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Nucléaire et énergies renouvelables : une rupture franco-allemande ?

Actualité 01.07.2011

Hier, le Parlement allemand votait pour arrêter immédiatement l’usage de huit des dix-sept centrales nucléaires du pays, la sortie totale du nucléaire étant prévue pour 2022. Ce positionnement très fort contre l’énergie atomique servait de point de départ à une conférence, organisée par Europanova mercredi soir, qui se demandait si une convergence énergétique entre cette Allemagne et une France assez ambivalente sur le nucléaire, était possible.

France / Allemagne : une convergence énergétique est-elle possible ?

Intervenants :

- Barbara SELLIER, DG Energie de la Commission européenne,
- Dominique MAILLARD, président du directoire de RTE,
- Alain GEST, député de la Somme et Secrétaire national à l'énergie de l'UMP,
- Christian HEY, Secrétaire Général du German Advisory Council on the Environment

Modérateur : Pr. Jan Horst KEPPLER, directeur du master "énergie, finance et carbone" à Dauphine, économiste spécialisé sur le nucléaire pour l’OCDE

Une décision réaliste ?

Que signifie une telle décision pour l’Allemagne, s’est d’abord demandé Jan Horst Keppler, en sa qualité de modérateur du débat : est-ce un pas courageux vers les énergies renouvelables, ou bien un repli craintif vers un passé idéalisé ?

Pour Christian Hey, l’expert, produire 100% de l’électricité à partir de sources d’énergie renouvelables à l’horizon 2050 est tout à fait réaliste, et même possible pour un coût inférieur à celui des systèmes traditionnels. Aujourd’hui, de telles prédictions sont confirmées par un important corpus de recherche, suffisamment convaincant pour que le gouvernement allemand valide cette stratégie.

Mais pour Dominique Maillard, l’industriel, il reste deux lourdes incertitudes : saura-t-on développer des technologies de stockage de l’électricité suffisamment efficaces sans être trop coûteuses, ainsi qu’un véritable réseau de distribution (qui plus est dans un contexte de crainte des champs magnétiques), tous deux indispensables au bon fonctionnement d’un système fondé sur les énergies renouvelables ? A ce titre, il démonte le mythe selon lequel les énergies renouvelables fonctionnent selon des modèles d’approvisionnement local. Etant donné que la production est indépendante de la consommation, il faut faire en sorte de l’exporter vers les zones qui en ont besoin, y compris à l’échelle européenne.

Barbara Sellier rappelle que la création d’un marché intérieur de l’électricité fait partie des priorités de la Commission européenne en matière d’énergie. Mais elle précise aussi que la Commission n’a pas son mot à dire sur les bouquets énergétiques des différents Etats - si ce n'est via l’objectif de 20% de renouvelables, premier de ce type à exister au niveau européen.

Une décision responsable ?

Le député Alain Gest s’interroge sur le changement de positionnement d’Angela Merkel sur la question, à quelques mois d’intervalle, sur la question du nucléaire. Deux événements ayant séparé ce revirement : la catastrophe de Fukushima et une élection locale. Or, il est "délicat de donner le sentiment que l’on réagit dans l’urgence et sous le coup de la peur légitime des populations vis-à-vis de ce qu’il s’est passé au Japon". Pour le député, les caractéristiques géographiques ou sismiques du Japon ne sont pas comparables à celles de l’Europe.

Mais pour Christian Hey, le revirement n’est pas tant dans le rejet récent du nucléaire que dans son acceptation six mois plus tôt : la situation actuelle est un retour au consensus qui avait été trouvé il y a 10 ans en Allemagne. Aujourd’hui, le consensus national est un positionnement très fort : tout le monde est d’accord sur ce qu’il refuse, ce qui l’encourage à réfléchir collectivement aux alternatives.

Mais ce choix n’est pas sans conséquence, rappelle Alain Gest. Celles-ci seront d’abord financières : l’Allemagne devra payer son électricité 20% plus cher, d’après lui. Il affirme même que, pour compenser, les Allemands vont devoir acheter de l’énergie nucléaire produite par la France... qui devra réfléchir au prix auquel elle va la lui vendre ! En effet, pour M. Gest, "on peut pas à la fois se dégager d’une méthode de production qui peut inquiéter et en même temps l’acheter à bon compte à ses voisins !" Tout est question de point de vue, pour Christian Hey : si la transition vers les renouvelables va coûter, il faut la considérer comme un investissement pour un système durable et long terme.

Les conséquences sont aussi environnementales, ajoute M. Gest, puisque pour assurer la transition du nucléaire vers le renouvelable, il faudra du temps, un temps pendant lequel l’Allemagne devra avoir recours à des énergies de substitution carbonées. Mais, explique M. Hey, augmenter les émissions de CO2, grâce au système d’échange de crédits carbone ETS, signifie aussi faire grimper le prix du carbone, donc inciter à réduire la consommation d’énergie, ce qui est une bonne chose. Pour lui, il n’y a aucun danger que l’Europe n’atteigne pas ses objectifs à cause de l’Allemagne.

M. Maillard ajoute une autre dimension : sur le court terme, avec la fermeture des sept centrales, comment faire face à la demande d’énergie hivernale ? Avec les énergies renouvelables, la pointe de production ne correspond pas à la pointe de consommation, ce qui pose problème : si l’hiver est particulièrement froid, l’énergie risque de faire défaut. Finalement, si l'échéance de 2050 est tout à fait acceptable, celle de 2022 reste inquiétante.

Qu’en est-il pour la France ?

Pour Alain Gest, il est clair que les Français ne seraient pas prêts à faire un tel virage. En Allemagne, le secteur des énergies renouvelables crée des emplois. En France, ça n’est pas tellement le cas, contrairement à la filière nucléaire.

En revanche, il est inexact de penser que l’ensemble des Français est favorable au nucléaire, consent Dominique Maillard : la moitié est pour, un tiers est contre, et le reste est indécis. Mais il est tout aussi faux de voir la France comme désormais isolée parmi ses partenaires mondiaux. Certes, l’Allemagne, l’Italie et la Suisse se distancient du nucléaire, mais Britanniques et Finlandais, aussi bien les gouvernements que l’opinion publique, restent fermement en sa faveur. Même chose pour les autres Grands du monde, comme la Russie, la Chine et l'Inde. Malgré le moratoire actuel, les Etats-Unis restent la première puissance nucléaire civile au monde.

Il n’empêche que les Allemands ont choisi, et qu’il faut respecter ce choix souverain, pour M. Maillard. Une idée qui n’est pas forcément transposable non plus à la France, selon M. Gest, pour qui "les élus politiques ne sont pas là pour lire les résultats des sondages, sur des sujets aussi stratégiques, et les mettre en œuvre ; ils sont là pour se demander quelle est la meilleure solution possible". C'est le nucléaire, qui assure une importante indépendance énergétique à la France. Il serait irresponsable de changer brutalement son fusil d’épaule.

Même si l'opinion publique rejette cette énergie, se demande M. Keppler ? Même en l’absence d’un grand débat public en France, le député considère que c’est en élisant un président qui ne cache pas son engagement en faveur de l’énergie atomique que les Français donnent leur approbation à cette énergie. Quoi qu’il en soit, Dominique Maillard se réjouit qu’il subsiste des divergences entre la France et l’Allemagne : cette complémentarité est une source de richesse et de sécurité en cas de défaillance d’une énergie ou l’autre.

Enfin, pour Barbara Sellier, si l’on parle beaucoup de l’offre énergétique, on peut aussi agir sur la demande, en améliorant l’efficacité énergétique ou en réalisant des économies d’énergie. C’est ce qu’entend privilégier la Commission européenne avec son projet de directive proposé le 22 juin. La valeur de l’Europe, c’est aussi, via les réseaux intelligents, de mieux gérer les flux d’électricité. Outre les stratégies énergétiques nationales, la Commission travaille sur une feuille de route à l’horizon 2050 au niveau européen pour trouver un système énergétique à bas carbone qui maintienne sécurité approvisionnement et compétitivité. Ses résultats organisent le débat entre les pays européens et les inspirent dans leurs stratégies.

En fin de compte, remarque le modérateur, la France, l’Allemagne et l’Europe sont à peu près d’accord pour 2050 mais leurs opinions diffèrent sur les chemins à emprunter...


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