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Philippe Ridet : "Je n'interprète pas les votes Grillo et Berlusconi comme des votes eurosceptiques"

Actualité 27.02.2013

Comment interpréter les scores de Beppe Grillo et Silvio Berlusconi ? Quelle coalition va former Pier Luigi Bersani, qui bénéficie de la majorité à la Chambre, mais pas au Sénat ? Quelles conséquences peut avoir ce scrutin sur les relations entre l'Union européenne et l'Italie, mais aussi sur les marchés financiers ? Alors que les élections législatives italiennes font, ces derniers jours, la Une de la presse européenne, Touteleurope.eu a interrogé un journaliste qui les a suivies de très prés : Philippe Ridet, correspondant du Monde à Rome. 

Comment interprétez-vous les résultats des élections italiennes, notamment les scores de Beppe Grillo et Silvio Berlusconi ?

Philippe Ridet : Je ne considère pas que la première motivation du vote Grillo et du vote Berlusconi soit principalement anti-européenne, même s'il ne faut pas non plus totalement l'ignorer. Silvio Berlusconi a été perçu par une partie des Italiens de droite comme le seul leader à disposition dans la mesure où Mario Monti, qui aurait pu être un leader de rechange, n'a pas assumé ce rôle. Il a attaqué très durement Berlusconi au début de sa campagne et s'est allié avec des personnalités plutôt centristes. Et je pense qu'une partie des Italiens de droite ne se sont pas reconnus dans le personnage de Monti.

En mettant la fiscalité au coeur de sa campagne, Berlusconi a de plus touché un nerf sensible chez les Italiens qui, pour une partie, sont accablés d'impôts, et pour le reste sont des évadés fiscaux en puissance. Il faut savoir qu'en Italie l'évasion fiscale et la fraude représentent environ 120 milliards d'euros par an.
 

D'autre part je vois le vote Grillo surtout comme un vote anti-castes, anti-élites, principalement un vote de jeunes en faveur de personnes jeunes qui les représenteront dorénavant au Parlement. Une partie de ces électeurs, ces "grillines", sont des personnes jeunes, très diplômées, avec un niveau d'études beaucoup plus important que celui des Italiens 'moyens' et, pour avoir discuté avec des grillines, je ne pense pas que, par exemple, le référendum sur la sortie de l'Italie de la zone euro soit la proposition qui les ait le plus séduits (d'ailleurs cette proposition ne fait même pas partie du programme du Mouvement 5 Etoiles). Beppe Grillo a parlé de "fracture générationnelle" pour expliquer le vote en sa faveur et je pense qu'il n'a pas tout à fait tort sur ce point car l'Italie est une démocratie assez gérontocratique. Il y a en Italie une sorte de plafond de verre au dessus des jeunes et des femmes qui est difficilement dépassable.

Quant à Pier Luigi Bersani, le leader du centre-gauche (PD), il est très affaibli. Il a reconnu hier qu'il n'avait pas gagné même si, en nombre de voix, la coalition de gauche a dépassé celle de droite. Il est finalement le 'non-perdant' de ces élections. Il va essayer de sauver ce qui peut l'être, à la fois pour son parti et pour l'Italie. Hier il a tendu la main à Beppe Grillo en lui disant que la seule voix possible était celle d'une alliance du Parti démocrate avec les élus du Mouvement 5 Etoiles, au moins au Sénat (à la Chambre le problème ne se pose pas puisque le PD à la majorité absolue). M. Bersani a mis sur la table des propositions qui sont au coeur du programme de Grillo : la diminution des coûts de la politique, le nombre de parlementaires et leur salaire, une réforme de la loi électorale et une loi sur les conflits d'intérêts (loi que la gauche, à chaque fois qu'elle a été au pouvoir, a toujours été incapable de faire). Il faut voir si cela peut rendre cette alliance possible.

Dans tous les cas, l'autre solution qui serait une coalition Bersani-Monti-Berlusconi, parait encore plus utopique. Et il est clair que cette alliance ne serait pas durable. Personne ne parie dans un tel contexte sur une durée complète de la législature qui commence, à gauche comme à droite. Il est évident que ça ne durerait pas plus de six mois maximum. Or s'il y avait de nouveau une élection dans quelques mois, la ligne défendue par le Mouvement 5 Etoiles "tous pareils, tous pourris" grandissant de jour en jour, on assisterait très certainement au raz-de-marée pro-Grillo que ce dernier annonce. L'alliance Bersani-Grillo se ferait ainsi avec l'arrière-pensée qu'on pourrait dissoudre la personnalité rebelle des élus de Grillo dans le système. C'est un peu à l'image, toutes proportions gardées, de la tactique de François Mitterrand quand il a fait rentrer les communistes au gouvernement français ...

Pier Luigi Bersani s'est d'ailleurs défini comme un candidat "normal", ce qui n'est pas sans rappeler le slogan du candidat Hollande ...

Philippe Ridet : Oui, mais à la différence que Bersani est plus "normal" que Hollande ! Il y avait chez François Hollande, issu de l'élite de la République (notamment de l'ENA), une vraie volonté de se transformer en homme normal. Cela a pris du temps : il a choisi la Corrèze comme circonscription pour montrer qu'il avait les pieds dans la terre, alors qu'il est né à Neuilly, etc.

Chez Bersani il y a moins de construction : il est lui aussi le produit d'une élite, mais de l'élite des vieilles écoles du parti communiste italien, qui a formé beaucoup d'élites, mais il n'a pas besoin de s'inventer des racines du terroir puisqu'il vient de Piacenza, dans le Nord de l'Italie. Il n'a pas beaucoup changé pour devenir "normal".

De quelle image bénéficie-t-il en Europe ? Quel sera son poids face aux autres dirigeants européens ?

Philippe Ridet : Le scénario idéal pour les dirigeants européens, mais aussi pour la Banque centrale européenne et de la Commission, était une victoire un peu juste de Bersani qui l'aurait obligé à s'allier, au moins au Sénat, avec Monti, qui serait ainsi rentré au gouvernement. Mario Monti a en effet la qualité de rassurer les marchés et les élites européennes. Or ce scénario a volé en éclat, de la faute, en partie, de Monti lui-même.

En effet, le Parti démocrate est affaibli, Bersani a un peu raté sa campagne, il a géré son avance comme un rentier, sans faire de propositions qui auraient pu toucher au coeur des Italiens. Mais s'ajoute aux désastres la candidature de Monti lui-même, qui prive également la droite d'une victoire. Sa présence d'une certaine façon participe à la confusion puisqu'il ne s'était pas présenté, ou s'il s'était présenté comme lui avait demandé Silvio Berlusconi au nom de toute la droite, je pense qu'il serait président du Conseil.

Personne n'a vraiment compris la tactique de Mario Monti : il a commencé par dire qu'il ne pouvait pas se présenter parce qu'il est sénateur à vie. Il a donc un peu mégoté son désir de se "hisser dans la politique" comme il le dit lui-même et en retour les Italiens on un peu mégoté leur désir de le voir renouvelé dans ses fonctions. Il a donc totalement raté sa campagne et en plus il a donné souvent l'impression de se déjuger. Sur le thème principal de la campagne, celui de la fiscalité, habilement imposé par Berlusconi puisque c'est le terrain sur lequel il excelle - même avec des promesses folles - il a reconnu lui-même que certains impôts qu'il tenait auparavant pour absolument non négociables pouvaient être revus à la baisse. Il a vraiment donné l'impression de flotter tactiquement et stratégiquement.

Est-ce que ces élections sont révélatrices de deux Italie qui s'opposent ?

Philippe Ridet : Il y a une Italie de la caste, comme les Italiens appellent leur classe politique. Il y a quelques années deux journalistes du Corriere della Sera ont publié un livre intitulé "La Caste" et qui listait les privilèges de cette classe politique italienne, entendue au sens large : les députés, les sénateurs, mais aussi les conseillers de régions, de provinces, les maires, les membres nommés par les partis politiques des conseils d'administration des sociétés nationalisées ou des société communales, etc. Cette caste jouit de tous les privilèges.

En face, il y a l'Italie des gens qui souffrent, qui ont des salaires et des retraites très faibles. C'est un peu la faute des Italiens eux-mêmes qui ont tardé à se rendre compte à quel point le système était pervers. Ils ont une grande confiance en la politique et misent beaucoup sur les hommes politiques pour leur accorder à eux aussi quelques privilèges et quelques miettes du gâteau. Donc évidemment lorsqu'ils sont déçus, leur déception est encore plus grande qu'ailleurs. Ils misent sur la politique à la fois pour des raisons idéologiques et à la fois pour des raisons moins louables qui seraient d'obtenir quelques-uns des avantages dont bénéficient les hommes politiques qu'ils ont soutenus.

La crise n'a-t-elle pas créé une certaine défiance des Italiens à l'égard de l'Union européenne, comme on a pu le constater dans d'autres pays européens ?

Philippe Ridet : L'Italie reste l'un des pays italiens les plus europhiles, les Italiens sont très fiers d'avoir fait partie dès le départ de l'aventure de la construction européenne. C'est à Rome qu'a été signé le traité fondateur. Cela leur a permis d'effacer cette sorte de honte qu'ils avaient dans les années 50 d'avoir été un pays fasciste, et de rattacher le wagon Italie au train de la démocratie. 

Il est vrai que l'euro, comme partout, a beaucoup changé les choses, mais le seul vrai parti anti-européen, c'est la Ligue du Nord. Or c'est le parti qui a peut-être le plus raté ces élections et c'est là le paradoxe : on dit que le sentiment anti-européen gagne du terrain en Italie mais le seul parti qui l'incarne vraiment a divisé ses résultats par deux par rapport aux élections en 2008.

L'autre paradoxe italien, c'est que la présence de Beppe Grillo permette d'empêcher la naissance d'un mouvement d'extrême-droite en Italie. De plus le thème de l'immigration n'a pas été abordé pendant la campagne. La Ligue du Nord n'a pas fait une campagne nationale mais s'est concentrée sur les régions qu'elle gouverne (la Lombardie est d'ailleurs passée hier aux mains de la Ligue du Nord), l'argument anti-immigration n'a pas été porté au niveau national. Il a peut-être été évoqué dans l'Italie septentrionale mais ne joue pas beaucoup dans cette région.

 

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Campagne d'Italie - Le blog de Philippe Ridet