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Susanne Nies : pour les nouvelles énergies, "l'Europe est vraiment une avant-garde"

Actualité 27.07.2009

Susanne Nies est responsable du bureau de l'Institut français des relations internationales à Bruxelles. Spécialiste reconnue des questions énergétiques et européennes, elle revient pour Touteleurope.fr sur les grands dossiers qui agitent actuellement le secteur très sensible de l'énergie.

Sécuriser les approvisionnements en gaz, une priorité européenne

"Gaz et pétrole vers l’Europe. Perspectives pour les infrastructures"

Cette étude de l'IFRI écrite par Susanne Nies a pour objectif de proposer une vision d'ensemble avec un tableau des projets existants et programmés qui comprend, outre les oléoducs et les gazoducs, également les terminaux méthaniers.

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La dépendance au gaz russe des pays de l’Union Européenne est forte mais elle est également variable : 16% en France, 39% en Allemagne, plus de 46% en Pologne, 67% en Autriche et presque 100% dans les trois Etats baltes et la Finlande (chiffres de l'Agence Internationale de l'Energie, janvier 2009). 80% de ces importations transitent à travers l’Ukraine. Une fois ces chiffres posés, l'on comprend mieux l'impact d'une crise entre Kiev et Moscou sur la sécurité énergétique européenne. Le dernier conflit gazier entre ces deux pays en janvier 2009 a laissé des traces, en particulier dans les pays européens du Sud-Est. La Commission en tire aujourd'hui les leçons dans sa nouvelle proposition dévoilée le 16 juillet dernier.

Selon l'exécutif communautaire, on ne peut exclure une nouvelle rupture majeure d'approvisionnement en gaz, qui pourrait même avoir lieu dans un avenir proche. C'est ce que Susanne Nies appelle "la terreur du 7e jour". Tous les sept du mois, l'Ukraine doit en effet procéder au paiement du gaz russe. Or la situation économique et financière de Kiev est catastrophique.  Il faut donc pallier les lacunes du système européen : "interconnections, flux inversés, problématique de l'Europe orientale, et encore plus de l'Europe du Sud-Est - de leur mix énergétique, de leur marché intérieur, il faut également que la solidarité joue plus efficacement entre les Etats membres", rappelle Mme Nies.

L'urgence : apaiser les tensions entre Kiev et Moscou

Pour Susanne Nies, c'est la priorité. Plutôt que construire des pipelines, l'Europe devrait s'employer à calmer les ardeurs russes et ukrainiennes et contribuer fortement à la modernisation des infrastructures ukrainiennes, essentielles pour assurer l'approvisionnement en gaz de l'Union.
Ces crises répétées ont amené les Européens à envisager d'autres solutions en contournant notamment les régions de crise pour acheminer directement le gaz d'Asie centrale sans passer par la Russie. Le projet de gazoduc Nabucco, signé le 13 juillet dernier à Ankara, s'inscrit dans cette perspective. L'objectif est d'acheminer jusqu'à 31 millions de mètres cubes par an et de raccorder une région pauvre en infrastructures - l'Europe du Sud-Est - à ce terminal. Susanne Nies est cependant pessimiste : "ce n'est pas une victoire. Personne ne va mettre du gaz et personne ne va l'acheter". L'approvisionnement en gaz azeri n'est ainsi pas encore acquis tout comme la conclusion de contrats avec les autres pays disposant des ressources en hydrocarbures nécessaires au fonctionnement de Nabucco (Iran, Irak, Asie centrale).

Derrière ce projet, il y a également une volonté européenne très forte de vouloir contourner le sol russe. Mais pour la chercheuse de l'IFRI, cette focalisation sur Moscou est dangereuse. "Il y a toute une sorte de guerre de perceptions" qui nuit aux deux parties selon elle. La réalisation éventuelle de Nabucco ne modifiera pas fondamentalement la donne : dans les années à venir, les Européens auront toujours besoin de Moscou pour se fournir en gaz et les Russes auront, quant à eux, besoin de la consommation gazière de l'UE, leur premier partenaire commercial.

De nouvelles énergies pour pérenniser l'approvisionnement énergétique européen

Pour diversifier la composition de son mix énergétique et lutter efficacement contre le réchauffement climatique, l'Union développe actuellement la production de nouvelles énergies non polluantes. Dans ce domaine, les résultats sont plus que probants et l'Europe est devenue, selon Susanne Nies, "l'avant garde" mondiale dans le domaine des nouvelles technologies énergétiques (solaire, énergies vertes, nucléaire...).

Le projet Désertec permettrait de "chauffer" l'Europe avec le soleil du Sahara. Est-ce la solution "miracle" aux problèmes d'approvisionnement énergétique de l'UE ?

"Je pense que c'est une énergie d'avenir très pertinente. En France, les experts EDF vous diront que c'est un projet pour le 22e siècle. Nous avons là une différence de perception. Pour les Allemands, c'est pour 2050."Susanne Nies : "Désertec, c'est un projet allemand, une initiative allemande qui vient du Club de Rome. Il est soutenu par les grandes entreprises outre-Rhin (EON, Siemens...) avec l'appui du gouvernement fédéral. L'enveloppe de 400 milliards d'euros est prévue pour réaliser l'étude de faisabilité, répondre à la question : "est-ce faisable ?". Je pense que c'est une énergie d'avenir très pertinente. En France, les experts EDF vous diront que c'est un projet pour le 22e siècle. Nous avons là une différence de perception. Pour les Allemands, c'est pour 2050. Il y a plein d'avantages à faire du solaire. Le soleil ne va pas disparaître et ce n'est pas polluant. Je crois donc que c'est un projet réaliste pour ensuite acheminer l'électricité en Europe. Cela se fait déjà d'ailleurs avec les câbles de haut voltage qui relient la Scandinavie et le Royaume-Uni au continent."


L'Italie vient de relancer discrètement le nucléaire, 22 ans après son arrêt total. L'Europe doit-elle, selon vous, s'appuyer sur cette énergie ?

S.N : "Les nouvelles énergies, c'est du long terme. Vous ne pouvez pas dire aujourd'hui : "le gaz russe est coupé donc on met en place le projet Désertec. Il faut donc assurer la transition. Le nucléaire fait partie du mix européen mais à des niveaux très variables d'un pays à l'autre. Il y a évidemment une grande tradition dans ce domaine pour la France qui exporte du courant nucléaire vers ses voisins. L'Allemagne, par contre, ne reviendra pas "à fond" dans ce domaine. Ils ne vont pas arrêter leurs centrales mais ils ne vont pas non plus en construire de nouvelles. Ils vont en revanche constuire les centrales ailleurs avec Rosatom-Siemens et, là, il ne faudrait pas qu'ils construisent des centrales bon marché dans les pays misérables. Le nucléaire revient en tout les cas dans les petits pays et je crois qu'il a, sans aucun doute, sa place dans le mix énergétique européen."



Les énergies vertes, une solution durable ?


"Concernant l'objectif 20-20-20 du paquet Energie-Climat, je crois que la date de 2020 n'est pas la bonne. L'objectif devrait être atteint plutôt en 2030."S.N : "A long terme, cela va vraiment devenir la solution (solaire, éolien off shore...) mais aujourd'hui, dans le contexte de la crise financière, le secteur du renouvelable est un peu plombé. Les investissements ne continuent pas. Les prix du gaz et du pétrole ont baissé et sont donc préférés aux énergies renouvelables par les acteurs du marché. Il faut dire que la crise économique est un peu un "retardement" du secteur renouvelable. Concernant l'objectif "20-20-20%" du paquet Energie-Climat [ndlr : l'Union européenne s'est engagée à couvrir 20% de ses besoins en énergie au moyen des énergies renouvelables d'ici 2020, à accroître son efficacité énergétique de 20% d'ici 2020 et à réduire unilatéralement les émissions de gaz à effet de serre d'au moins 20% par rapport à l'année de référence 1990 d'ici 2020], je crois que la date de 2020 n'est pas la bonne. L'objectif devrait être atteint plutôt en 2030. C'est plus réaliste. L'Europe a déjà fait de gros progrès. Je le vois dans mes échanges avec mes collègues américains, on est vraiment une avant garde, on ne se rend pas compte. Dans ses nouvelles technologies (transport, énergies, voiture  hybride...), on a vraiment une longueur d'avance. On est parti dans un mouvement qui va clairement continuer mais il ne faut pas se tromper de date."


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