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Philippe Demenet : "Le 9 novembre 1989, l'impossible est arrivé"

Actualité 03.08.2009

Pour le vingtième anniversaire de la chute du Mur de Berlin, Touteleurope.fr a demandé à plusieurs témoins, hommes politiques, journalistes ou historiens, de nous livrer leurs commentaires sur cet évènement déterminant qui, pour beaucoup, marque la fin du XXè siècle. Philippe Demenet, journaliste et auteur du livre J'ai Vécu Le Mur de Berlin, se rappelle des réactions qui suivent l'effondrement du Mur.

 

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Comment la chute du Mur a-t-elle été vécue par les Allemands de l'Est ?

C'était il y a 20 ans, mais je me souviens de cette chute du Mur comme du fait que "l'impossible est arrivé"! Personne, deux ou trois jours avant, ne pensait que c'était possible. Pas seulement les Allemands de l'Est qui vivaient enfermés derrière ce mur depuis 28 ans, mais aussi les Allemands en général, les Européens, et leurs dirigeants. C'était l'imprévisible, on pensait que ce mur était là pour l'éternité, que derrière ce mur des sociétés, des Etats s'étaient constitués. Certes il y avait des mouvements de contestation, de colère, il y avait des dizaines de milliers de manifestants dans les villes de Berlin ou de Leipzig, mais personne n'y croyait.

Et quand c'est arrivé, c'est arrivé presque par le détour d'une phrase. Le porte-parole du gouvernement de la RDA, après une réunion, passe à la télé et déclare au journal de 20h : "A partir de maintenant" ("absofort" en Allemand), on peut passer le Mur sans papiers particuliers.

Dans J'ai Vécu le Mur de Berlin, aux éditions Bayard Presse, Philippe Demenet raconte trois destins marqués par cette frontière en plein coeur de leur ville et par l'immense espoir qu'a représenté sa destruction : un creuseur de tunnels de la RFA, un garde-frontière et une femme pasteur à l'Est.

Au départ, les gens d'Allemagne de l'Est qui voient ça n'y croient pas. Ils vont faire un tour, ils s'agglutinent. Et les garde-frontières n'ont pas vraiment d'instructions, alors au début ils demandent des papiers. Puis on leur répond : "Non, on a entendu à la télé, c'est 'à partir de maintenant'". Et puis petit à petit, vers 10h ou 11h du soir, ça s'ouvre ! Et là, on passe en masse, il y a une espèce de flot de gens, qui partent par centaines ou milliers, vont voir ce qui se passe de l'autre côté, vers la station de métro où on ne s'arrêtait jamais, de l'autre côté de la place, tout simplement de la ville, qu'on avait appris finalement à ne plus penser. On voyait la nuit les éclairages, on voyait cette ville opulente de Berlin Ouest, qui éclairait, qui émettait des sons et des bruits, mais la plupart des Berlinois de l'Est avaient fait une croix dessus.

C'était l'impensable, l'endroit où on n'irait jamais. C'était l'endroit d'où l'on venait, parce que les Allemands de l'Ouest avaient, eux, depuis la détente et Willy Brandt [chancelier de la RFA de 1969 à 1974], obtenu le droit de passer dans l'autre sens. Mais quand ils repartaient on leur disait "Adieu". Et tous ceux qui avaient eu le droit d'émigrer (parce qu'avec les manifestations, le régime était tout de même obligé de s'entrouvrir) tous ceux qui fuyaient (surtout après l'ouverture de la frontière entre la Hongrie et l'Autriche, des dizaines de milliers de jeunes fuyaient chaque semaine, chaque mois), on leur disait Adieu, parce qu'on pensait ne plus jamais les revoir.

Ils partaient pour toujours, ils changeaient d'univers, ils allaient reconstruire leur vie ailleurs, en finir avec cette vie bloquée, cette vie amputée : on était obligé d'adhérer aux organisations communistes, de faire des exercices de tir, on était surveillé, on était barré pour peu qu'on soit issu de la mauvaise classe, on ne pouvait pas aller à l'Université... tous ces gens qui partaient du pays le quittaient pour toujours, et leur famille leur disait Adieu. Et quand on allait raccompagner un ami ou un parent à ce qu'on appelait le "Palais des larmes", à côté de la station de métro Friedrichstrasse, c'était pour pleurer et pour lui dire Adieu, en espérant qu'il revienne, mais on ne pouvait pas aller le voir.

Brusquement, et le lendemain et les 2-3 jours qui ont suivi, toute l'Allemagne de l'Est (et pas seulement les Berlinois) est passée à l'Est, tout simplement pour aller voir. Au départ, ils ne savaient pas très bien s'ils pourraient revenir, ils étaient inquiets. Et finalement ils ont pris le risque de passer.

Je suis arrivé le surlendemain en tant qu'envoyé spécial, et j'ai vu ces flots d'Allemands de l'Est passer l'impensable, traverser ce qui était la frontière d'un monde, et arriver de l'autre côté. Ce qui m'a frappé c'est que, physiquement, ils étaient un peu différents des Allemands de l'Ouest (comme quoi un régime politique peut façonner aussi le physique des gens) ! Un peu plus petits, plus méfiants, plus réservés… et en même temps habillés aussi très différemment, ils étaient en jeans délavés (enfin cet espèce d'uniforme qu'avaient les Allemands de l'Est dans leurs moments de loisirs), très différents des habits cossus des Allemands de l'Ouest. Et puis aussi la taille ! Les Allemands de l'Ouest étaient probablement mieux nourris, mieux traités, plus autonomes, plus individualistes… Donc, ces Allemands de l'Est arrivaient et découvraient, fascinés, les milk-shakes, les vitrines, la presse, les distributeurs d'argent (qu'ils tapaient, en rigolant et en se disant "peut-être que ça va tomber tout seul") !

Et en même temps, ils se sentaient, ce jour là ou les suivants, à la fois chez eux et pas chez eux, parce que tout ce qui était derrière les vitrines leur était inaccessible. Ils recevaient 100 Marks de l'Allemagne de l'Ouest, qui s'appelait l' "argent d'accueil". Cet argent, c'était tout ce qu'ils avaient, leurs Marks à eux ne valaient rien. Et ils dépensaient cet argent en achetant une revue, un bouquin, une cassette de rock qu'on ne trouvait pas là-bas, du dentifrice "Colgate" parce que c'était meilleur que chez eux, des bananes parce qu'il n'y en avait pas chez eux…

C'était donc l'incrédulité, la fascination, et la joie, une joie incroyable… et puis une petite inquiétude pour l'avenir. On se demandait : "qu'est-ce qu'on va devenir", parce qu'on a grandi avec certaines valeurs, qui étaient certes les valeurs d'une dictature, mais aussi des valeurs sociales. On ne connaissait pas le chômage, il y avait des crèches, on avait très peu mais on ne travaillait pas beaucoup non plus. Et là, qu'allait-on devenir ? Est-ce qu'on allait tout simplement être englobés, phagocytés par une "Anschluss" [annexion] qui allait nous transformer en Allemands de l'Ouest ?

 

 

Les séquelles du Mur sont-elles toujours visibles ?

Oui, et elles sont nombreuses, en Allemagne en tout cas. Tous les sondages le montrent, les ex-Allemands de l'Est n'ont pas atteint le niveau de leurs homologues de l'Ouest. Ils se sentent toujours, pour une grande part d'entre eux, des citoyens de seconde zone. Donc le Mur n'est pas effacé dans nos têtes.

J'ai été frappé d'ailleurs en interviewant un ancien garde-frontière de l'Est. Au même moment j'interviewais un Allemand de l'Ouest qui, lui, a percé des tunnels pour faire passer à la liberté des gens de sa famille ou qu'il ne connaissait pas, au péril de sa vie. Je lui propose ainsi de rencontrer ce dernier, et le garde m'a dit : "Non, je ne veux pas y aller". J'ai fait la même proposition à mon perceur de tunnels, donc un Allemand de l'Ouest et lui aussi m'a dit non, "parce qu'on n'a pas le même langage, on n'a presque pas la même langue, on n'a pas eu la même enfance, pas les mêmes valeurs, pas les mêmes mots pour exprimer ce qu'on a vécu et, finalement, on n'a rien à se dire". Et ces gens-là, presque vingt ans après, considéraient qu'ils ne pouvaient pas se parler parce qu'ils n'avaient rien à se dire.

 

 

Les Allemands ont-ils tous vécu la chute du Mur comme une victoire ?

Curieusement, un jour ou deux après la chute du Mur, je rencontre des dissidents que j'avais l'habitude d'interviewer à Berlin Est. L'écrivain Lutz Rathenow est à Alexanderplatz, et je lui demande pourquoi il n'est pas passé à l'Ouest comme tout le monde. Celui-ci me dit : "Non, il y a trop d'"Ossis" (Allemands de l'Ouest) !". Ce qui est une façon humoristique de dire : mon pays, c'est ici, avec ses valeurs.

Et puis, chose surprenante également, Bärbel Bohley, une femme artiste-peintre qui est un peu l'égérie des manifestations contre la Stasi, elle non plus n'est pas allée à l'Ouest. Le surlendemain de la chute du Mur, elle est toujours à l'Est, dans une petite salle paroissiale d'une banlieue ouvrière, et elle est en train de créer un nouveau parti. Et elle me dit : "le combat n'est pas fini. Nous on se bat non pas pour un pays ultra-consommateur (tel qu'on le perçoit de l'Allemagne de l'Est), mais pour un pays où on pourrait allier les avancées sociales qu'on connaît chez nous et la démocratie".

Et en effet, il y a beaucoup d'Allemands de l'Est, parmi les plus militants de la liberté, qui ne veulent pas de cette "Anschluss", de cette annexion, qui en fait va se produire : l'Allemagne de l'Ouest va phagocyter l'Allemagne de l'Est. Et malgré les milliards de marks et d'euros qu'elle va investir, elle va pratiquement effacer ou tenter d'effacer les valeurs qui étaient les valeurs de l'Allemagne de l'Est.

C'est peut-être un peu ce qui peut nous aider à comprendre pourquoi il y a tant d' "Ostalgie", de nostalgie de l'Est, parce qu'on a voulu pratiquement éradiquer, effacer, tout le passé et toutes les valeurs, y compris les bonnes, qui avaient cours avant la chute du Mur.

 

 

Tous les Européens sont-ils concernés par la chute du Mur ?

C'est peut-être le moment d'essayer de réveiller ce qu'a pu être le traumatisme de l'Europe, sa cassure, ce lieu de confrontation qu'a été l'Europe de 1945 (dans la suite de la guerre) jusqu'en 1989 et dans les années qui ont suivi. L'Europe était une ligne de front, nous vivions sous la menace directe de fusées nucléaires qui promettaient de détruire la planète des deux côtés. Et c'est cela qui assurait le statu quo. C'est ce qui a fait qu'ensuite on a accueilli très rapidement les pays de l'Est, les pays qui s'étaient libérés du communisme, parce qu'on considérait à juste titre que c'étaient des Européens à part entière et qu'ils avaient le droit de "rattraper" un peu cette histoire qu'ils n'avaient pas connue avec nous. C'est peut-être ça qu'il faut rappeler à des gens qui ne l'auront pas vécu, ou pour qui ce sera impensable.

J'aimerais aussi qu'on rappelle, à cette occasion, tous ceux qui, au moment de la chute du Mur, ont rêvé d'une Europe un peu différente, peut-être un peu plus sociale. Tous ceux qui parlaient d'une "troisième voie". Il se trouve que les militants de la liberté, dans les pays qu'on appelait les pays de l'Est, de l'autre côté du rideau de fer, n'étaient pas des farouches défenseurs du capitalisme ou de la société de consommation. Ils avaient une autre réflexion : c'étaient souvent des pasteurs, des gens d'Eglise, des artistes aussi comme Bärbel Bohley, à Berlin est. Et eux redoutaient que ce grand vent de liberté emporte tout, y compris les valeurs sur lesquelles ils avaient fondé leurs protestations.

Effectivement cela a tout emporté, et ces gens là, on les a bien oubliés. C'est peut-être le moment de rappeler que des gens comme Vaclav Havel ou Bärbel Bohley, avaient mis non seulement leur vie en jeu, mais aussi des valeurs, peut-être un petit peu différentes de celles que nous vivons aujourd'hui, pour faire tomber ce mur.

 

 

 

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