Derniers articles publiés

Quel avenir pour les relations économiques UE-Méditerranée ?

Actualité 20.12.2017

Centre de l’économie mondiale à l’époque gréco-romaine, la Méditerranée a vécu au fil de l’histoire un déclin progressif au profit du nord de l’Europe et de nouvelles puissances commerciales comme les États-Unis ou la Chine. Malgré ses atouts nombreux, la région peine encore aujourd’hui à récupérer son dynamisme du passé. Face à une économie de plus en plus mondialisée, où en sont les échanges économiques dans l’espace euro-méditerranéen ?

Port d'Alger

Port d'Alger - Crédits : Habib Kaki

Des échanges commerciaux encore faibles

L’Union européenne est actuellement la première puissance commerciale mondiale, devançant les États-Unis et la Chine. Dans un contexte d’échanges commerciaux en pleine croissance, la part de la région méditerranéenne dans la politique commerciale de l’Union est en augmentation. En 2014, la Méditerranée ne représentait que 3% des échanges commerciaux des pays de l’UE ; en 2017, sa part est passée à 8,6%. Un chiffre en hausse, mais qui demeure faible et éloigné de celui des États-Unis, premier partenaire commercial de l'UE. D'autant plus que les échanges Nord-Sud concernent surtout les biens manufacturés, alors que les échanges de services ne sont toujours pas libéralisés et que des secteurs comme l’agriculture sont toujours exclus. 

Balance commerciale entre les pays européens et méditerranéens en 2014, 2015 et 2016 - Source : Commission européenne

Les échanges Sud-Sud sont encore plus faibles. En moyenne, ils ne représentent que 5,9% des exportations et 5,1% des importations du bilan commercial de chaque pays du Sud. Malgré les efforts de l’UE pour promouvoir la coopération économique entre ces pays, ils conservent encore largement les pays du Nord comme partenaires prioritaires.

L’instabilité politique dans les pays du Sud a aussi porté atteinte aux échanges commerciaux entre les deux rives. En effet, d’après le rapport sur le commerce euro-méditerranéen élaboré par le Réseau euroméditerranéen pour les études économiques (EMNES), les importations de services par l’UE sont en déclin depuis 2011.

Les Printemps arabes et les situations politiques instables qui en ont découlé, ont aussi miné la coopération Sud-Sud. Tandis que les pays de l’UE agissent comme un bloc, unis par une politique commerciale et des valeurs communes, le partenariat entre les pays du Sud dépend fortement de la confiance. Les tensions géopolitiques ont entamé cette confiance et ont encouragé la suspension des échanges Sud-Sud.

Des échanges économiques sources d’inégalités Nord-Sud

Les échanges commerciaux Nord-Sud bénéficient largement aux pays de l’UE au détriment de leurs partenaires du Sud. En effet, l'excédent commercial de l’UE par rapport aux pays du Sud ne cesse de s'accroître d'année en année. Il s'élevait à 38,1 milliards d’euros en 2014 et il représentait 54,9 milliards d’euros en 2016. 

Balance commerciale entre les pays européens et méditerranéens en 2014, 2015 et 2016 - Source : Commission européenne

Ces inégalités Nord-Sud apparaissent aussi évidentes lorsque l’on passe en revue les différents secteurs d'activité. Les pays du Sud ne sont en tête que dans le textile, qui ne représentent qu'une part marginale des échanges commerciaux euroméditerranéens. Tandis que l’UE exporte davantage de produits chimiques, de machines et de carburants. De plus, l’agriculture est exclue des accords commerciaux entre l’UE et les pays du Sud, alors que ces derniers pourraient faire valoir un avantage comparatif en termes de prix. Au fond, seuls les secteurs dans lesquels l’UE a un avantage commercial ont été ouverts aux échanges commerciaux. 

Un cadre institutionnel trop complexe

Institutionnellement, les pays européens ont réalisé de nombreux efforts pour renforcer la coopération économique dans l'espace méditerranéen. L’UE a signé des accords d’association pour la libéralisation du commerce de biens manufacturés avec 8 pays – l’Algérie, l’Égypte, Israël, la Jordanie, le Liban, le Maroc, la Tunisie, et la Palestine – et a mis en place une union douanière avec la Turquie. Limiter ces accords aux biens manufacturés réduit toutefois considérablement leur impact économique : ce type d'échanges étant, dans cette région, plutôt faibles et peu diversifiés.

En 2011, le Conseil européen a autorisé le lancement de négociations avec certains pays comme le Maroc et la Tunisie pour l’établissement d’accords de libre-échange approfondis et exhaustifs, qui incluraient aussi les services et une libéralisation – partielle – du secteur agricole.  Les négociations ont commencé, mais n'ont pas encore abouti à ce jour.

L’UE a aussi encouragé la formation de partenariats entre les pays du Sud. Les accords d’Agadir entre l’Égypte, le Maroc, la Jordanie, la Tunisie et la Palestine ont été signés en 2004. La Grande zone arabe de libre-échange (GAFTA) a été créée en 2005 par les États membres de la Ligue arabe. Pourtant, l’impact de ces accords reste assez négligeable. La plupart sont limités au commerce de biens manufacturés – comme les accords d’association de l’UE. D'autres, comme l’Union du Maghreb arabe, sont restés lettre morte. Les tensions géopolitiques ont d’autant plus entravé la coopération économique dans la région.

Ainsi, le cadre institutionnel des relations économiques dans l'espace méditerranéen reste trop complexe. Comme l’indique Cécile Jolly, économiste du Commissariat général à la stratégie et à la prospective, organisme de recherche placé auprès du Premier ministre français, dans son rapport pour le Parlement européen en 2014, "la multiplication des accords commerciaux a même produit des effets pervers par un empilement de règles aux périmètres et aux définitions peu convergentes, renforçant les difficultés administratives pour les exportateurs en fonction des destinations". Plutôt que de promouvoir le commerce euro-méditerranéen, les accords Nord-Sud et Sud-Sud créent donc de nouveaux obstacles.

Qu'est-ce que l'Union pour la Méditerranée ?

Le couloir méditerranéen : entre atouts et faiblesses

Face à des flux réduits et un cadre institutionnel trop complexe, l’Union pour la Méditerranée (UpM) a choisi un angle plus pragmatique. Elle concentre son action dans des projets concrets dans deux domaines : le transport et le développement. Le couloir méditerranéen est à cet égard l’un des grands paris de l’organisation. Ce réseau de transport terrestre et maritime doit contribuer à l'amélioration des flux commerciaux entre les deux rives et donc renforcer l’économie méditerranéenne. Par exemple, le projet OPTIMED cherche à améliorer les liaisons entre les différents ports du bassin méditerranéen.

Carte des pays membres de l'Union pour la Méditerranée


- En bleu : pays de l'Union européenne
- En jaune : pays non membres de l'Union européenne
- En vert : pays ayant suspendu sa participation (Syrie)
- En rouge : pays observateur (Libye)
- En noir : région du Sahara occidental, territoire non autonome selon l'ONU

Source : Wikipédia

Cependant, les tensions politiques entravent le développement du couloir méditerranéen. L’UpM ne dispose en effet pas de son propre budget, mais dépend des contributions de ses États membres. Même certains pays européens débouchant sur la Méditerranée n'ont accordé qu'une faible importance à ce projet. C'est le cas notamment de l'Espagne, qui a jusqu'à présent favorisé l’axe ferroviaire central passant par Madrid plutôt que de développer les transports sur la côte méditerranéenne. Ainsi, des intérêts politiques opposés au sein de l’UpM, parmi les États riverains et non-riverains, mais aussi parmi les pays méditerranéens eux-mêmes, peuvent venir entraver la mise en place de projets pour dynamiser l’économie euro-méditerranéenne.

Quel avenir pour l’économie méditerranéenne ?

Les défis auxquels l’économie méditerranéenne devra faire face dans les années à venir sont nombreux. Les pays riverains de l’UE doivent encore confirmer leur récupération économique. L’Espagne en particulier fait face à de nombreux problèmes. Avec un taux de chômage toujours très élevé, le défi catalan menace de pousser le pays vers une nouvelle récession.

S'agissant de la rive Sud, Cécile Jolly défend la logique du "more for more", c'est-à-dire conditionner l’aide au développement aux réformes démocratiques. Dans le domaine institutionnel, l'économiste soutient l’action de l’UpM comme forum économique multilatéral et conseille notamment d’élargir les ressources pour les projets menés par l’organisation.

Enfin, l’impact environnemental doit aussi être pris en compte. Des flux commerciaux plus élevés pourraient endommager le bassin méditerranéen. L’ONG WWF-France avertit que le commerce maritime en particulier est dangereux et menace les écosystèmes de la région. En tant que première puissance mondiale pour la protection de l’environnement, l’UE devra identifier des politiques qui contribuent à l’économie tout en respectant l’environnement.

Union pour la Méditerranée : une question régionale ou européenne ?

 

Article dirigé par Toute l'Europe et réalisé avec des élèves de Sciences Po dans le cadre d’un projet collectif