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Pourquoi le glyphosate divise l'Europe ?

Question-Réponse 27.11.2017 Jules Lastennet

Le glyphosate est l'herbicide le plus répandu dans le monde et contenu notamment dans le Roundup de Monsanto. Utilisé depuis 1974, son autorisation arrivait à échéance en Europe au 15 décembre 2017. Le 27 novembre, après des mois de discussions entre les Etats membres, sur fond de controverse scientifique sur le caractère potentiellement cancérogène du glyphosate, une majorité qualifiée de pays a finalement approuvé une nouvelle homologation pour cinq ans.

Qu'est-ce que le glyphosate ?

Le glyphosate est un herbicide (désherbant). Adjoint à d'autres produits, il permet la destruction des herbes non désirées, dans le cadre de productions agricoles ou encore dans l'entretien d'espaces urbains ou industriels. Herbicide le plus répandu dans le monde, il est notamment et principalement contenu dans le Roundup, l'un des produits phares de la marque américaine Monsanto. Au total, environ 800 000 tonnes de glyphosate sont épandues chaque année dans le monde, dont environ 10 000 tonnes en France. Il est en outre le produit chimique le plus fréquemment détecté dans l'environnement.

Autorisé depuis 1974, pourquoi le glyphosate suscite-il aujourd'hui la controverse ?

Autorisé depuis sa création en 1974, le glyphosate suscite le débat depuis mars 2015. A l'origine de la controverse : un rapport rendu public par le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), une agence intergouvernementale sous l'autorité de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) des Nations unies. Selon ce rapport, le caractère cancérogène du glyphosate est "probable".

Or ce résultat a été contredit en novembre 2015 par une étude rendue publique par l'Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA). Dans l'incertitude, de nombreux Etats membres ont refusé de renouveler l'autorisation du glyphosate, qui arrivait à échéance le 30 juin 2016, la France ou encore l'Allemagne préférant s'abstenir. Dans l'attente d'une nouvelle étude, de l'Agence européenne des produits chimiques (ECHA) cette fois, la Commission européenne n'a ainsi prolongé l'homologation du produit que jusqu'au 15 décembre 2017.

Cette nouvelle étude a été publiée en mars 2017. Elle rejette, à l'instar de celle de l'EFSA, le caractère potentiellement cancérogène du glyphosate.

Principales dates :

  • 1974 : Lancement du glyphosate.
  • Mars 2015 : Le CIRC juge le glyphosate probablement cancérogène.
  • Novembre 2015 : L'EFSA juge le glyphosate probablement pas cancérogène.
  • Juin 2016 : Les Etats membres ne s'entendent pas sur le renouvellement de l'autorisation du glyphosate en Europe.
  • Mars 2017 : L'ECHA juge le glyphosate probablement pas cancérogène.
  • Mars 2017 : Début des révélations relatives aux Monsanto Papers.
  • 27 novembre 2017 : Renouvellement de l'autorisation du glyphosate à la majorité qualifiée par les Etats membres.
  • Fin 2022 : Nouvelle date d'expiration de l'autorisation du glyphosate en Europe.

La dangerosité potentielle du glyphosate n'est toutefois pas écartée. En effet, comme le dénoncent nombre de scientifiques, d'ONG et de personnalités politiques, les rapports du CIRC, de l'EFSA et de l'ECHA ne sont pas comparables. Alors que le premier se prononce sur les produits commercialisés, comme le Roundup, les deux autres n'étudient que le glyphosate seul, sans les adjuvants qui renforcent ses effets. De plus, lorsque le CIRC base son analyse sur des études publiques, l'EFSA et l'ECHA travaillent principalement à partir de données directement transmises par les industriels, dont Monsanto, ce qui rendrait leurs conclusions contestables.

C'est ce que dénonce en tout cas Christopher Portier, scientifique américain, dans une lettre ouverte adressée le 29 mai 2017 à Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, et relayée par de nombreux médias. "Autant l'EFSA que l'ECHA ont échoué à identifier tous les cas statistiquement significatifs d'augmentation d'incidence de cancers, dans les études menées sur les rongeurs", écrit-il. Avant de préciser avoir décelé "huit cas d'augmentation d'incidence significative de différentes tumeurs", qui n'apparaissent dans aucune des deux publications. Par conséquent, M. Portier demande "respectueusement" à l'EFSA et l'ECHA de "conduire leur propre analyse" et "d'amender leurs conclusions en conséquence". Pour fonder ses résultats, le chercheur américain s'est appuyé sur des données utilisées et publiées par l'EFSA et qui jusqu'à présent étaient restées confidentielles.

Qu'est-ce que les "Monsanto Papers" ?

Pour nourrir leur critique des études menées par l'EFSA et l'ECHA et pour soutenir la thèse de la dangerosité du glyphosate, les opposants au produit peuvent également s'appuyer, depuis mars 2017, sur les "Monsanto Papers". Dans la mouvance des "Panama Papers" qui ont révélé au grand jour les pratiques d'évasion fiscale de plus de 200 000 sociétés, les Monsanto Papers désignent des documents internes à l'entreprise Monsanto rendus publics par la justice américaine dans le cadre d'un procès intenté par plusieurs centaines de travailleurs agricoles victimes de cancers qui pourraient être dus à une exposition au glyphosate.

Ces documents internes révèlent que Monsanto s'inquiète depuis 1999 du caractère potentiellement cancérogène du glyphosate. Dans le but d'éviter une possible interdiction du produit, ce qui remettrait en cause son modèle économique, l'entreprise engage alors un scientifique mondialement connu pour le blanchir de tout soupçon, mais ne viendra pas rejeter ce risque cancérogène. Son rapport ne sera donc jamais publié par l'entreprise qui, aujourd'hui, déclare qu'il ne traitait que de cas isolés et irréalistes et que ses demandes d'analyses additionnelles ont bien été menées. Pour l'heure, Monsanto n'en n'a pas apporté la preuve.

D'une manière générale, le glyphosate suscite autant la controverse aux Etats-Unis qu'en Europe. Au sein même de l'Agence américaine de protection de l'environnement (EPA), les opinions s'affrontent. En effet, le département chargé de l'évaluation des pesticides (OPP) estime que le glyphosate est "improbablement cancérogène". Tandis que le département de la recherche et développement (ORD) soutient l'inverse, se basant sur des études portant sur des rongeurs et jugeant durement les résultats obtenus par l'OPP.

En outre, le 1er juin 2017, Le Monde publie une enquête journalistique accablante pour Monsanto. En réaction au rapport défavorable du CIRC, en mars 2015, l'entreprise américaine aurait entrepris une intense campagne de dénigrement des travaux de l'agence de l'OMS et des autres instituts de recherche susceptibles de déclarer le glyphosate cancérogène.

Le 4 octobre 2017, Le Monde publie un second volet de son enquête sur Monsanto, et fait état du recours massif, par la firme américaine, au "ghostwriting". Il s'agit, selon le journal français, d'une "forme grave de fraude scientifique" qui consiste, pour une entreprise, à fournir texte et étude à un auteur scientifique pour qu'il les signe de son nom. L'auteur, fort de sa réputation, est alors publié dans des revues scientifiques, et touche une rémunération, souvent élevée, de la part de l'entreprise commanditaire. D'après les Monsanto Papers, sur lesquels s'appuie Le Monde, l'entreprise aurait eu recours à de nombreuses reprises à cette pratique à partir de 2015 dans le cadre d'une riposte organisée au rapport défavorable du CIRC.

Etalage comprenant le Roundup, de l'entreprise Monsanto - Crédits : Mike Mozart

Peut-on se passer du glyphosate ?

A l'heure actuelle, le glyphosate est l'herbicide le plus utilisé dans le monde, tandis que le Roundup détient une situation de quasi-monopole sur le marché. Dans ces conditions, aucune alternative n'existe pour permettre un éventuel remplacement immédiat du glyphosate.

Marc Tarabella, eurodéputé socialiste belge, interrogé par Toute l'Europe, le confirme : "des alternatives existent, mais elles ne sont pas commercialisées à cette échelle". L'une d'entre elles, récemment validée aux Etats-Unis, viendrait d'ailleurs également de Monsanto. Pour Angélique Delahaye, députée européenne française membre des Républicains, il est donc urgent que l'Europe et les Etats membres "mettent de l'argent sur la table" pour développer des produits alternatifs au glyphosate.

Huit mois d'incertitude

L'autorisation du glyphosate arrivait à échéance le 15 décembre 2017 en Europe. En effet, en juin 2016, alors que les Etats membres n'étaient pas parvenus à dégager une majorité quant au renouvellement ou non de son homologation, la Commission avait décidé d'une nouvelle autorisation temporaire de 18 mois, dans l'attente principalement du rapport de l'ECHA. Publié en mars 2017, et considérant le glyphosate comme probablement pas cancérogène, l'exécutif européen a proposé une prolongation de l'autorisation du glyphosate jusqu'en 2027 aux Etats membres, et ce donc avant la fin de l'année 2017.

Toutefois, l'étude de l'ECHA n'a pas levé les doutes quant à la dangerosité de l'herbicide, renforcés dans le même temps par les Monsanto Papers et d'autres prises de position de scientifiques, d'ONG et de personnalités politiques. Dans ce contexte, le Parlement européen s'est saisi du sujet et a exigé une audition publique des représentants de Monsanto.

En outre, le 1er juin 2017, quatre eurodéputés écologistes, dont Michèle Rivasi, ont annoncé avoir saisi la Cour de justice de l'Union européenne (CJUE) afin d'obtenir de l'EFSA les études sur lesquelles elle s'est fondée pour considérer le glyphosate "probablement pas cancérogène". A cet égard, selon des informations révélées le 14 septembre 2017 par RMC, "au moins une centaine de pages" du rapport de l'EFSA "ont été directement copiées-collées" depuis une étude directement rédigée, en 2012, par Monsanto.

Une initiative citoyenne européenne a également été lancée en janvier 2017 visant à demander l'interdiction du glyphosate au sein de l'Union européenne. Conduite par des organisations issues de l'ensemble des 28 Etats membres, elle a à ce jour recueilli plus de 1,3 million de signatures d'Européens, dépassant ainsi le seuil de 1 million nécessaire pour inciter la Commission européenne à légiférer en conséquence.

Mais in fine, c'est aux Etats membres de l'Union européenne que revenait le dernier mot s'agissant du renouvellement, ou non, de l'homologation du glyphosate. Une réautorisation du glyphosate pour dix années supplémentaires ne recueillant pas l'assentiment de suffisamment de pays, la Commission européenne a proposé un nouveau bail de cinq ans. Les Vingt-Huit étant fortement divisés, le vote a été repoussé à deux reprises en octobre et novembre 2017. Ce dernier a finalement eu lieu le 9 novembre 2017, sans qu'une majorité qualifiée – 18 pays représentant au moins 65% de la population de l'UE – n'émerge.

Parmi les Etats membres opposés au renouvellement du glyphosate pour cinq ans figurent la France, l'Italie ou encore l'Autriche. Tandis que plusieurs autres pays, comme l'Allemagne ou le Portugal ont, à plusieurs reprises, fait part de leurs inquiétudes à la toxicité de l'herbicide, optant alors pour l'abstention.

Le 27 novembre, un comité d'appel a donc été constitué par la Commission européenne afin de demander une dernière fois aux Etats membres de se décider sur le renouvellement ou non du glyphosate. En dernier recours et en l'absence d'une majorité des Etats membres, Bruxelles avait la possibilité de décider seule, mais refusait d'assumer cette responsabilité. C'est à cette occasion qu'une majorité qualifiée a finalement été trouvée pour une nouvelle autorisation de cinq ans. Parmi les pays ayant changé leur vote par rapport au scrutin du 9 novembre figure l'Allemagne, qui a cette fois validé la proposition de la Commission. Un choix décisif dans la mesure où le pays représente à lui seul plus de 16% de la population européenne. La France, pour sa part, militait pour un renouvellement de seulement trois ans et a maintenu son vote négatif. Une interdiction du glyphosate en France d'ici trois ans est à cet égard toujours d'actualité, a affirmé Emmanuel Macron à la suite du vote.

Prochaines étapes

Au sein de l'Union européenne, l'herbicide sera toutefois autorisé au moins jusqu'à la fin 2022, date à laquelle la question d'une nouvelle autorisation se posera alors. La fin temporaire des tractations ne devrait pas mettre un terme à la dispute scientifique intense sur la dangerosité de l'herbicide. De plus, la question de l'action des agences scientifiques européennes et de leur indépendance demeure posée. Enfin, le procès américain à l'encontre de l'entreprise Monsanto, par ailleurs en cours de rachat par la firme allemande Bayer, pourrait apporter de nouveaux rebondissements.