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Rosario Crocetta (S&D) : "La Sicile donne sens à toute mon action politique"

Actualité 16.07.2010

Un an déjà ! En juin 2009 avaient lieu les élections européennes. Parmi les 736 eurodéputés élus, nombreux sont ceux qui faisaient pour la première fois leur entrée au Parlement européen. A l'occasion de cet anniversaire, Touteleurope.fr a rencontré un certain nombre d'entre eux. L'occasion de faire le bilan de douze mois de travaux, de joies, de déceptions et d'apprentissage.

Touteleurope.fr : Quel souvenir gardez-vous du soir de votre élection au Parlement européen ?

Rosario Crocetta : Un très bon souvenir : le résultat que j'ai remporté a été la digne conclusion d'une campagne électorale pendant laquelle j'ai découvert que beaucoup de personnes  me connaissaient et m'appréciaient déjà.


Une campagne qui m'a fait découvrir le plaisir des discours sur la place publique - j'en ai organisé près de 150 en quelques mois - où j'ai vu des gens m'attendre même jusqu'à minuit. J'arrivais tellement fatigué le soir, qu'une fois j'ai failli m'évanouir et pour le dissimuler j'ai assumé une position à la Obama ! Je pense que même un jeune aurait eu des problèmes avec le rythme que je soutenais à cette époque.

 

Touteleurope.fr : Et quel souvenir gardez-vous de la 'rentrée des classes', de votre premier jour de prise de fonctions ?

R.C. : Un jour très excitant, à la fin duquel j'avais déjà présenté ma première motion au Président Buzek, afin de constituer une commission parlementaire anti-mafia. Ce même jour, je me suis retrouvé face à beaucoup de journalistes européens qui m'interrogeaient sur la nécessité d'une telle Commission. Je leur ai dû expliquer que la mafia n'existait pas seulement en Sicile ou en Italie, mais que c'était  désormais un phénomène globalisé.

 

Touteleurope.fr : Aviez-vous une réelle vocation européenne, avant cette élection?

R.C. : Je suis un globe-trotter, je connais les langues, je parle même l'arabe, j'ai eu beaucoup d'expériences professionnelles à l'étranger. Pour moi, avoir à faire à des gens de différentes nationalités et cultures est quelque chose d'absolument naturel.

Vivre l'expérience européenne est pour moi encore plus enthousiasmant, car je me sens véritablement européen : je crois appartenir à une culture européenne, avoir  une identité européenne, ressentir cette Europe qui a garanti les droits et les libertés fondamentales, où le courant libéral s'est développé, où les avancées sociales sont nées. Cette Europe est notre histoire et marque le destin culturel de l'humanité.

 

Touteleurope.fr : La Sicile vous semble-t-elle ouverte à l'Europe ?

R.C. : Oui, la Sicile a une longue histoire de mélange et d'intégration de différentes cultures, de différents peuples et idées. Nous avons connu la culture grecque, latine, arabe, normande, espagnole, française, nous avons a accueilli les cercles illuministes à la fin du XVIII siècle… une civilisation qui a vécu une telle histoire est particulièrement ouverte à la confrontation européenne.

 

Touteleurope.fr : Vous suggérez donc qu'il est facile pour les citoyens européens de se reconnaître en tant que tels?

R.C. : C'est un autre problème. Aujourd'hui c'est la crise, et dans plusieurs pays européens beaucoup de groupes eurosceptiques en profitent pour attribuer la responsabilité à l'Europe, alors que c'est exactement le contraire.

S'il n'y avait pas eu l'UE, les pays les plus touchés auraient déjà été balayés par l'économie mondiale. Je pense par exemple à la Grèce : sans le support européen, elle aurait disparu de la scène. Le problème est que le monde est en train de changer et l'Europe doit accepter des nouveaux défis, tant sur le plan de l'économie, que sur le plan des relations internationales.

En revanche la mentalité minimaliste prime : les citoyens pensent uniquement à leur propre ville, à leur propre village et oublient que cette dimension interne est fortement influencée par les choix européens.

 

Touteleurope.fr : Vous croyez que votre rôle d'eurodéputé vous permet de transmettre ce message?

R.C. : Malheureusement les médias italiens ne facilitent guère la démarche des eurodéputés. Au Parlement européen on travaille du matin au soir sur des sujets qui ont des répercussions importantes sur la vie des citoyens européens.


Les médias négligent notre travail et privilégient la dimension nationale. Ils estiment qu'être à Bruxelles  signifie "être à l'étranger", alors que s'occuper des questions européennes devrait  être considéré, par chaque Etat membre, comme un aspect important de la vie interne. D'autant plus qu'avec le traité de Lisbonne, le Parlement européen a des pouvoirs plus accrus. Mais je crois que c'est surtout à la presse de favoriser ce dialogue.


Pour ma part, je cherche à communiquer sur l'Europe dans ma circonscription, mais aussi sur l'ensemble du territoire italien. Chaque semaine j'organise une rencontre pour apporter mon témoignage sur le travail que je fais au Parlement.

 

Touteleurope.fr : Quel est votre meilleur souvenir de cette première année de mandat ?

R.C. : Le meilleur souvenir? C'est plutôt difficile à y penser pour une personne comme moi qui reçois tout les trois mois de menaces de mort. C'est un travail dur, strict, où les moments de satisfaction sont très rares. Par exemple, il m'est arrivé d'inviter des jeunes habitants de Palerme, mais quand ils ont cherché à entrer au Parlement, le service de sécurité  les en a empêchés car ils portaient des T-shirts "No mafia". Ce moment qui devait être beau a été transformé par un moment très triste. Franchement,  je n'ai pas beaucoup de bons moments.

 

Touteleurope.fr : Vous attachez une grande importance à votre terre et à la lutte contre la mafia ?

R.C. : La Sicile est pour moi le point de repère de toute ma vie et donne le sens à toute mon action politique. Je pense que chacun d'entre nous a un peu l'obligation d'être sicilien.

Tout à l'heure j'étais dans un magasin et quand j'ai dit que je venais de Sicile, un client a réagi en disant "Sicile: terre de mafia". De premier abord je me suis énervé, mais après je lui ai répondu : "Malheureusement si vous voulez parler de mafia, vous devez commencer à penser qu'à Bruxelles, il y a quelques jours, un juge a été tué et cela ne se produisait pas avant. Désormais le modèle mafieux s'est globalisé. La mafia existe, mais nous sommes en train de tout faire pour la combattre".


La seule différence est que nous, les Siciliens, nous avons plus conscience du phénomène, même si aujourd'hui la mafia agit de manière beaucoup plus discrète qu'avant.

 

Touteleurope.fr : Quels étaient vos engagements politiques avant cette élection et comment les avez-vous vécus ? 

R.C. : J'étais maire de la ville de Gela. Tout au long de mon mandat, j'ai beaucoup travaillé pour combattre la mafia : 150 mafieux ont été emprisonnés, on a refusé beaucoup d'appels d'offre à la mafia dans le domaine de la construction du bâtiment. Ma candidature au Parlement européen répond au besoin de porter mon expérience sur un terrain beaucoup plus vaste

 

 

Touteleurope.fr : Quels sont les principaux dossiers sur lesquels vous travaillez actuellement ?

R.C. : Je travaille à une déclaration écrite sur l'eau, pour qu'elle soit reconnue comme un droit fondamental. Je travaille pour la commission parlementaire d'enquête afin d'établir le rôle de la mafia en Europe, j'ai présenté des amendements en faveur des repentis de mafia en Europe,  je m'occupe de certains dossiers qui concernent la question du charbon et de l'énergie… bref, j'ai beaucoup de travail.

 

Touteleurope.fr : Travailler au Parlement européen a-t-il changé votre perception des choses ?

R.C. : Franchement non : tant  à l'échelle nationale, qu'à l'échelle européenne, j'ai toujours cherché à remplir ma mission en défense des droits et de la légalité, et c'est ce que je continuerai à faire quels que soient les lieux et les personnes avec lesquelles je travaille.

 

 

Propos recueillis le 24 juin 2010