Derniers articles publiés

Révolutions arabes : un vocabulaire commun mais une grammaire différente pour Gilles Kepel

Actualité 29.03.2011

Vendredi 25 mars, Gilles Kepel intervenait au Club de la Presse Arabe pour faire le point sur les révolutions démocratiques qui agitent le nord de l'Afrique. Il nous a fourni quelques éléments pour comprendre les enjeux dans chaque pays que semble toucher ce Printemps des peuples.

Tunisie, Egypte, Libye : quelques éléments de compréhension

  •  Le déclenchement des révolutions :

"Je ne pense pas que le fait que l'OTAN prenne la tête des opérations change grand-chose, d'un point de vue symbolique. Pour un insurgé à Benghazi, l'essentiel est surtout qu'il bombarde les forces de Kadhafi !"

 


"En Tunisie, pays très urbanisé, c'est l'alliance des classes moyennes séculaires et de la jeunesse pauvre mais nombreuse qui a permis le départ du despote. L'armée, quant à elle, est restée en retrait. Au contraire, en Egypte, le départ de Moubarak a été décidé par le consensus de l’Etat-major. C'est lui qui contrôle désormais l'organisation de la vie politique en Egypte".

"En Libye, au contraire de la Tunisie, il y a moins de tradition urbaine. Le régime de Kadhafi est un habillage pétrolier et idéologique du système tribal libyen, réorganisé et restructuré. Or justement, ce sont les chefs de ces grandes tribus qui pourraient mettre Kadhafi dehors : si celui-ci ne peut plus revendre le pétrole libyen, les chefs ne toucheront plus leurs commissions et le maintien de Kadhafi ne servira plus leurs intérêts. Plus que l'opposition, qui n'est pas assez structurée, ils auraient le pouvoir de le chasser".

Les Frères musulmans sont un mouvement islamique transnational fondé en 1928, ce qui en fait le plus ancien et le plus influent au monde. Bien qu'officiellement il s'oppose au recours à la violence, son opposition fondamentale et parfois violente aux États laïcs arabes a amené son interdiction ou la limitation de ses activités dans certains pays comme la Syrie ou encore l’Égypte. (source : Wikipédia)
Pourtant, selon Gilles Kepel, "les manifestants ont pillé les archives égyptiennes, comparables à celles de la Stasi est-allemande. Ils ont pu constater que les forces armées et son opposition traditionnelle, les Frères musulmans, avaient perpétuellement négocié".

  • Le rôle des Frères musulmans dans les révolutions arabes :


"Les Frères musulmans n’ont pas du tout vu venir ce mouvement : ils ont été pris de court. Mais ils ont transformé leur vocabulaire pour l'occasion : ils ne parlent plus d'application de la charia, ils parlent de démocratie… Alors attendent-ils leur heure, tapis aux aguets ?

Personnellement, je ne les donnerais pas gagnants. Ainsi, les jeunes Frères de la place Tahrir en Tunisie avaient plus d’affinités avec les laïcs et les coptes qu’avec les vieux Frères.

En réalité, ce mouvement a été fragmenté récemment, une partie considérant qu'il fallait avoir recours à la violence exemplaire, l'autre, les 'participationnistes', qu'il fallait conquérir le pouvoir par les urnes et pas par les fusils. Mais les mouvements radicaux à l'image d'Al Qaeda n’ont pas réussi à mobiliser les masses. Et cet échec a été déclencheur dans les mobilisations. Le 'soit Ben Ali, soit Ben Laden' n'a plus lieu d'être : maintenant que Ben Laden n'est plus une menace, on n'a plus besoin de Ben Ali ! Ils me font penser aux communistes en France : ils souhaitaient intégrer l’appareil politique afin de faire ensuite la révolution "de l'intérieur", mais les 'poisons' de la démocratie les ont transformés en sociaux-démocrates ! C'est le même dilemme avec les participationnistes islamistes".

  • Le rôle d'Al-Jazeera :

"Face aux téléphones coupés, Al-Jazeera a œuvré comme un relai de téléphone arabe, joué un rôle militant en indiquant aux aspirants insurgés où se regrouper"


"La chaîne de télévision Al-Jazeera a joué un très grand rôle dans l’amplification de la révolution tunisienne et sur la défense de l’opposition libyenne, quitte à avoir des comportements peu professionnels, par exemple en annonçant un jour des manifestants au nombre de 10 millions, alors qu'ils étaient beaucoup moins nombreux. En revanche, elle ne parle quasiment pas du Bahreïn. Mais ses concurrentes prennent aussi de l'ampleur. En Egypte par exemple, les chaines de débats se sont beaucoup développées, et Al-Jazeera n'est plus la chaîne la plus regardée.

  • Le rôle de la langue :

"Le langage a joué un rôle important. Le premier slogan était "dégage". "Ben Ali, dégage!" en Tunisie francophone est devenu "Moubarak dégage" auprès d'Egyptiens qui ne savaient même pas ce que voulait dire ce mot.
 

  • L'impact sur Israël :


"Israël se demande comment il va être affecté par les évènements en Egypte. Les attentes sont très fortes, et seront forcément déçues. Il se peut que les Egyptiens cherchent un bouc émissaire, qu'ils trouveront en Israël. Pourtant, il n'y a pas eu de drapeau israélien brulé, et Israël est resté en retrait"…
 

La situation dans les autres pays arabes : des révolutions en gestation ?

Au Yémen :

Gilles Kepel est un politologue français, spécialiste de l'islam et du monde arabe. Il dirige la chaire "Moyen-Orient Méditerranée" à Sciences Po. Il est également directeur scientifique du premier cycle Moyen-Orient Méditerranée de l'IEP de Menton.

  • Origine de la contestation :


"La situation yéménite est à mi-chemin entre celles de la Tunisie et de l'Egypte. Il existe au Yémen une société urbaine très ancienne, comptant des élites très éduquées. La contestation vient à la fois des universités, et des grandes tribus. Une partie d'entre elles reste fidèle, l'autre non. L'armée est elle aussi divisée".

  • Rôle de la religion :


"Le Yémen est un pays très pieux. Les jours de prière donnent lieu à de grands rassemblements, importants dans le mouvement démocratique car ils ne sont pas réprimés par la garde prétorienne : elle ne souhaite pas donner l'impression qu'elle tire sur les fidèles."

Au Bahreïn :

  • Les enjeux du conflit :


"Il existe au Bahreïn une vieille tradition d’antagonisme entre les Sunnites (30% de la population) et les Chiites qu'ils ont colonisés. Ces derniers se sont soulevés dans les années 90 et se sont fait violemment réprimer. Mais leurs revendications sont restées. Au départ, l'enjeu était plutôt d'ordre démocratique : les Chiites, majoritaires et non représentés, demandaient un élargissement de l'assise démocratique et le départ de la monarchie. Mais cela s'est transformé en un vrai clivage Sunnites (favorables au pouvoir) / Chiites (opposés). Des forces sont venues prêter main forte à la monarchie et l'aider à reprendre le dessus, mais suite à ce coup dur il sera pas aisé de retrouver un consensus politique."

  • L'attitude des pays occidentaux :

"Si l'Arabie Saoudite devenait instable, vous devriez prendre votre vélo pour venir au CAPE. Ou plutôt, vous devriez venir à pied : les chinois ne pourraient même plus fabriquer votre vélo"


"Les occidentaux sont très embarrassés par les conflits au Bahreïn et au Yémen pour des raisons pétrolières. Bien qu'il n'y ait plus de pétrole au Bahreïn et qu'il en reste peu au Yémen, ces deux pays se trouvent de part et d'autre de l’Arabie Saoudite. S'il n'y a plus de pétrole qui sort de là, c'est toute l'économie mondiale qui est paralysée. L'enjeu est d'autant plus important que le nucléaire tombe en disgrâce."

En Syrie :

  • Les éléments déclencheurs :


"La Syrie s’estimait à l’abri. Contrairement aux dinosaures Moubarak et Ben Ali, Bachar al Assad est beaucoup plus jeune. Il tient un discours d’ouverture et rencontre des intellectuels. Mais le régime syrien est encore celui de son père. Aujourd'hui, les cartes qu’il pensait avoir en main ne l’immunisent plus contre le soulèvement de sa population".

"Les choses ont commencé quand des jeunes ont peint des symboles sur les murs : 'le peuple veut la chute du régime'. Ils ont été emmenés à Damas par les services secrets, torturés et ramenés en piteux état. Or dans ce système tribal qu'est la Syrie, les familles se sont soulevées. Les Frères musulmans sont entrés dans la danse, les opposants se sont tous réfugiés dans une mosquée qui a été prise assaut, faisant une centaine de morts. Pour calmer la situation, des mesures ont été annoncées : une levée de l’état d’urgence en vigueur depuis 1963, quelques mesures allant vers une plus grande liberté de la presse, une augmentation des salaires afin d'acheter la paix sociale…"

 

Au Maroc :

  • L'enjeu pour le pouvoir marocain :


"Mohammed VI tente de prendre les devants avec des mesures pour éviter l’émergence d’une contestation suffisamment importante pour qu'elle ait un impact en Occident. Les régimes tunisien et égyptien pensaient avoir acheté suffisamment de noms en France pour avoir la paix, mais cela n'a pas suffi. Le Maroc doit éviter la coalescence des différentes classes sociales, indispensable à une révolution".