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Olafur Ragnar Grimsson : le président qui venait du froid

Synthèse 03.04.2015

Olafur Ragnar Grimsson préside l'Islande depuis 1996 et se trouve à mi-parcours d'un cinquième mandat, un record. Une sorte de gardien du temple viking qui a largement contribué à faire survivre son île à une crise financière dévastatrice. Pas tout à fait d'accord pour n'inaugurer que les chrysanthèmes, il défend l'idée de s'en remettre au peuple dès qu'un enjeu national se présente. A l'en croire, l'Islande est un laboratoire de la démocratie qu'il a pris goût de protéger.

Olafur Ragnar Grimsson

Président, pas transparent

Carte de l'IslandeIl n'en n'a pas vraiment l'allure mais, au fond, Olafur Ragnar Grimsson est un rebelle. Ses costumes sont pourtant toujours impeccables, qu'ils soient croisés ou droits. Ses lunettes sans monture sont quasiment invisibles et ses cheveux, dont aucune mèche n'ose dépasser, sont parfaitement raccord avec le col de sa chemise ou les neiges éternelles de son pays. Le regard droit, il porte haut le flegme scandinave et fait ses 72 ans. Pourtant, c'est bien lui qui fut le premier président islandais à recourir à l'article 26 de la constitution de son pays qui permet au chef de l'Etat de ne pas signer une loi émanant du Premier ministre, et donc investie de la puissance du Parlement. Une petite révolution dans ce pays feutré où le président se tient éloigné des considérations partisanes et doit théoriquement s'en tenir à incarner l'unité nationale.

En 2004, il s'est donc dressé sur la route du poète et Premier ministre David Oddsson, en poste depuis 13 ans. Ce dernier voulait fortement limiter la prise d'intérêts d'entreprises dans les médias. Une opération clairement dirigée contre la firme islandaise Baugur qui détenait à l'époque plus de 50% des organes de presse du pays. De ce conflit, aucun de deux personnages n'est sorti grandi. M. Oddsson renonça à sa loi afin d'éviter un référendum, suite constitutionnelle de l'article 26, et fut par la suite directement impliqué dans la crise financière islandaise. Et M. Grimsson fit face à une petite fronde populaire avec 21% de bulletins blancs lors de l'élection présidentielle de la même année. Pas tout à fait anecdotique car en Islande il est de coutume qu'un président sortant souhaitant un nouveau mandat soit reconduit sans l'ombre d'une opposition.

Mais le principal fait d'armes d'Olafur Ragnar Grimsson fut sans conteste sa gestion de la crise financière, qui a ravagé l'Islande à partir de 2008. Dans ce "petit" pays d'environ 320 000 habitants, le secteur bancaire représentait tout de même 10 fois le produit national brut annuel. Et quand Icesave, la filiale de la banque Landsbanki au Royaume-Uni et aux Pays-Bas s'est effondrée, la disgrâce islandaise fut totale. La faute à Gordon Brown, alors Premier ministre britannique, qui décréta le gel des avoirs d'Icesave, sous couvert d'une loi antiterroriste, afin de rembourser ses contribuables lésés. Une décision qui transforma l'île scandinave en paria. Et que le président Grimsson n'a toujours pas digérée. "Quand la première banque s'est écroulée, nous n'avons pas réalisé que les autres tomberaient aussi. Gordon Brown est allé à la télévision et a annoncé que nous étions en faillite, ce qui était un mensonge éhonté, une déclaration scandaleuse. J'irais jusqu'à appeler ça du terrorisme financier", a ainsi déclaré Olafur Ragnar Grimsson.

Olafur Ragnar Grimsson, patron du laboratoire islandais



"Les Islandais ne savent pas très bien ce qu'est l'UE", l'analyse de Michel Sallé, docteur en sciences politiques et spécialiste de l'Islande.

De ces années de crise, il en garde un souvenir ému. La peur d'abord de voir son pays péricliter au point d'assister à un début de révolte populaire susceptible de remettre en cause tout l'acquis démocratique islandais. La fierté ensuite de n'avoir pas cédé aux pressions britanniques et néerlandaises et refusé de payer à la place des banques privées pour rembourser les contribuables. Une décision qui coûta au président deux nouveaux recours de l'article 26, mais finalement récompensée de deux référendums favorables. C'est la banque Landsbanki qui, finalement et logiquement, paya la facture.

Toutefois, loin d'Olafur Ragnar Grimsson l'idée de s'envoyer des fleurs, et ce en dépit du statut de quasi-héros dont il pourrait aujourd'hui s'enorgueillir. Plutôt un mea culpa. Lui pas plus qu'un autre n'a su prévoir la crise financière et la fragilité du secteur bancaire islandais. Il le reconnait volontiers, tout en ajoutant que les banques étrangères qui travaillaient main dans la main avec l'Islande n'ont rien vu venir non plus. Pas plus que les agences de notation, pour qui il garde encore maintenant un ressentiment patent. S'il se défend de vouloir donner des leçons à quiconque – peut-être, surtout, parce qu'il a toujours détesté en recevoir – il se permet simplement de mettre en avant la réaction islandaise après l'effondrement de son économie et le succès du système nordique.

Outre la commission d'enquête instaurée, qui a opéré un coup de balai sans précédent dans les institutions politiques et économiques islandaises – Olafur Ragnar Grimsson en est presque le seul rescapé – le pays s'est refusé à suivre les politiques orthodoxes. "Nous avons laissé les banques faire faillite, nous ne les avons pas renflouées, nous les avons traitées comme d'autres entreprises", a-t-il expliqué en 2013 à Rue 89. "Nous avons instauré des contrôles des changes. Nous avons essayé de protéger l'Etat providence, refusant d'appliquer l'austérité de façon trop brutale. Le service que peut rendre l'Islande, c'est donc d'être une sorte de laboratoire, qui aide les pays à réévaluer les politiques orthodoxes qu'ils suivent", ajoute-t-il, cachant parfaitement un éventuel soupçon de fausse modestie.



Carte des Etats adhérents, candidats, candidats potentiels, et anciens candidats à l'Union européenne

A l'origine, Olafur Ragnar Grimsson ne pensait pas briguer un cinquième mandat en 2012. Il est probable que la pétition signée par 30 000 Islandais – un dixième de la population totale quand même – l'a fait changer d'avis. Pour ce faire, il a néanmoins dû écarter la populaire Thora Arnosdottir, la rabaissant au passage au rang de "jolie poupée". Certainement pas sa sortie la plus heureuse. Plus que jamais gardien du temple islandais, il se concentre désormais largement sur la préservation de l'environnement arctique. Peu enclin à voir les puissances étrangères s'impliquer de trop près, il fait confiance aux sept autres Etats riverains, y compris la Russie, pour gérer la région en bonne intelligence – "l'Arctique ne sera pas le Far-West". Tout comme il ne s'est probablement pas ému de la décision du gouvernement eurosceptique islandais de retirer la candidature du pays à l'Union européenne. Le comportement de certains Etats membres durant la crise n'est pas encore oublié. Peut-être a-t-il toutefois pu regretter que le Premier ministre ne soit pas passé par la voie référendaire.

 

Portrait réalisé en partenariat avec 28'ARTE