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Référendum hongrois sur les réfugiés : "Viktor Orban décrédibilise son discours par la brutalité et les excès"

Actualité 29.09.2016

Particulièrement orientée, la question à laquelle devront répondre les Hongrois ce 2 octobre est la suivante : "Voulez-vous que l'Union européenne puisse prescrire l'installation obligatoire en Hongrie de citoyens non hongrois sans l'approbation de l'Assemblée nationale ?". Or les derniers sondages indiquent qu'environ deux tiers des votants choisiraient le "non", légitimant la politique du Premier ministre hongrois. Spécialiste de l'Europe centrale et orientale, Lukáš Macek analyse les enjeux de ce référendum pour l'Union européenne.

Viktor Orban

Politologue spécialiste des problématiques centre- et est- européennes, Lukáš Macek est directeur du Campus Europe centrale et orientale de Sciences Po Paris depuis 2004. Collaborateur de l'un des membres de la Convention sur l'Avenir de l'Europe, chargée de l'élaboration du Traité constitutionnel européen, il a ensuite mené la liste des Démocrates européens (SNK-ED, centre-droit) aux élections européennes de 2009 en République tchèque.

En septembre 2015, les 28 ministres de l'Intérieur de l'Union européenne ont adopté avec une forte majorité la proposition de la Commission européenne de répartition de 120 000 réfugiés entre les différents Etats membres. Le groupe de Visegrád s'est alors catégoriquement opposé à cette politique. En février 2016, Viktor Orbán, le Premier ministre hongrois, dont le pays devaient accueillir 1 294 personnes selon la proposition votée en septembre 2015, a annoncé la tenue d'un référendum sur les relocalisations obligatoires de migrants. Une campagne d'une grande violence verbale à l'égard de ces derniers a été lancée par le gouvernement hongrois pour inciter à voter "non". A titre d'exemple, des affiches "Le saviez-vous ?" ont jalonné les rues du pays avec des messages tel que "Depuis le début de la crise migratoire il y a eu en Europe plus de 300 morts dans des attaques terroristes".

Pensez-vous que l'issue du référendum peut renforcer l'idée de "solidarité flexible" du groupe de Visegrád au sein de l'Union européenne ?

Solidarité flexible : idée défendue par le groupe de Visegrád (Hongrie, Pologne, République tchèque et Slovaquie) au sommet européen de Bratislava (16 septembre 2016) en opposition à la politique de la Commission européenne de répartition de quotas de réfugiés entre Etats membres de l'Union européenne. Le groupe de Visegrád estime que les Etats devraient accueillir des réfugiés uniquement sur une base volontaire, en fonction de leurs moyens et de leur expérience dans ce domaine.

Sans doute, mais aussi et surtout l’idée d’un groupe de Visegrád égoïste et opportuniste, qui ne retient de l’Union européenne que ce qui l’arrange. Ce qui contribue à fragiliser encore un peu plus l’idée de valeurs et d’intérêts partagés par l’ensemble des Etats européens, ébranlant ainsi le sens même de la construction européenne et en particulier les acquis de la séquence 1989-2004.

Ce vote peut-il sonner la victoire finale des pays de l'Europe de l'Est en matière de politique migratoire ?

C’est ce que le gouvernement hongrois va certainement clamer. Toutefois, il ne faut pas surestimer le rôle de ce référendum, qui – à la différence de celui sur le Brexit ou celui que l’Italie tiendra en décembre 2016 – manque de sérieux : une question très orientée qui porte sur un sujet hypothétique et fait abstraction du contexte européen, sans pour autant assumer la volonté d’un "HUxit". La campagne gouvernementale est caricaturale, les moyens financiers mis en œuvre totalement déséquilibrés… et il n’y a aucun suspense quant au résultat, à part le taux de participation. Bref, c’est une manœuvre politicienne et la ficelle est trop grosse. Cela ajoutera un peu plus à l’atmosphère de défiance et de découragement au sein de l’Union européenne, cela renforcera - si la participation est élevée - encore un peu plus l’emprise de Viktor Orbán sur la scène politique hongroise, cela lui donnera un pseudo-argument démocratique sur la scène européenne : tout ceci n’est pas sans importance, mais il n’y a pas de quoi parler d’une "victoire finale".

La Hongrie, aidée du groupe de Visegrád, a-t-elle déjà gagné une influence déterminante sur la politique migratoire européenne ?

Il est incontestable que nous assistons en Europe à une sorte de convergence vers une politique plus dure à l’égard de l’immigration, y compris des réfugiés, ce qui permet à Viktor Orbán de prétendre avoir eu raison avant tout le monde. Mais paradoxalement, avec ce référendum, il s’isole à nouveau en mettant en évidence le fait que dès le début, son discours et sa politique face à la crise migratoire se situent au-delà de ce qui peut être le "mainstream" européen. Les gouvernements à Berlin, Paris, Londres ou Rome peuvent évoluer – et évoluent – vers une plus grande fermeté en matière de contrôle des frontières extérieures ou de différenciation entre les réfugiés politiques et les autres catégories de migrants, vers un discours plus restrictif et dissuasif… mais il n’est guère imaginable qu’ils puissent aller jusqu’à l’usage des slogans du type "Saviez-vous que les attaques terroristes à Paris ont été commises par des migrants ?". C’est le problème de Viktor Orbán et la limite structurelle de son influence sur la scène européenne : même lorsqu’il peut y avoir un noyau rationnel et réaliste dans son discours, il le décrédibilise par la brutalité et les excès de tout ce qui l’enveloppe.

Le groupe de Visegrád est-il susceptible de consulter le peuple sur d'autres sujets en opposition avec la Commission européenne ?

Il se peut que l’exemple de la Hongrie en inspire d’autres. Mais beaucoup de politiciens en Europe centrale réalisent que dresser leur peuple contre "Bruxelles" est une politique de très courte vue, une impasse dangereuse pour l’Union, mais aussi et surtout pour eux-mêmes. En revanche, une fois que le Brexit aura eu effectivement lieu et qu’il sera possible d’en tirer des leçons précises, il peut être à la fois légitime et salutaire de demander aux citoyens s’ils préfèrent rester dans l’Union ou suivre l’exemple britannique, sans se voiler la face devant le fait que les pays d’Europe centrale n’auront qu’une fraction du pouvoir de négociation des Britanniques. Mais organiser des référendums pour contester tel ou tel aspect partiel du fonctionnement de l’Union européenne, c’est à la fois peu sérieux et dangereux.

A l'issue du vote, le rôle de la Commission européenne s'en trouvera-t-il affaibli ?

Globalement, la Commission est désormais en position de faiblesse sur le sujet de la crise migratoire. Mais ce référendum n’y est pas pour grand-chose. Au contraire, comme je l’ai déjà évoqué : l’alternative que les pays de Visegrád pourraient éventuellement porter, s’ils sont en mesure de la définir réellement (ce qui n’est pas le cas pour le moment), en est discréditée d’avance.

Ce référendum peut-il conduire à un enracinement des populismes xénophobes dans l'Union européenne ?

Si la participation est forte (ce qui reste le seul point d’interrogation important) et la victoire du "non" écrasante (ce qui semble acquis d’avance), oui, cela peut être un élément de plus qui "dope" les tendances populistes et d’extrême-droite, aux relents plus ou moins xénophobes.

Y a-t-il une opposition politique organisée en Hongrie contre le référendum et la politique de Viktor Orbán ? Ce dernier peut-il être contesté à court ou moyen terme ?

Ce référendum confirme la grande faiblesse de l’opposition hongroise, son éclatement. Mais il montre aussi qu’il y a un potentiel de contestation, notamment avec la contre-campagne qui parodie la campagne gouvernementale pour le "non". Mais n’étant pas un spécialiste de la vie politique hongroise, je ne me permettrai pas de faire des estimations quant au caractère significatif ou pas de ce genre d’initiatives qui risquent d’attirer plus d’attention auprès des médias internationaux qu’auprès de l’électorat hongrois. Ce qui est sûr, c’est que le taux de participation et le nombre de bulletins blancs ou nuls nous donneront une indication intéressante sur la force actuelle de Viktor Orbán. Mais là encore, il faut relativiser : les prochaines élections n’auront lieu qu’au printemps 2018.