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Quel avenir pour les relations Europe-Etats-Unis après la présidentielle américaine ?

Actualité 20.10.2016

Hier a eu lieu le troisième et dernier débat télévisé entre les deux principaux prétendants à la Maison blanche, Hillary Clinton et Donald Trump. Deux personnalités radicalement opposées qui seraient amenées, en cas de victoire lors de l'élection du 8 novembre, à bâtir des politiques très différentes vis-à-vis de l'Europe.

Politologue spécialiste de la politique étrangère américaine et directrice du bureau français du German Marshall Fund, Alexandra de Hoop Scheffer a répondu aux questions de Touteleurope.eu. Selon elle, si l'Europe restera l'alliée privilégiée des Etats-Unis quel que soit le successeur de Barack Obama, le renforcement des relations bilatérales pays par pays est à attendre.

Donald Trump et Hillary Clinton

Touteleurope.eu : Les relations entre l'Union européenne et les Etats-Unis seraient-elles aussi catastrophiques que beaucoup le laissent entendre en cas de victoire de Donald Trump ? Seraient-elles réellement bien meilleures si Hillary Clinton l'emportait ?

Alexandra de Hoop Scheffer : Oui, sans aucune hésitation. La vision d'Hillary Clinton a vraiment été façonnée par la période de la guerre froide et l'importance de la relation transatlantique. Elle a même dit à plusieurs reprises, pour contrebalancer les remarques de Donald Trump, que l'OTAN est vraiment l'alliance prioritaire des Etats-Unis et qu'elle œuvrera véritablement pour la renforcer.

Donald Trump serait une accélération de la doctrine Obama, qui a voulu appeler les Européens à prendre davantage leurs responsabilités, notamment sécuritaires dans leur voisinage à l'est et au sud. Il serait même susceptible de remettre en cause l'existence de l'OTAN, et donc de l'article 5 de défense collective, selon lequel les Etats-Unis sont tenus de venir au secours d'un des membres s'il était attaqué par un autre pays.

Alexandra de Hoop Scheffer

Alexandra de Hoop Scheffer est politologue, spécialiste de la politique étrangère américaine, des relations transatlantiques et des questions de sécurité internationale. Maître de conférences à Sciences Po Paris, elle est également chercheuse associée à l'IFRI ainsi que directrice du bureau de Paris du German Marshall Fund (GMF).

Hillary Clinton est beaucoup plus modérée, même si elle demandera aussi aux Européens de prendre davantage en charge certains dossiers, de mieux se coordonner dans la crise des réfugiés ou dans la lutte contre le terrorisme. Je pense qu'une des différences par rapport à Barack Obama, c'est qu'elle fera en sorte de renouer des relations un peu plus personnelles avec certains dirigeants européens.

Quel type de relations commerciales peut-on envisager entre l'Union européenne et les Etats-Unis ? Le TTIP sera-t-il définitivement enterré ?

Je reviens de Washington et, effectivement, le discours que vous entendez, du côté démocrate comme républicain, c'est que le TTIP est définitivement mort. C'est une évidence dans les deux camps. Le prochain ou la prochaine présidente des Etats-Unis n'aura certainement pas la volonté d'investir plus d'efforts pour ressusciter ce traité de libre-échange. On peut s'attendre à une pause d'un à deux ans, voire plus.

A cet égard, le prochain président devra rebâtir la confiance des Américains vis-à-vis du libre-échange. Le mot "trade" est devenu très négativement connoté et presque un sujet tabou. On n'en parle d'ailleurs pratiquement pas dans cette élection. D'un point de vue transatlantique, il va falloir récréer la confiance entre les Etats-Unis et les Européens, repartir sur de nouvelles bases, et surtout procéder de manière plus transparente vis-à-vis des opinions des deux côtés de l'Atlantique.

Par ailleurs, beaucoup d'urgences, autres que le commerce extérieur, devront être traitées. Ce que l'on comprend quand on discute avec des futurs membres de l'administration Clinton, c'est que leur priorité sera vraiment la politique intérieure américaine : l'économie ou encore les tensions d'ordre social ou racial. Il y aura beaucoup de travail de reconstruction à faire en interne. Tout ce qui compliquerait cette tâche sera relégué à la seconde place.

S'agissant de Donald Trump, essayer d'anticiper sa politique dans ce domaine me paraît un peu compliqué à ce stade.  Il se contredit tellement que je ne vois pas dans son discours un programme qui soit très clair sur ce sujet. Il a simplement fait toute sa campagne sur le fait que les accords de libre-échange enlevaient des emplois aux Américains...

Quelle sera l'implication militaire des Etats-Unis en Europe ? L'OTAN sera-t-il moins présent ?

C'est un très vieux débat aux Etats-Unis, celui du "burden sharing", à savoir le "partage du fardeau", qui existe dans le discours à Washington depuis la fin de la Guerre froide. L'idée est que les Européens ne prennent pas assez leur part du fardeau à la fois militaire et financier au sein de l'OTAN. Aujourd'hui, les Américains supportent à eux-seuls 72,5% des dépenses militaires. Il y a un déséquilibre flagrant.

D'un côté, le discours de Donald Trump est un peu extrême mais dans le même temps, il traduit une perception qui est largement partagée au sein de la classe politique américaine, que ce soit côté démocrate ou républicain. Ils se demandent pourquoi les Etats-Unis continuent d'investir dans cette institution, alors qu'il s'agit essentiellement d'une organisation qui est là pour assurer la sécurité des Européens.

Par ailleurs, Hillary Clinton ne s'en est pas cachée au cours de la campagne présidentielle : elle est certes très atlantiste, mais elle n'hésitera pas, tout comme Barack Obama, à demander aux Européens d'investir encore plus dans leur budget de défense. Il est très important pour l'Europe de comprendre cela de la part de Washington.

A cet égard, dans le contexte du Brexit, la France et l'Allemagne sont en train de trouver des manières assez concrètes de mettre en œuvre une politique de défense européenne beaucoup plus cohérente et mieux organisée. Cela prendra beaucoup de temps, donc nous pouvons continuer à nous attendre à des tensions entre les Etats-Unis et les Européens sur les dossiers de défense parce que nous n'aurons pas la capacité pour le moment de répondre à toutes leurs attentes.

Par conséquent, pensez-vous que les Américains seraient prêts à pousser les Européens à créer une réelle défense commune ?

Très bonne question. J'ai moi-même posé cette question à certains responsables, notamment parmi ceux que l'on retrouverait dans une administration Clinton. Vous avez malheureusement toujours ces réflexes, datant des années 1990, un peu à la Madeleine Albright, de non duplication de l'OTAN. Les Américains voudraient que les Européens investissent plus dans l'OTAN et ne se mettent pas à construire ce qu'ils considèrent être une institution qui concurrencerait et dupliquerait l'OTAN, à savoir un centre de commandement, une armée européenne, etc…

Pour eux, la priorité est un investissement plus important de la part des Européens dans l'OTAN, ce qui est normal puisque c'est une organisation largement dominée par les Etats-Unis, et ce qui leur permettrait donc de garder le contrôle. Ils voient toute initiative trop poussée dans le sens d'une Europe de la défense avec beaucoup de réticences. C'est assez paradoxal, j'espère que cela changera avec la prochaine administration.

L'Europe demeurera-t-elle le principal allié des Etats-Unis dans leurs relations diplomatiques ?

Absolument. Le problème, c'est que l'Europe est à la fois une alliée mais aussi un problème pour Washington parce que nous sommes aujourd'hui encerclés par les plus grandes crises, et que nous sommes confrontés à toutes sortes de difficultés : la montée des populismes, la crise des réfugiés, la radicalisation, le terrorisme... La prochaine administration américaine devra donc composer avec une Europe très différente, qui a beaucoup moins confiance en elle, qui est beaucoup plus introvertie.

Cela étant dit, nous avons des points communs avec eux, que ce soit la montée des populismes, avec le phénomène Trump, ou encore la menace terroriste. Mais tout cela est vraiment exacerbé en Europe, puisque nous sommes au premier plan de toutes ces menaces.

La relation transatlantique tend par conséquent à devenir une alliance parmi d'autres pour les Etats-Unis. On constate qu'en Syrie, par exemple, l'Europe est totalement absente. C'est avec la Russie que les Américains ont beaucoup de mal à coopérer mais l'avenir de la Syrie est train d'être décidé par la Russie et l'Iran et non par l'Europe et les Américains. Au Yémen, les Américains sous-traitent à l'Arabie saoudite avec des résultats catastrophiques. Cette absence de l'Europe est due à la difficulté pour les Européens de se coordonner et de trouver une vision commune sur tous ces sujets. Et ce n'est pas le Brexit qui va faciliter les choses.

Un renforcement des relations bilatérales entre les Américains et certains pays est donc à envisager, avec une vision des tâches assez transactionnelle : la France pour les questions militaires, notamment en Afrique ; l'Allemagne pour les questions économiques et le futur de l'Europe post-Brexit ; le Royaume-Uni pour la relation politique spéciale qu'il entretient avec les Etats-Unis. C'était déjà le cas sous Obama, ça le sera encore plus après lui. Il s'agira d'une relation très pragmatique. Ce n'est ni vraiment positif, ni vraiment négatif. C'est un peu la seule solution dans une période où l'Europe est elle-même en train de se redéfinir.

Quel sera l'avenir de l'accord de Paris sur le climat ? Quelles futures évolutions en la matière peut-on envisager ?

Le climat est l'héritage le plus fort d'Obama, il a réussi à changer les mentalités américaines sur cette question. Avec Hillary Clinton, il est évident qu'il n'y aurait pas du tout de remise en cause. Donald Trump, en revanche, ne comprend absolument pas l'enjeu du climat et pourrait remettre en question cet accord. L'avenir avec lui serait extrêmement incertain sur cette question.