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Pour Michel Barnier, l'Europe doit défendre ses intérêts sans complexe

Actualité 03.03.2011

Donner un coup de jeune au marché intérieur est au coeur du mandat de Michel Barnier, commissaire en charge de ces questions. Celui-ci est venu présenter sa mission à la Chambre de Commerce et d'Industrie de Paris à l'occasion d'une conférence-débat organisée par EuropaNova, et dont Toute l'Europe était partenaire. Après lui, les intervenants ont tenté de répondre à deux questions : comment rendre le marché européen plus dynamique ? Comment attirer les investissements en Europe ? 


Les intervenants

- Michel Barnier, Commissaire au marché intérieur et aux services
- Pierre-Antoine Gailly, Président de la CCIP
- Guillaume Klossa, Président d’EuropaNova
- Anne Houtman, chef de la Représentation à Paris de la Commission européenne

Première table-ronde : Le marché intérieur, au coeur du renouveau européen ?

- Jean-Claude Karpeles, Administrateur Mersen, délégué du président de la CCIP
- Sandro Gozi, Député du parti démocrate italien
- Nicolas Jabko, Professeur à Johns Hopkins University et à Sciences Po
- Zsuzsa Szilvassy, experte du marché intérieur au Conseil de l'UE

Deuxième table-ronde : L’investissement européen, un levier complémentaire  pour la croissance ?

- Antoine Gosset Grainville, Directeur Général adjoint Caisse des dépôts
- Michel de Rosen, Directeur Général d'Eutelsat
- Henri Weber, Eurodéputé PS
- Viviane de Beaufort, Professeur à l’ESSEC, Co-directrice du Centre Européen droit et économie

Le vent tourne en Europe

Le principal constat ressorti du colloque, partagé par l'ensemble des intervenants, est qu'aujourd'hui en Europe le vent tourne. Ce changement des mentalités a bien été résumé par Anne Houtman, qui arpente depuis des années les couloirs de la Commission européenne : "on fait aujourd'hui des choses dont il était tabou de parler il y a 10 ans !".

Pour Nicolas Jabko, il s'agit même d'un retour aux sources, à la conception originelle de l'initiateur du marché intérieur. "Delors [qui a occupé la tête de la Commission européenne de 85 à 95] n'était pas libéral ; mais pour amadouer des dirigeants comme Margareth Thatcher, il a dû développer un projet qui puisse passer pour libéral". C'est pourtant le libéralisme économique qui a primé depuis les années 80, jusqu'au retour de balancier de la crise. Aujourd'hui, Michel Barnier répète à tout vent qu' "aucun territoire, aucun marché, aucun produit, aucun acteur financier ne sera à l'écart de la régulation".

"Jusqu'ici, la puissance publique était considérée comme le problème, non comme la solution", expliquent les intervenants. "L'idée était que moins elle intervenait, mieux la société se portait. Aujourd'hui, on considère à nouveau la main invisible de l'Etat comme indispensable". "Aujourd'hui, plus personne ne remet en cause le bien-fondé d'un gouvernement économique européen", renchérit Henri Weber. "Il n'y a que sur ses modalités que l'on se dispute".

"Une Europe ouverte, mais pas offerte !"

Un autre tabou est sur le point de tomber, primordial selon la plupart des intervenants : l'attitude de l'Europe dans le commerce international. Jusqu'ici, l'Europe aurait été trop "exemplaire", et doit désormais faire œuvre de pragmatisme. "Rien ne sert d'être plus royaliste que le roi : nous ferions mieux d'étudier les ressorts de la concurrence internationale et nous y adapter" prévient Jean-Claude Karpelès. Pour les intervenants, cela signifie adopter une posture plus offensive. C'est ce que défend le Commissaire lui-même : "Nous devons défendre nos intérêts sans complexe. Ni les Américains, ni les Chinois, ni les Indiens, ni les Russes ni les Brésiliens n'ont de complexe à défendre leurs intérêts !".

Mener une politique sans naïveté implique aussi, pour Jean-Claude Karpelès, d'adapter notre politique de la concurrence afin qu'elle permette l'émergence de "champions industriels" européens. Cela passe enfin par une politique de lutte contre la contrefaçon plus performante, et surtout plus rapide, n'hésitant pas à faire des exemples, en sortant un produit du marché sans attendre deux semaines, aux termes desquels il sera déjà écoulé.


On retrouve là un thème qui est largement défendu par Laurent Wauquiez : celui de la réciprocité. Reprenant un exemple cher au ministre, Sandro Gozi rappelle que "les trois quarts des marchés publics japonais sont fermés aux entreprises étrangères tandis que les trois quarts des marchés publics européens sont ouverts aux entreprises japonaises !". Pour lui, et c'est un thème qui reviendra tout au long de la conférence, "notre patience doit avoir des limites. Pas de protectionnisme, mais pas de naïveté non plus !"

Ainsi pour Michel Barnier, on n'a jamais été aussi proche de "réconcilier Charles De Gaulle et Jean Monnet". Pour le premier, l'Europe était un projet politique, diplomatique, qui concernait les gouvernements nationaux. Pour l'autre, elle devait se faire en intégrant entre elles les économies : deux visions fondamentalement opposées.

Le marché intérieur : diagnostic

Quelles sont les trois propositions phares du Pacte pour le marché intérieur, selon le Commissaire Michel Barnier ?

En fin de compte, quel est l'état de notre marché intérieur ? Est-il attractif ? Michel de Rosen en dresse la liste des avantages et inconvénients. D'abord, il a d'intéressant pour les entreprises sa taille : 500 millions d'habitants en Europe et autant de clients potentiels. On y trouve des infrastructures et équipements de qualité, et la main d'œuvre y est très qualifiée. C'est un "gisement de fournisseurs", et les entreprises seront assurées de ne manquer de rien. En revanche, elles seront gênées par l'absence de flexibilité dans le marché, et par son faible dynamisme. Pour lui, c'est pourtant toujours le positif qui prévaut.

Moins optimiste, Sandro Gozi y ajoute un manque d'accessibilité pour les PME, qui représentent pourtant 99% des entreprises en Europe. Il serait bon de simplifier les normes administratives et fiscales qui leur sont imposées – c'est d'ailleurs l'une des propositions du Pacte pour le marché intérieur. L'eurodéputé insiste aussi sur la mauvaise acceptabilité sociale du marché, accusé d'encourager le moins-disant social.

Antoine Gosset Grainville allongera lui aussi la liste des "contre", en dénonçant le pessimisme qui règne dans le marché européen, de nature à décourager les investisseurs. Il note aussi que le financement bancaire et boursier n'a toujours pas complètement redémarré en Europe une fois la crise calmée, contrairement à d'autres régions.

En revanche, il ne serait pas forcément judicieux de se comparer au marché américain, par exemple. Sandro Gozi précise que dans l'Union européenne,  si la libre circulation des marchandises est assurée, ce n'est pas le cas de celle des travailleurs, contrairement aux Etats-Unis. Outre la barrière de la langue, dans l'UE on ne s'est toujours pas sorti de la question de la reconnaissance des qualifications et des compétences professionnelles – une autre des propositions du Pacte pour le marché intérieur.

Attractif, vraiment ? Michel de Rosen raconte à l'auditoire une anecdote concernant "le conseil d'administration d'un grand groupe français" : "Il n'y a pas si longtemps, lorsqu'on se demandait où on allait investir, on raisonnait en terme de pays développés / sous-développés. Un peu plus tard, c'étaient les pays développés contre les pays émergents. Aujourd'hui, ce sont les pays à haut coût contre ceux à bas coût !".


Mais pour Viviane de Beaufort, la plus grande force du marché européen est qu'il existe dans un système stable, élément primordial pour les fonds d'investissements. "C'est une carte à jouer, particulièrement aujourd'hui : c'est un grand avantage par rapport à d'autres zones du monde, comme l'Afrique du Nord par exemple. L'Europe est un terrain politiquement et juridiquement attractif", défend-elle.

Comment faire progresser le marché intérieur ?

Le problème aujourd'hui est que le marché unique européen est de plus en plus nécessaire et de moins en moins populaire. Mais comment le redynamiser, dans une Europe où chaque Etat, bien que concédant la prévalence du cadre européen, continue à penser en termes étroitement nationaux ?

Le Commissaire lui-même déplore le manque de coopération de certains pays, et en particulier du Royaume-Uni, sur certains dossiers : "J'ai du mal à accepter que des pays qui sont les premiers à vouloir limiter l'Europe à un grand marché n'acceptent pas l'idée d'une base commune pour la fiscalité – je ne parle même pas de taux commun, simplement d'une base commune !".

Pour Henri Weber, on appelle cela dans le jargon bruxellois les "stratégies européennes non coopératives", et celles-ci restent omniprésentes. "Elles ne fonctionnent pas ! C'est le virus inoculé par Maggie Thatcher dans les années 90 : aujourd'hui, tout le monde wants his money back !".

Cette réflexion nous ramène au sacrosaint débat investissement contre austérité. "Les dettes d'aujourd'hui sont des impôts pour nos enfants" prévient Michel Barnier, là où Henri Weber se désole des lettres envoyées par les gouvernements pour limiter au maximum le budget européen, et de l'hypocrisie dans le fait de proposer de grandes stratégies comme la stratégie industrielle ou Europe 2020 sans aucun financement.

La directive Télévision Sans Frontière (TSF) prévoit que, du moment qu'une chaîne est approuvée dans un Etat membre, elle l'est automatiquement dans l'ensemble de l'UE. A l'époque, on n'avait qu'une seule chaîne de télévision en France ; aujourd'hui, on en a 3 800.


Mais pour Michel de Rosen, on peut aussi prendre très bonnes initiatives sans forcément dépenser d'argent public. Il cite l'exemple de la directive TSF qui n'a pas coûté un sou et a largement bénéficié au secteur télévisuel. Pour lui, en période de disette budgétaire, il faut rechercher des mesures qui ne coûtent pas d'argent mais qui peuvent faire la différence. L'équilibre des finances ne doit pas être une valeur idéologique, mais un objectif partagé par tous. En outre, on peut trouver d'autres sources de financement, et c'est ce que cherche à faire le pacte pour le marché intérieur avec les "project bonds" visant à lever de l'argent pour financer des projets d'infrastructures européens.

Guillaume Klossa nous parle du diagnostic et des propositions d'EuropaNova, organisateurs de la conférence, sur le marché intérieur


Viviane de Beaufort a néanmoins tenu à préciser que tous les investissements n'étaient pas bons à prendre. Nous pouvons accepter les investissements étrangers, mais seulement dans les conditions qui nous conviennent. D'ailleurs, "le système américain permet en une demi-journée de qualifier un secteur de stratégique, afin de faire en sorte que les fonds étrangers ne puissent pas l'acheter !" explique Sandro Gozi.

Frank Paul Weber, modérateur de la seconde table-ronde, se demande néanmoins si l'on peut vraiment se payer de luxe de refuser des investissements, d'autant qu'Henri Weber insiste sur la concurrence asiatique colossale : "38% du plan de relance chinois a été investi dans les industries photovoltaïques, d'ingénierie environnementale, etc. Sur ces secteurs où l'Europe avait de l'avance, tout le monde est maintenant laminé. La Chine n'hésite pas à avoir recours au dumping monétaire, fiscal… le capital ne coûte plus rien là-bas. Les banques prêtent de l'argent qui si besoin n'est même pas remboursé".





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