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Renaud Dehousse : "L’Europe n’est pas un Etat, mais une union d’Etats. Elle sera toujours différente de nos vieux Etats nations"

Actualité 28.03.2006

Renaud Dehousse - DRRenaud Dehousse est professeur à Sciences Po, où il dirige le Centre d’études européennes. Ses recherches récentes ont porté sur les évolutions de la gouvernance européenne et le rôle de la Cour de justice dans le système politique européen.

Renaud Dehousse est également directeur des recherches au groupement d’études et de recherches Notre Europe.

Il est l’auteur en 2005 de l’ouvrage La fin de l’Europe (Flammarion).

 

Comment qualifieriez-vous l’état actuel de l’Union européenne ?

 

 

L’Union européenne est aujourd’hui dans une phase d’incertitude. Elle a longtemps avancé vers plus d’intégration, mais le sens du projet s’est peu à peu perdu en route.

 

 

Perspectives financières, directives sur les services, querelles autour du "patriotisme économique"... Les Etats européens montrent régulièrement leur incapacité à s’entendre sur un certain nombre de sujets. Craignez-vous un retour en arrière dans la construction européenne? 

La politique, c’est l’affrontement de différentes visions du monde. Le fait que l’Europe soit petit à petit gagnée par cette polarisation montre qu’elle devient, d’une certaine façon, plus démocratique.


 

Dans votre ouvrage, "La fin de l’Europe", vous estimez qu’une relance de la construction européenne passe par des actions dans le domaine sécuritaire. Comment l’Union européenne peut-elle agir en la matière ?

 

L’Europe doit répondre aux inquiétudes des citoyens, ce qui passe aussi bien par des actions dans le domaine social que par des réponses à donner aux évolutions scientifiques et technologiques, souvent  porteuses d’incertitudes.

 

En matière d’économie, l’Union européenne est plutôt perçue comme une source d’insécurité. Un changement d’orientation est-il nécessaire dans ce domaine ?

 

Il y a certainement un besoin de souplesse, d’adaptation à un monde qui change. Mais cela ne doit pas se faire au détriment du bien-être de la population dans son ensemble. L’Union doit montrer qu’elle agit pour la protection du modèle social européen, de l’environnement, du consommateur, de la santé.


 

Selon vous, le projet de Constitution a-t-il encore un avenir ?

 

Représenter le même projet aux peuples qui ont voté non donnerait l’impression que l’on se soucie peu de ce qu’ont à dire les Européens sur le destin de l’Europe.


 

Vous décrivez dans votre ouvrage une Commission en panne de projets, un Conseil paralysé, un Parlement aux pouvoirs croissants. Diriez-vous que le système institutionnel imaginé au début de la construction européenne a fait son temps ?

 

Les données de base du système conçu en 1957 restent valables. La question est de savoir si on peut le faire fonctionner en donnant plus de droits à un Parlement directement élu, et dans quelle mesure une politisation éventuelle ne serait pas une source d’instabilité.


 

Vous montrez dans votre livre que l’évolution des institutions européennes a généralement découlé des projets que leur assignaient les Etats. Ainsi, dans les années 80, la volonté de mettre en place le marché unique a poussé les Etats à améliorer le fonctionnement des Communautés. Il semblerait que la stratégie de Lisbonne n'ait pas eu les mêmes conséquences. Pourquoi ?

 

On a essayé de mettre en place une approche alternative à la méthode communautaire classique. Les résultats extrêmement modestes de la stratégie de Lisbonne montrent qu’il n’en existe pas vraiment .


 

Le traité de Nice est entré en vigueur le 1er février 2003. On a beaucoup dit qu’il rendait impossible toute prise de décision. Cela est-il d’ores et déjà visible ?

 

Pour le moment, la machine tourne : on ne vote pas moins aujourd’hui qu’on ne le faisait avant l’élargissement. Ce qu’on ignore, c’est si le système de Nice est suffisamment robuste pour permettre à l’Union d’accoucher de nouvelles politiques.


 

En cas de blocage, une modification du Traité de Nice est-elle envisageable dans les années à venir ?

 

La question de la modification des traités n’est pas tant d’ordre institutionnel que d’ordre politique. Il faudrait pour cela un nombre suffisant d’entrepreneurs capables de porter à bout de bras un projet politique pour l’Europe.


 

Comment expliquez vous que l'Union européenne continue d'être perçue comme une machinerie complexe et technocratique ?

 

La grande complexité du système et l’absence de relais politiques donnent le sentiment d’une usine à gaz. Toutes les règles que l’on adoptera au niveau européen en matière de transparence ne pourront pas y apporter de remède.


 

Diriez-vous que l’Union européenne souffre d’un manque de démocratie ?

 

Parce qu’il s’agit d’une union d’Etats, on ne peut pas attendre de l’Europe autant de démocratie qu’on peut en demander à un Etat nation. Le respect des minorités, des petits Etats, entrave toute forme d’expression d’un principe majoritaire. Je préfère qu’il en soit ainsi: une Europe organisée selon un principe majoritaire pur comporterait de grands risques.


 

Avec le référendum sur la Constitution, la problématique européenne s’est elle durablement installée dans l’opinion française ? Ou bien n’était-ce qu’une prise de conscience passagère ?

 

Il peut être tentant de considérer qu’il y a eu un feu de paille, et que la fièvre est aujourd’hui retombée. Il serait fâcheux que cela soit le cas. Puisque la démocratie européenne est condamnée à être faible, il est important que, sur les enjeux européens, on ait des débats aussi clairs que possible au niveau national.


 

Les récents référendums et divers sondages ont montré que l’Union suscite de plus en plus de méfiance, voire de mécontentement chez les citoyens. Comment l’UE peut-elle retrouver leur confiance ?

 

Cette méfiance naît du sentiment que l’Europe ne répond pas vraiment aux questions que se posent les citoyens sur ce que sera leur propre futur, et plus encore celui de leurs enfants.  Si l’Europe ne se donne pas pour mission de répondre à ces inquiétudes-là, elle risque d’être l’objet d’un mécontentement plus fort encore.