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Soulèvements démocratiques dans le monde arabe : Que disent les Etats européens ?

Actualité 22.02.2011

Les Etats européens ont du mal aujourd'hui à se positionner face aux révoltes dans les pays d'Afrique du Nord, compte tenu des relations cordiales qu'ils entretiennent depuis 10 ans avec les dictateurs de ces régimes. Si presque tous ont condamné les répressions d'une extrême violence dans la Libye de Kadhafi, l'Italie et la République tchèque ont préféré rester en retrait.

Des postulats qui ont la peau dure

La plupart des commentateurs, à l'instar de Pascal Boniface (chercheur à l'IRIS), expliquent le long soutien européen aux dictatures d'Afrique du Nord par un postulat qui serait partagé par les diplomaties de l'UE : ces régimes seraient un rempart nécessaire contre l'islamisme. En précipiter la chute reviendrait à ouvrir la porte à d'autres dictateurs, cette fois fondamentalistes donc potentiellement plus dangereux pour l'Occident.

D'autant que, toujours selon cette grille de réflexion, les dictatures en question ne semblaient pas particulièrement déranger leurs peuples, qui n'avaient manifestement pas tant besoin de liberté : ne pas condamner ces régimes revenait à s'en remettre à une volonté populaire, conformément au droit des peuples à disposer d'eux-mêmes.

Bien entendu, les évènements ont prouvé les limites de ces postulats. Les Nord-Africains ont démontré la force de leur aspiration à la liberté, et surtout leurs émeutes ne se sont pas organisées autour d'un fanatisme religieux. Ainsi, les peuples se sont prononcés, et leur volonté va à l'encontre de ceux qui les gouvernent.

L'Europe doit désormais clarifier ses positions

S'appuyant sur un rapport récent sur la question, le journal EUobserver révèle cet après-midi que les Etats de l'UE ont vendu pour 687,6 millions d'euros d'armes à la Libye, donc 160 millions d'armes légères et d'équipements pour brouiller les communications, matériel utilisé dans la répression des manifestants.

Or côté européen, les réactions sont assez différentes d'un pays sur l'autre. On est globalement assez embarrassé par les évènements. Plusieurs dirigeants ont du mal à justifier leur attitude conciliante des dernières années envers les dictatures d'Afrique du Nord. Outre les scandales récents sur les vacances de ministres français, on se souvient du déplacement de Tony Blair en Libye en 2004, ou bien celui de Nicolas Sarkozy en 2007 en Tunisie, au cours duquel il avait déclaré que le pays "n' [était] pas une dictature".

Quant au Président du Conseil italien Silvio Berlusconi, il n'a jamais caché son amitié avec Mouammar Kadhafi, ce qui en fait sans doute le plus embarrassé (entre autres difficultés…) par la tournure des choses.

Aujourd'hui, la plupart des dirigeants ont salué les aspirations des peuples et ont appelé à une transition démocratique et pacifique. Seules deux voix dissidentes ont émergé d'Italie et de République tchèque : M. Berlusconi a préféré s'abstenir afin de ne pas "déranger" M. Kadhafi, selon ses mots. Le ministre des affaires étrangères tchèque Karel Schwarzenberg a considéré que l'UE ne devait "pas trop s'impliquer" : inutile de lancer des appels qui ne contribueraient qu'à "prouver notre propre importance".

Aussi les ministres des affaires étrangères des Vingt-Sept, réunis lundi pour émettre une position commune sur la question, ont-ils eu grand mal à se mettre d'accord sur une formulation qui convienne à tous. Dans leur communiqué, ils ont malgré tout condamné les violences perpétrées contre les manifestants libyens.

L'immigration illégale, bête noire de l'Europe

C'est qu'il existe une collusion entre la protection des droits de l'Homme et d'autres intérêts que doivent prendre en compte les diplomaties, en particulier proches de la Méditerranée.

Non seulement les Etats européens entretiennent des relations économiques importantes avec les pays de l'Afrique du Nord (tant pour des questions d'approvisionnement énergétique que pour les marchés dynamiques qu'ils constituent), mais les Etats redoutent de se trouver submergés par une immigration illégale trop importante.

Pour répondre à cette situation difficile, l'Italie et Malte, pays les plus exposés, ont réclamé l'organisation de réunions au sommet avec le reste des Etats européen : un conseil rassemblant les ministres s'occupant d'immigration, ou même un Conseil européen extraordinaire. Herman Van Rompuy, en sa qualité de président du Conseil européen, a considéré que les autres Etats européens seraient peu à même d'avoir la même appréciation de la situation.

En attendant, l'agence européenne Frontex a mobilisé des gardes-frontières européens pour prêter main fortes aux Italiens submergés. Ils se sont rendus aujourd'hui sur place.

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C'est une conséquence majeure des soulèvements démocratiques : de très nombreuses personnes, craignant pour leur sécurité mais aussi pour leur avenir économique, tentent de gagner l'UE par le biais notamment de l'île italienne de Lampedusa, à mi-chemin entre les côtes africaines et européennes. En Libye, Mouammar Kadhafi utilise largement cet argument pour mettre la pression sur les dirigeants européens. En vertu d'un pacte avec l'Italie, les forces libyennes concouraient jusqu'ici à maintenir à un niveau minimal l'immigration clandestine vers l'Europe, par le biais de patrouilles maritimes au large de l'Italie ; celles-là mêmes qu'il a menacé de rappeler si l'Europe continuait à soutenir les manifestants.

Cette forme de chantage semble porter ses fruits puisque le ministre italien des Affaires étrangères Franco Frattini a estimé que les révoltes en Libye "n'étaient pas motivées par le besoin de liberté, comme en Tunisie et en Egypte, mais par la volonté de fonder un Etat islamiste fondamentaliste", et ne devraient donc pas être encouragées.

En revanche, Catherine Ashton, diplomate en chef de l'UE, a dit ne pas vouloir céder au chantage.

Intensifier les coopérations avec les nouveaux régimes

Outre la réponse diplomatique, ce sont les coopérations entre les pays européens et nord-africains qu'il reste à réformer. Dans une tribune au Financial Times, le ministre Italien des affaires étrangères a appelé à la réactivation des instruments de coopération : la politique européenne de voisinage, qui doit aider à relancer la croissance et l'emploi au Maghreb, ou encore l'Union pour la méditerranée qui doit être réactivée afin de s'orienter vers des projets concrets. Pour affirmer le soutien de l'UE aux changements de régime, l'UE devrait aussi, selon lui, conférer aux Etats réformés le statut de "partenaire privilégié".

Le rapport note que, parmi les 12 milliards d'euros versés au titre de la politique européenne de voisinage pour 2007-2013, l'Egypte reçoit seulement 1,80€ par habitant et la Tunisie 7€. Au contraire, la Moldavie en reçoit 25.


Dans son sillon, la France et l'Espagne, suivies par Chypre, Malte, la Grèce et la Slovénie (c'est-à-dire les cinq autres pays de l'UE donnant sur la Méditerranée) ont lancé un appel en faveur de l'intensification du partenariat avec les pays du Sud, et en particulier la réorientation des fonds alloués à ces pays via la politique de voisinage. Une lettre envoyée à Catherine Ashton signée de la main des ministres de ces pays insiste sur les asymétries de traitement entre les partenaires de l'UE au Sud, et ceux de l'Est, "difficilement justifiable", les premiers recevant beaucoup moins de fonds que les seconds. Le document propose de lier plus directement les financements aux réformes démocratiques entreprises.

Dans cette optique, Laurent Wauquiez, ministre Français chargé des Affaires européennes, s'est rendu aujourd'hui à Tunis pour témoigner du soutien de la France et de l'Europe pour "réussir la transition" vers la démocratie.


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Revue de presse : Face à la crise libyenne, l'Europe craint pour ses ressortissants - Toute l'Europe