Derniers articles publiés

Paris truqués : retour sur une affaire qui gangrène le sport

Actualité 19.02.2013

L'Office européen de police Europol vient de révéler le démantèlement d’un vaste réseau criminel soupçonné d’avoir truqué 380 matches en Europe et 300 matches en Asie, en Afrique et en Amérique latine. Jamais un tel réseau n’avait été mis à jour. Cependant, même si la nouvelle fait l’effet d’une bombe, elle ne fait que confirmer les évolutions et les affaires dont le milieu du sport a été témoin depuis les années 2000. Manipulation de rencontres sportives pour engranger des profits sur le marché des paris sportifs en ligne : retour en perspective sur ce nouveau fléau qui s’attaque au sport et à ses valeurs d’intégrité et de fair-play. En partenariat avec Sport et Citoyenneté, Toute l'Europe vous propose une analyse de Jean-Baptiste Alliot, consultant chez KEA European Affairs.

Le réseau démantelé par Europol présente les caractéristiques d’une menace récente mais déjà bien connue

Au cours de la dernière décennie, une multitude d’affaires pour trucage de matches a été révélée. Rien que dans le football, on comptabilisait en 2012 dix-neuf Etats membres et quatre pays candidats à l’entrée dans l’UE dans lesquels des trucages de matches ont donné lieu à des poursuites judiciaires. Cette série de scandales semble confirmer la nouvelle menace qui pèse sur le sport en Europe. Or, cette pratique est bien plus subtile, insidieuse et dévastatrice que les formes traditionnelles de corruption telles que le dopage, en ce qu’elle ne peut être attribuée à un seul individu ou à une équipe ni localisée sur territoire donné. Son impact est à l’image de ses caractéristiques : la corruption est désormais internationale, structurée et très lucrative.

Sport & Citoyenneté



Sport et Citoyenneté est un think tank européen spécialisé dans l’étude des politiques sportives et dans la promotion des valeurs du sport comme éléments constitutifs d’une citoyenneté européenne. Fort d’un Comité Scientifique pluridisciplinaire composé d’une centaine d’experts, Sport et Citoyenneté intervient auprès des pouvoirs publics afin d’engager un dialogue civique dans le domaine du sport et de militer pour sa spécificité à l’échelle européenne, en raison de ses aspects sociaux, éducatifs et citoyens.


Le réseau démantelé par Europol présente toutes les caractéristiques de ce nouveau type de corruption. Etude de cas.

Tout d’abord, les sommes d’argent dans cette affaire sont très largement supérieures aux montants habituellement en jeu dans les affaires de corruption. En cause : les sites de paris sportifs qui permettent d’élever considérablement les gains tout en garantissant l’anonymat.

En effet, les acteurs du crime organisé procèdent en trois temps. Pour commencer, ils manipulent une rencontre sportive : l’enquêteur en chef de la police de Bochum (Allemagne), précise que "des sommes d'argent allant jusqu'à 100 000 euros par match ont été payées en liquide" afin de rémunérer joueurs et arbitres. Puis ils parient en ligne sur le résultat qu’ils ont eux-mêmes influencé, avec de l’argent provenant très fréquemment d’activités illégales. Ils n’ont finalement plus qu’à récupérer les gains en ligne. Le réseau démantelé aurait ainsi à lui seul réalisé plus de 8 millions d’euros de bénéfices pour une mise totale de 16 millions d’euros. Ensuite, le trucage de match tend à s’institutionnaliser.

Contrairement à ce que l’on avait pu majoritairement voir jusqu’aux années 2000, la manipulation des résultats n’est plus liée à l’action d’un sportif, qui agit de son propre chef – de manière isolée ou auprès de ses coéquipiers. Désormais, des clubs, des arbitres voir des fédérations sont complices des trucages de matches. Le Secrétaire Général de la FIFPro, Theo van Seggelen, a déclaré que l’investigation d’Europol confirme le constat dressé par son institution : "le trucage de matches ne commence jamais avec un joueur", "il est [désormais] question de crime organisé".

Enfin, la mondialisation et l’expansion d’Internet ont rendu ce type de corruption très attractif pour le crime organisé. L’implication de gangs et de réseaux criminels constitue par conséquent une évolution fondamentale. Les paris en ligne leur ont permis de créer des plateformes pour blanchir l’argent dans des pays où l’application de la législation  est faible, en particulier en Asie. L’enquêteur a ainsi déclaré qu’une fois le match truqué : "des complices prenaient ensuite des paris sur internet ou par téléphone avec des bookmakers en Asie, où sont acceptés des paris qui seraient illégaux en Europe". Il a aussi assuré "qu’un match truqué pouvait impliquer jusqu'à 50 suspects dans dix pays sur différents continent". Dirigé depuis Singapour, le réseau qui vient d’être démantelé "est le travail d'un cartel criminel sophistiqué et organisé qui est basé en Asie et [qui] travaille avec des relais en Europe".

Devant cette mutation sans précédent de la corruption, qui est passée d’une pratique localisée et attribuable à des personnes identifiables à un phénomène international, structuré voir institutionnalisé et surtout dématérialisé, les instances sportives sont relativement impuissantes.

Les instances sportives dirigeantes sont désarmées

Contrairement à ce que l’annonce d’Europol peut laisser à penser, les institutions sportives ne découvrent pas cette menace pour l’intégrité du sport. Et c’est bien là que réside le problème. Elles sont conscientes des menaces que ces pratiques peuvent engendrer sur le monde sportif, mais elles n’ont à leur disposition que des moyens limités.

L’UEFA, l'instance dirigeante du football européen, a ainsi expliqué que "ce rapport n'est pas une surprise" ; tout en rappelant que "comme acteur de la lutte contre ce fléau, l'UEFA coopère déjà avec les autorités sur ces questions dans le cadre de son programme de 'tolérance zéro' vis à vis des matches arrangés dans notre sport".

La FIFA, l’instance dirigeante du football mondial, s’est elle associée à INTERPOL au cours de l’année 2011 afin de mieux lutter contre la corruption dans le football. Cette initiative, prévue pour une durée de dix ans, a pour objectif d’éduquer et de former les acteurs clés du football et de mieux préparer les services chargés de l’application de la loi en relation avec les paris illégaux et le trucage de matchs.

Le syndicat mondial des joueurs, la FIFPro, s’est aussi attaché à mener différentes études. L’une d’entre elles  montre que des organisations criminelles en Europe Centrale et de l’Est font pression sur des joueurs au moyen de pots-de-vin pour qu’ils coopèrent dans ce type de corruption. L’étude en question affirme même qu’un joueur sur deux aurait été approché par de tels réseaux dans certains championnats.

Le football n’est cependant pas l’unique cible des activités criminelles et des paris en ligne. D’autres sports tels que le cricket ou le tennis ont aussi été touchés par ce type de corruption comme en témoigne l’Affaire Davydenko qui, en août 2007, a abandonné un match contre Martin Vassalo-Arguello alors que le site de paris en ligne Betfair enregistrait des paris irrationnels. Les deux fédérations internationales ont par conséquent établi respectivement une Unité Anti-Corruption et une Unité sur l’Intégrité du Tennis.

Cependant, quel que soit le sport, les instances sportives dirigeantes semblent limitées dans leur capacité à contrer ce phénomène. L’UEFA explique par exemple, que « la difficulté, c'est d’être limités par rapport au pouvoir de la police. Par le passé, nous avons eu des preuves circonstancielles que certains matches avaient été truqués mais personne ne voulait parler. La police, elle, a un pouvoir coercitif que nous n'avons pas ». 

Ainsi, les institutions sportives ont réellement pris conscience, bien que tardivement, de ce nouveau type de pratique, et les premières actions visant à le combattre ont été mises en œuvre. Cependant, celles-ci ne peuvent aboutir si elles sont mises en oeuvre de manière non concertées et isolées.

Les prémices d’une action européenne

Au cours des dernières années, l’UE a elle aussi identifié ce phénomène grandissant et s’est attaché à faire face à cette menace. Son agenda politique dans ce domaine du sport a par conséquent été riche même s’il a été principalement question de la reconnaissance de la nécessité de lutter contre les trucages de matches, plus que de mener des actions concrètes.

En octobre dernier, la Commission Européenne a ainsi établi un plan d'action pour les jeux de hasard en ligne dont l’une des cinq priorités concerne la sauvegarde de l’intégrité du sport et la lutte contre le trucage de matchs. Cela s’inscrit dans la continuité des discours prononcés par les représentants des institutions européennes – Parlement Européen, Conseil de l’Europe, Forum Européen du Sport tenu en septembre 2012 à Nicosie, etc.

Néanmoins, la Commission Européenne a dernièrement financé cinq  projets d’une valeur totale supérieure à un million d’euros pour lutter contre le trucage de matches. L’un d’entre eux, auquel Sport & Citoyenneté est associé , vise notamment à "éduquer et responsabiliser les gouvernements et les autorités sportives nationales à la menace des matches truqués". En effet, comme le rappelle Pascal Boniface – directeur de l’IRIS et co-auteur du Livre blanc de l’IRIS "Paris sportifs et corruption" – cela est essentiel  "compte tenu de l’hétérogénéité des pratiques de lutte contre la fraude sportive, mais également de fortes différences dans la manière d’aborder la régulation des paris sportifs au sein de l’UE".

Une étude menée par KEA  sur le trucage de matches pour la Commission Européenne (2012) confirme ces propos puisqu’elle dresse le constat qu’au-delà des seuls problèmes légaux, les procureurs font surtout face à des problèmes opérationnels. Il est très difficile pour les investigateurs de coopérer au-delà des frontières. Cela dépend donc de la volonté politique . 

Consciente de cette menace, l’Union Européenne cherche aussi à développer le dialogue entre les différentes parties prenantes. Elle travaille notamment avec le Comité Olympique International, mais aussi avec les loteries européennes et les Etats membres pour trouver des moyens afin de lutter efficacement contre ce phénomène.

Sans aucun doute, des progrès ont été atteints au cours des dernières années. L’Europe a commencé à joindre la parole aux actes en lançant différents projets. Néanmoins, la lutte contre ce type de corruption n’en est qu’à ses débuts et doit devenir une priorité.

L’UE doit prendre une position de leader

Le trucage de matches lié à aux paris sportifs en ligne s’opère au niveau mondial, indépendamment des frontières nationales. C’est un phénomène qui touche une pluralité d’acteurs – organisations sportives, opérateurs de paris en ligne, organismes d'application de la loi, etc. Par conséquent, formuler des réponses isolées, conçues par certains Etats membres ou par certaines instances sportives pourrait s’avérer inefficace voir contre-productif.

La dimension et les caractéristiques même de ce phénomène requièrent donc une approche et des solutions européennes.

A court terme, l’UE doit tirer le meilleur parti des instruments déjà existants pour faciliter la coopération transnationale en matière pénale (i.e. Eurojust, Europol). Elle doit aussi veiller à une plus grande harmonisation des règles pénales entre les différents Etats membres . Par ailleurs, elle doit d’être la plateforme entre les acteurs concernés, en continuant de promouvoir l’échange de bonnes pratiques mais aussi d’expériences en la matière. A ce titre, l’Europe travaille actuellement à une convention juridiquement contraignante avec les Etats membres qui vise à lier l’ensemble des parties prenantes dans cette lutte.

A moyen terme, l’UE est appelée à jouer un rôle clé en aidant les instances sportives nationales dans la mesure où elles font face à des organisations mieux structurées, avec la caractéristique clé d’opérer à l’échelle internationale. Le Vieux Continent doit devenir une référence sur la scène internationale dans la lutte contre cette corruption. Le temps est venu de poursuivre, d’encourager et de consolider les premières actions mises en œuvre en s’assurant que l’ensemble des parties prenantes travaillent dans la même direction et qu’aucun sport n’est délaissé.

En effet, comme le rappelle un membre de l’UEFA, "le football, c'est une chose, mais les sports individuels sont encore plus menacés. Comment prouver qu'un joueur de tennis a fait sortir volontairement une balle de un centimètre du court ou qu'un sprinteur n'a pas couru à fond le 100m ?".