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Peut-on faire l’Europe sans les citoyens ? Retour sur les Etats généraux de l’Europe

Actualité 13.03.2012

Comment motiver davantage le citoyen à participer au "discours européen" ?  Qui est-il et quels sont sa place, son rôle, dans cette Union toujours plus large et diversifiée ? A l’occasion des Etats généraux de l’Europe, quatre spécialistes se sont penchés sur la participation du citoyen au cœur du débat sur la construction européenne et l'identité européenne.  Réunis à Sciences Po Paris samedi 10 mars, Isabelle Durant, Cynthia Fleury, Christian Kremer et Thierry Chopin ont planché sur cette question en présence d’une assemblée nombreuse et attentive tout au long des débats. 


La question de l'identité européenne fait depuis longtemps débat dans les milieux universitaires et politiques. Cette question a aujourd'hui envahi l'espace médiatique, notamment lors des débats sur l'identité nationale en France ou avec la montée des populismes ailleurs en Europe.

La journée des Etats Généraux de l’Europe du 10 mars est l’aboutissement d’un processus participatif de réflexion et se poursuivra par un dispositif de suivi des propositions adressées aux décideurs européens.  Lors des trois sessions plénières et des huit ateliers, de nombreuses personnalités européennes de haut niveau (experts, politiques, chefs d’entreprise, journalistes, etc.) sont intervenues.

Cependant, un acteur primordial de cette identité reste bien souvent oublié dans ce débat et mérite toute notre attention : le citoyen.  Olivier Breton, directeur de publication de Paris Berlin a joué le rôle du modérateur pour cet atelier en lançant le débat  avec une question "un peu provocante" : Peut-on faire l’Europe sans les citoyens ? "Nous sommes au cœur d’une crise de la légitimité des procédures européennes et des décideurs européens à laquelle on devrait pouvoir répondre par la mise en place d’un espace public européen".

En introduction, Cynthia Fleury a rappelé que la notion de citoyenneté avait été introduite en 1992 avec le traité de Maastricht. La construction s’est faite à la fois avec une volonté sans doute philosophique d’incarner les peuples mais avec une vérité pratique d’avoir des peuples désincarnés.

La notion de citoyenneté a toujours été présente de façon philosophique mais est restée impensée au niveau politique et il faut attendre le traité de Maastricht pour qu’elle soit formalisée. Avec ce traité, la citoyenneté met en place plusieurs droits : le droit de circuler, de séjourner, d’étudier… Cynthia Fleury mentionne également le droit de vote des citoyens européens qui  n’est pas respecté en France. La chercheuse revient sur l’initiative de Philippe Cayla, président d’Euronews, qui a récemment publié un article intitulé  "Droit de vote des étrangers : commençons par les Européens !". Ce droit d’initiative figure dans le traité de Lisbonne, rappelle Cynthia Fleury, mais est difficile à mettre en place.

"C’est une question qui est dans la tête de tout le monde vue la désaffection pour l’Europe, l’Union européenne est ressentie par la plupart des citoyens comme une manière de liquider la souveraineté populaire", explique-t-elle. Dernièrement il y a eu le plan 2007-2013 'Europe pour les citoyens' avec quatre grandes actions dont le jumelage pour essayer d’incarner ce vécu citoyen, l’organisation de grands événements pour faire participer la société civile, l’idée de créer une mémoire européenne active à l’image de ce que décrit Georges Steiner "L’Europe  c’est une souveraineté du souvenir" (Une certaine idée de l’Europe, Georges Steiner, Acte Sud, 2005).

Thierry Chopin est également revenu sur la question de la mémoire. "A la question de savoir si on peut faire l’Europe sans ses citoyens : la réponse est non", a-t-il déclaré. La réponse parait évidente pour cette assemblée, mais ne l’est pas pour beaucoup de citoyens.

Avec Maastricht, l’UE a changé de nature, a expliqué le directeur des études de la Fondation Robert Schuman, mais n’a pas changé de méthode. Nous avons fixé des objectifs nouveaux : sur le rail, sur la monnaie, on a défini les pistes pour une défense commune, pour une politique de coopération judiciaire tout en oubliant la justification politique. Thierry Chopin a cité en exemple le traité de Maastricht qui s’est construit sans les citoyens, les tentatives de réformes institutionnelles 2002-2008 avec le "non" au référendum. "Depuis il ne s’est pas passé grand-chose", observe Thierry Chopin.

Cette crise nous conduit vers un processus d’intégration plus poussé notamment sur les questions budgétaires. Ce n’est pas suffisant car on ne pose pas la question de la légitimité démocratique. La crise et ses effets  impliquent une interrogation sur la création d’une autorité légitime à l’échelle européenne.

Pour Thierry Chopin, il faudrait que les parlementaires européens s’invitent dans les instances nationales pour communiquer sur l’Europe.

Une idée partagée par Isabelle Durant, députée européenne, qui constate que la politique européenne n’intéresse aucun élu régional ou national. "Ce n’est pas un problème de communication, c’est structurel", selon elle. "Il ne faut pas tomber dans le travers de dire qu’il n’y a aucune démocratie. Les responsables politiques nationaux ont également un rôle important à jouer". "Il faut interroger les candidats sur leur programme européen car ces candidats pèsent lourd, en particulier la France et l’Allemagne", estime la députée belge, également vice-présidente du Parlement européen.

Découvrez notre interview d'Isabelle Durant

 


Le Parlement européen a beaucoup plus de poids qu’on ne le pense, rappelle-t-elle. Le problème c’est que les députés européens sont des experts dans un domaine : leur discours très spécifique ne s’adresse qu’à des spécialistes.
Isabelle Durant met en avant le rôle des réseaux sociaux pour faciliter le dialogue et communiquer sur l’Europe et appelle également les médias à collaborer.

Pour les élections du Parlement européen en 2014, les partis politiques vont devoir choisir un "visage" mais les médias vont devoir aussi collaborer.

Christian Kremer, secrétaire général adjoint du Parti populaire européen, explique qu’en Allemagne,  dans les rédactions des journaux télévisés, personne ne connait les personnalités européennes. "Il faut essayer de convaincre les médias de donner une autre image", affirme-t-il. Pour le député allemand, la personnalisation de la politique européenne et la personnalisation des responsabilités sur le niveau européen est la clé vis-à-vis des élections de 2014. M. Kremer cite le rapport d’Alain Lamassoure qui comporte de "bons éléments" et estime qu’au sujet des institutions européennes, sur le plus long terme, nous devons revenir à une réforme qui donne des responsabilités plus claires.

De nombreuses personnalités étaient présentes aux Etats généraux de l'Europe samedi 10 mars. Touteleurope.eu vous propose de découvrir les interviews de deux d'entre elles, Jean Leonetti, ministre français chargé des Affaires européennes, et Franziska Brantner, députée européenne allemande membre du groupe des Verts/ALE.


En guise de conclusion, nous pouvons retenir quatre recommandations principales de cet atelier. La première porte sur la compréhension de l’Union européenne : les collectivités territoriales doivent être davantage sollicitées et mises au courant des décisions politiques à échelle européenne. Les collèges et lycées sont également une cible importante : en essayant de générer une Histoire commune, en augmentant le nombre de travaux sur l’Union européenne, Christian Kremer insiste sur le renforcement des connaissances de l’UE des jeunes citoyens.

La seconde recommandation porte sur la distance géographique entre les institutions et les citoyens. Isabelle Durant a notamment insisté sur le fait que les médias et les hommes politiques doivent exercer une plus grande influence au niveau local et national, en "ramenant" l’Europe plus près des citoyens.
Les initiatives européennes, et notamment l’Initiative citoyenne européenne (débutant le 1er avril 2012) résument la troisième recommandation, défendue par Cynthia Fleury.

Enfin, en guise de 4ème recommandation, Christian Kremer insiste sur le fait que l’axe franco-allemand doit être "dépassé", en équilibrant davantage les politiques au niveau européen.