Derniers articles publiés

Sous pression, l'Europe redessine sa politique d'immigration

Actualité 13.11.2014

En France, au Royaume-Uni ou encore en Allemagne, la question de l'immigration a fait son retour sur l'agenda politique. Nicolas Sarkozy a fait de la réforme de Schengen un argument de campagne. David Cameron entend s'attaquer à la libre-circulation des travailleurs. Tandis que la CSU bavaroise s'inquiète d'une montée de l'immigration à des fins sociales. C'est dans ce contexte que la Cour de Justice de l'UE a rendu un arrêt, très politique, permettant aux Etats membres de refuser des aides sociales aux travailleurs sans emploi et n'en recherchant pas.

L’Europe redessine sa politique d’immigration

"Les étrangers entrent par Lampedusa et se retrouvent dans la foulée en France"

En campagne pour (re)conquérir l’UMP, Nicolas Sarkozy sillonne la France, occupe le terrain médiatique. L’une des principales composantes de son programme est l’immigration. A Nice, Toulon ou Marseille – trois villes situées dans une région qui a connu une forte progression du Front national lors des élections municipales et européennes – l’ancien président a assuré vouloir "maitriser les flux migratoires", ou encore mettre en place un "nouveau Schengen". "L’immigration ne doit pas être un sujet tabou, mais un sujet majeur, car cela menace notre façon de vivre", a-t-il résumé.

Ses adversaires pour la présidence de l’UMP ne disent pas autre chose. Hervé Mariton est également très impliqué sur le sujet, allant jusqu’à déclarer que le droit du sol pour l’acquisition de la nationalité française pourrait être abandonné au profit du droit du sang. Bruno Le Maire reste quant à lui plus pudique sur la question, se contentant de reconnaitre qu’il "faut reprendre le contrôle de nos flux migratoires".

Le retour en politique de Nicolas Sarkozy est en effet l’occasion pour la droite française de se réapproprier ce sujet. Pour de nombreux responsables de l’UMP, il s’agit même d’une nécessité, car c’est sur ce terrain que le Front national doit être combattu. "La sécurité, la justice et l’immigration ne doivent pas être considérées par nos concitoyens comme des sujets que l’on aurait abandonnés au FN", confirme ainsi Brice Hortefeux, fidèle bras droit de Nicolas Sarkozy. Quitte à ce que les paroles, comme celles de Laurent Wauquiez, ancien ministre chargé des Affaires européennes, qui souhaite sortir complètement de Schengen car "aujourd’hui, les étrangers entrent par Lampedusa et se retrouvent dans la foulée en France", flirtent parfois ouvertement avec le discours de Marine Le Pen et du Front national ?

Revoir le principe de libre-circulation des travailleurs ?

Au Royaume-Uni, les récentes déclarations du gouvernement ne sont pas plus modérées. Confronté à la poussée du UKIP, parti anti-européen aux positions tranchées à l’égard des étrangers, David Cameron cherche en effet à donner des gages à ses électeurs et ses confrères du Parti conservateur, dont certains ont décidé de passer à l’ennemi, à grand renfort de tambours. C’est dans ce contexte que le Premier ministre britannique a déclaré vouloir imposer des quotas pour les travailleurs européens faiblement qualifiés. Ces derniers sont accusés de profiter des généreuses prestations sociales du pays.

La sortie eurosceptique de trop pour David Cameron, qui a suscité une vive réaction de la part de l’Allemagne. Angela Merkel, d’ordinaire plutôt indulgente avec le Royaume-Uni et elle-même attaquée sur le domaine de l’immigration par la CSU bavaroise – formation politique sœur de la CDU à laquelle appartient la chancelière et qui indiqué vouloir mettre "les tricheurs dehors" – n’a pas laissé passer l’affront aux acquis communautaires. "La lutte contre d’éventuels abus causés par la liberté et circulation des personnes est un sujet légitime, également pour nous en Allemagne.

Il est en revanche hors de question pour Berlin de porter atteinte au principe de la liberté de circulation en général", a ainsi réagi Stefan Seibert, porte-parole de la chancelière. "La liberté de circulation des personnes et des marchandises est un principe fondateur de l’Union européenne et ne peut pas être limitée", a prolongé Wolfgang Schäuble, ministre allemand des Finances.

Un "point de non-retour" pour reprendre les mots d’Angela Merkel. Une erreur pour Kenneth Clarke, ancien ministre de la Justice de David Cameron, aujourd’hui écarté du gouvernement, pour qui l’immigration est une chance économique et non un fardeau. Une opinion abondée par une étude réalisée par l’University College London (UCL), précisant que les immigrants européens au Royaume-Uni avaient davantage contribué fiscalement que reçu d’aides sociales. La différence, entre 2001 et 2011, s’élève à un solde positif de 20 milliards de livres (25,4 milliards d’euros). Même si l’on prend les seuls migrants venus d’Europe orientale, et particulièrement visés par le gouvernement, les recettes fiscales de ces derniers demeurent 12 % supérieures aux dépenses sociales en leur faveur.

La CJUE veut mettre fin au "tourisme social"

Par conséquent, l’arrêt de la Cour de Justice européenne (CJUE), rendu le 11 novembre, habilitant les Etats membres à refuser des aides sociales aux étrangers communautaires sans emploi et n’en recherchant pas, apparait comme un soulagement pour le chef du gouvernement britannique, de plus en plus isolé en Europe. "Une bonne nouvelle", s’en est-il réjoui. Même si, en substance, l’arrêt de la Cour ne change pas réellement la donne et n’oblige en rien une modification des traités. De fait, des pays comme l’Allemagne ou la Belgique utilisent d’ores et déjà les dispositions permettant de lutter contre les abus relatifs au dit "tourisme social".

En outre, la décision de la CJUE, beaucoup plus politique que juridique, va nécessairement réduire les marges de manœuvre de David Cameron dans sa croisade pour une réforme de l’Europe. Rassurés, les Etats membres ne vont certainement pas suivre le Royaume-Uni sur une pente glissante. Tout comme le Parti travailliste s’est déjà emparé de l’affaire pour critiquer la politique du gouvernement, qui fait le jeu du populisme et qui n’utilise pas les moyens à sa disposition pour limiter les abus liés à l’immigration.

A six mois des élections générales britanniques – où David Cameron n’apparait pas favori à sa succession – et alors que la campagne pour l’élection présidentielle française de 2017 semble déjà engagée, la question de l’immigration risque de continuer à être débattue. Pas nécessairement avec mesure et sérénité donc à en croire certaines déclarations de conservateurs européens pressés de contrecarrer la progression de formations populistes et anti-européennes aux relents parfois xénophobes.