loin de pouvoir faire face seules à l’ensemble des défis de sécurité sur le continent,  notamment en situation de crises. L’UE continuera donc à s’investir fortement sur les questions de sécurité et de paix.


TLE : L'UE parvient-elle a avoir une politique unifiée vis-à-vis de l'Afrique ? Celle-ci n'est-elle pas dominée par la politique bilatérale des anciens Etats coloniaux ?

S.T. : Cela dépend des secteurs et des contributions. Le Fonds européen de développement (FED), principal outil de développement (qui finance même une partie des opérations de sécurité), est un budget volontaire de chaque Etat membre.

Contre un certain nombre d’idées reçues, les anciens pays coloniaux ont été ravis de déléguer une partie de leur politique à l’égard des ACP au niveau européen. D’une part, cela a permis de sortir du tête à tête post-colonial et d'avoir un interlocuteur entre eux et leurs anciennes colonies, pour éviter d'être trop sollicité pour des interventions ou faire face aux critiques de néocolonialisme (comme la France au Rwanda ou en Côte d'Ivoire). Il s’agit aussi de réunir plus de moyens financiers pour les pays africains en mettant l’ensemble de l’Europe à contribution.

De ce fait d'autres pays européens ont pris la parole sur les thématiques concernant le continent africain. Des pays qui n'ont pas les mêmes relations "historiques" avec les pays africains. Et notamment les pays nordiques, qui ont été très influents sur les concepts et les thématiques de l'aide au développement.

On critique souvent  les "technocrates" de Bruxelles, mais sur cette question en tout cas, les fonctionnaires sont très compétents, et essaient de se détacher le plus possible des politiques nationales. Le combat pour ne pas se faire dominer par les Etats membres existe toujours un peu, mais l'UE a réussi à s'imposer.
Notons que les dernières vagues d'élargissement ont évidemment changé le rapport de force. Les nouveaux Etats membres ont évidemment très peu d'intérêt pour l'Afrique et préfèreraient, pour caricaturer, qu'on utilise plutôt les fonds pour eux ! Ce qui amène les anciens pays colonialistes à justifier en permanence l'utilisation de ces fonds pour l'Afrique.


TLE : L'Union européenne est-elle en train de se faire "doubler" par d'autres Etats, en particulier la Chine, en Afrique ?

S.T. : "Doubler", certainement pas : l'Union européenne reste très largement le premier partenaire du continent africain, dans tous les domaines : commerce, opérations de maintien de la paix, liens diplomatiques…

Il y a l'histoire coloniale, et le fait que la plupart des dirigeants africains ont été formés dans des universités européennes (éventuellement américaines). Les pays émergents n'ont pas cette relation globale.

Cependant, la dynamique de la Chine, de l'Inde et du Brésil est exponentielle, en Afrique comme dans le reste du monde. Et si l'on prend chacun des Etats membres, la France et la Grande-Bretagne, qui il n'y a pas si longtemps étaient les 2e et 3e partenaires commerciaux du continent, sont aujourd'hui doublées par la Chine, qui va également dépasser les Etats-Unis d'ici un ou deux ans sur ce domaine.

Et l'UE s'en rend compte : la France et la Grande-Bretagne tirent la sonnette d'alarme pour renforcer la coopération économique et commerciale, en particulier dans le secteur minier et de l'énergie et notamment du gaz. Or les priorités de la Chine et de l'Inde sont de sécuriser les sources d'approvisionnement en matières premières (hydrocarbures et miniers), ce que n'a pas fait l'UE : depuis 15 – 20 ans plusieurs projets sont au point mort. Les plus gros gisements de pétrole sont encore tenus par des entreprises européennes (BP, Shell, Total, Eni…), mais on observe que la lutte pour les nouveaux marchés est acharnée. Toutefois, on observe de nombreux accords entre les firmes multinationales européennes et celles des entreprises émergentes.

Il faut  que l'UE soit beaucoup plus dynamique, aide ses entreprises et promeuve des projets stratégiques plus favorables à ses intérêts. L'UE se rend aujourd'hui compte des potentialités du Maghreb, mais doit aussi investir en Afrique subsaharienne.

 

 

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