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Svetlana Aleksievitch, témoin de la souffrance russe

Synthèse 04.11.2015

Pour avoir passé sa vie à recueillir les témoignages des meurtrissures de l'époque soviétique et post-soviétique, Svetlana Aleksievitch, écrivaine biélorusse de 67 ans, vient de se voir décerner le prix Nobel de littérature 2015. Farouche critique des régimes d'Alexandre Loukachenko dans son pays et de Vladimir Poutine en Russie, elle poursuit, malgré la désapprobation du pouvoir, ses investigations sur "la longue tradition de souffrance" de l'histoire russe.

Svetlana Aleksievitch

Une écrivaine "honnête" dans une "dictature douce"

C'est sans fausse modestie ou feinte surprise que Svetlana Aleksievitch a réagi, le 8 octobre dernier, à l'annonce de son prix Nobel de littérature, récompense de son "œuvre polyphonique, mémorial de la souffrance et du courage de notre époque". Succédant au Français Patrick Modiano qui, comme elle, a entrepris une œuvre colossale sur la mémoire, l'auteure biélorusse a rapidement offert une réponse à la fois modeste et grave. "C'est une récompense non seulement pour moi, mais aussi pour notre culture, pour notre petit pays qui a toujours vécu comme entre des pressoirs", a-t-elle déclaré. Avant d'ajouter que "c'est difficile d'être une personne honnête actuellement. Mais il ne faut pas faire de concessions devant un pouvoir totalitaire".

Alexandre Loukachenko, président biélorusse tout-puissant depuis deux décennies, et Vladimir Poutine auront apprécié. Car si les livres de Svetlana Aleksievitch traitent davantage de la Seconde Guerre mondiale, de l'ère communiste ou de sa chute, que des temps présents, l'écrivaine n'est pas du genre à occulter le contexte politique de l'ensemble de l'ex-Union soviétique, qu'elle subit d'ailleurs depuis toujours dans l'exercice de son métier.

Vladimir Poutine et Alexandre Loukachenko, en 2002

Vladimir Poutine, président russe de 2000 à 2008, puis depuis 2012, avec Alexandre Loukachenko, président biélorusse sans interruption depuis 1994, ici en 2002

Aujourd'hui, elle peut résider à Minsk, capitale biélorusse, sans être inquiétée. "Je suis protégée par le fait que je sois connue", explique-t-elle. Mais cela n'a pas toujours été le cas. De 2000 à 2011, Svetlana Aleksievitch fut en effet contrainte de s'exiler en France, en Italie, en Suède ou encore en Allemagne pour fuir les persécutions. Elle a pu revenir en Biélorussie à la faveur de sa notoriété et de la volonté de légère ouverture du président Loukachenko, soucieux d'assurer son indépendance vis-à-vis du Kremlin en restaurant un semblant de lien avec l'Union européenne. Cela passe par un minimum de respect pour les intellectuels, dussent-ils lui être opposés.

Evidemment, Svetlana Aleksievitch est tout sauf dupe. "Tous les quatre ans, de nouveaux responsables européens viennent au pouvoir et pensent pouvoir régler le problème Loukachenko sans savoir qu'il est un homme indigne de confiance", a-t-elle exposé après l'annonce de son prix Nobel, qui coïncidait avec l'élection présidentielle biélorusse – remportée avec plus de 80% des suffrages par M. Loukachenko.

Cette inimitié, le pouvoir de Minsk, qu'elle décrit comme une "dictature douce", la lui rend bien : après des félicitations du bout des lèvres, le gouvernement l'a accusée de "calomnier le peuple biélorusse", a-t-elle confié sur France Culture. Quant à l'exécutif russe, ce dernier s'est contenté de reprendre à son compte l'opinion du journal Svobodnaïa Pressa, qui soutenait que "Svetlana Aleksievitch, proche de l'opposition pro-occidentale biélorusse, avait de bonnes chances d'obtenir le Nobel 2015 en raison de sa russophobie et de sa haine à l'égard du président russe Vladimir Poutine".

Sondeuse de l'âme russe

En Biélorussie, les livres de Svetlana Aleksievitch ne sont plus interdits. La Fin de l'homme rouge ou le Temps du désenchantement, recueil de témoignages dans différentes régions de l'espace post-soviétique sur la fin du communisme, paru en 2013, peut par exemple être trouvé. Mais il coûtera la somme de 30 euros. "Un moyen de censure", rappelle son auteure. De fait, le salaire de sa fille, enseignante, atteint seulement les 300 euros par mois. Mais c'est déjà un progrès car un ouvrage comme La Supplication – Tchernobyl, chronique du monde après l'apocalypse, n'avait pas été accepté lors de sa publication en 1997. Traduit en vingt langues, il a pourtant fait la renommée de Svetlana Aleksievitch à l'international et lui a valu le prix de la paix Erich Maria Remarque en 2001.



Carte comparative des prix Nobel de littérature européens depuis 1901

Chute du monde communiste, catastrophe de Tchernobyl, Seconde Guerre mondiale, ou encore guerre russo-afghane "cachée au peuple" : l'écrivaine n'a jamais dévié, dans ses livres, d'un seul et même fil conducteur. "Si vous regardez l'ensemble de notre histoire, soviétique et post-soviétique, il s'agit d'une immense pierre tombale commune et d'un bain de sang. Un éternel dialogue entre les bourreaux et les victimes", peut-on lire sur son site Internet. "Il s'agit du thème de mes livres, c'est mon chemin, mes cercles de l'enfer, de l'âme à l'âme".

Svetlana Aleksievitch insiste, son travail n'est pas du journalisme, bien qu'elle ait fait des études pour exercer ce métier, ni de l'histoire alors que son père enseignait cette discipline. Elle décrit plutôt son œuvre comme un "roman de voix". En Biélorussie, en Russie ou encore en Ukraine, son pays natal où elle a fait partie des Komsomols (les Jeunesses communistes), elle part à la rencontre des témoins de l'histoire russe, recueille les paroles et livre les émotions.

"J'écris non pas une histoire de la guerre, mais une histoire des sentiments", dit-elle dans la préface de La Guerre n'a pas un visage de femme (1985), comme le relate Télérama. "Très tôt, je me suis intéressée à ceux qui ne sont pas pris en compte par l'Histoire. Ces gens qui se déplacent dans l'obscurité sans laisser de traces et à qui on ne demande rien", explique-t-elle encore pour Le Figaro. "Toutes ces voix m'ont poursuivie, hantée. Il m'aura fallu toutes ces années pour monter cet édifice. Peut-être ai-je eu tort de me lancer dans cette aventure ? Aujourd'hui, je me sens libérée".

A 67 ans, Svetlana Aleksievitch ne semble donc pas fatiguée ou lassée de parcourir les méandres, souvent plus que noirs, de l'âme "de ce type d'homme particulier, l'Homo sovieticus". Volontiers souriante, mais le regard droit et assuré, le visage rond et les cheveux bruns au carré parfois coiffés d'une casquette, l'écrivaine a encore le temps pour devenir une babouchka. Son entreprise littéraire d'un genre relativement peu commun, remarqué à juste titre par l'Académie suédoise à en croire la critique, n'est pas terminée. Il lui reste des questions à poser "sur l'amour, l'enfance, la vieillesse, la musique, les danses, les coupes de cheveux". Des récits qu'elle considère "nécessaires", qui pourront être "un soutien" à ceux qui les liront. Et un moyen de lutter contre "le fatalisme de la souffrance", propre à l'histoire russe et à la Biélorussie. "Souffrance [qui] ne conduit pas l'homme à aspirer à la liberté", conclut-elle de ses innombrables entretiens.

Pourquoi notre souffrance n’est pas convertie en liberté ?" - 28 minutes - ARTE - 28 minutes d'Arte (10'22)

 

Portrait réalisé en partenariat avec 28'ARTE

L'Européen du mois - 28 minutes