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Nicolas Schmit : "Il est temps d'avoir une réflexion sur la valeur sociale du travail"

Actualité 08.10.2020 Propos recueillis par Alexandra Lesur

Le Commissaire européen à l’Emploi et aux droits sociaux Nicolas Schmit veut impliquer plus largement les États membres dans l’évolution sociale de l’Europe et prépare un Plan d’action pour mettre en œuvre le Socle européen des droits sociaux.

Nicolas Schmit, commissaire à l'Emploi et aux droits sociaux - Crédits : Commission européenne

Nicolas Schmit, commissaire à l'Emploi et aux droits sociaux - Crédits : Commission européenne

Depuis son adoption en novembre 2017, la Commission européenne a pris des initiatives concrètes pour mettre en pratique le Socle européen des droits sociaux. L’Europe sociale, qui figure parmi les grandes priorités d’Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, se construit peu à peu et avec la crise sanitaire la Commission européenne redouble d'effort pour apporter une réponse à la crise économique et sociale que traverse l'Union. Dans un entretien à Toute l'Europe, le commissaire européen à l'Emploi et aux droits sociaux Nicolas Schmit fait le point sur le Plan d'action sur le Socle européen des droits sociaux qui sera lancé en 2021, le soutien de l'Union européenne en faveur de l'emploi des jeunes, les enjeux liés au Green deal, mais aussi le principe d'égalité hommes femmes.

Toute l'Europe : Vous préparez actuellement un Plan d'action sur le Socle européen des droits sociaux. Y-a-t-il urgence à accélérer les réformes dans le domaine social ?

Nicolas Schmit : Le Socle des droits sociaux comporte 20 principes très larges couvrant beaucoup de domaines. Nous sommes convaincus qu'il faut un Plan d'action concret pour bien illustrer que ces principes ne restent pas lettre morte, mais qu'ils vont être mis en œuvre.

Ce travail ne sera pas réalisé en une seule année et probablement pas seulement par la Commission von der Leyen, mais dans une perspective un peu plus longue. L'an prochain, sous la présidence portugaise, un Sommet social à Porto au printemps 2021 constituera une étape importante du lancement de ce Plan d’action. Il sera mis en œuvre en concertation avec les Etats membres, en impliquant fortement les partenaires sociaux et la société civile. Début 2022, la France présidera le Conseil des ministres de l’Union européenne à un moment clé pour la mise en œuvre de ce plan.

Quelles sont les principales préoccupations des États membres à ce sujet ?

Parmi les Etats membres, il y a des espoirs et des craintes. Par exemple, certaines craintes portent sur la proposition autour du salaire minimum européen. Pour beaucoup, cette proposition qui sera présentée d'ici la fin de l'année est un espoir pour qu'il y ait davantage de convergence sociale en Europe, pour qu'il n'y ait pas que de la concurrence basée exclusivement sur des salaires les plus bas. Mais pour d'autres Etats membres, il y a une crainte selon laquelle l'Europe interfère trop dans leur système de fixation des salaires. C'est le cas des pays nordiques qui ont un système de fixation basée uniquement sur la négociation collective.

Je prends très au sérieux les espoirs et les attentes de chaque Etat membre et j'attache une attention particulière aux réponses qu'il faut apporter en prenant en considération tous ces paramètres.

La communication de la Commission européenne "Une Europe sociale forte pour des transitions justes" présentée le 14 janvier 2020, annonçait un ensemble ambitieux d’initiatives à mettre en œuvre en 2020 et 2021. Parmi les initiatives prévues pour 2020 figurait le renforcement des garanties pour la jeunesse. La crise sanitaire a ébranlé le programme de la Commission. Aujourd'hui, que prévoit la Commission à l'égard des jeunes dans un contexte de crise qui les touche tout particulièrement ?

Quand nous avons rédigé ce document, personne n'imaginait ce qui allait suivre (---). Nous ne pouvions pas imaginer que la jeunesse européenne allait de nouveau subir de fortes pressions. Lors de la précédente crise économique en 2008, nous avons souvent parlé de génération perdue et mon premier souci et celui de la présidente de la Commission est qu’il ne faut en aucun cas permettre une nouvelle génération perdue. Parce que les jeunes sont les premières victimes des pertes d'emplois, des licenciements, d'embauches qui ont soudain été extrêmement limitées.

Les jeunes sortant de l'école ou qui sont sortis ont vu leurs perspectives d'emploi fortement remises en cause. C'est pourquoi le 1er juillet dernier, nous avons lancé un programme intitulé " Youth Employment Support (Yes)", en français "Soutenir l'emploi des jeunes : un pont vers l'emploi pour la prochaine génération".

Concrètement que propose ce programme pour les jeunes ?

Dans ce soutien à l'emploi, il y a une meilleure garantie pour la jeunesse. Même si nous ne pouvons pas garantir un emploi à tous les jeunes, nous devons leur garantir que les services de l'emploi leur proposent une aide bien ciblée. Ces dispositifs doivent leur permettre de trouver soit un emploi, soit de parfaire leur formation, soit pour ceux qui ont quitté prématurément l'école de les amener à y retourner. Le problème des fameux "ni" - ceux qui ne sont ni en emploi ni dans l'éducation - est un sujet extrêmement brûlant.

Il existe malheureusement des millions de jeunes qui sont dans cette situation. Ce sont les plus vulnérables, ceux qui ont le plus de difficultés à trouver un emploi. Grâce à un budget de 22 milliards d'euros, ce programme prévoit également des mesures de création d'emploi, de soutien à l'emploi, voire des aides à l'embauche. La politique de l'emploi des jeunes doit être bien articulée avec ce que les Etats membres mettent également en place.

Pour éviter à l'Europe une crise de l'emploi trop importante., l'Union européenne a mis en place le programme SURE qui permet de façon temporaire d'atténuer les risques de chômage en situation d'urgence. 16 Etats membres ont demandé à en bénéficier. La crise ne sera pas résolue demain. Pendant combien de temps ce programme pourra-t-il être proposé aux Etats membres ?

Souvent il est reproché à l'Europe de ne pas agir rapidement, là nous avons réagi très vite. Nous avons constaté que nous allions aller vers un chômage de masse. Très concernée par l'expérience du chômage partiel en Allemagne, la présidente Ursula von der Leyen a soutenu l'idée de mettre en place un programme de soutien au chômage partiel. Malheureusement la crise n'est pas finie, la reprise est moins forte, certains secteurs sont très impactés notamment les secteurs très sensibles du point de vue sanitaire, il faudra donc prolonger cette mesure pour ces secteurs.

A partir de cette expérience, nous allons travailler sur un système pour l'avenir. Malheureusement nous ne pouvons pas exclure que de nouvelles crises arriveront. L'an prochain, avec le commissaire européen à l'Economie Paolo Gentiloni, nous allons présenter un certain nombre d'idées pour un système permanent pour une assurance chômage en Europe.

Dans le Plan de relance européen historique adopté par le Conseil européen en juillet dernier, le Pacte vert européen sera la "stratégie pour la croissance de l’Europe". Comment faire en sorte que l'inégalité des droits sociaux ne soit pas creusée dans cette transition verte qui entraîne de grands bouleversements sur le marché de l'emploi ?

Nous savons que cette croissance plus soutenable, plus durable, qui vise précisément à lutter contre le changement climatique, mais qui prend en compte aussi toutes les autres dimensions de l'environnement, implique des mutations des transformations importantes.

Cette transition va entraîner la création d'emplois, de nouvelles activités, mais elle aura aussi un impact sur d'autres emplois qui vont effectivement disparaitre. Prenons l'exemple de l'automobile, nous passons plus vite que prévu de la mobilité classique avec moteur à explosion vers la mobilité électrique, et cela implique des changements considérables au niveau par exemple des constructeurs automobiles. Les voitures électriques nécessitent moins d'emplois qu'une voiture classique. Cette transition entraînera des changements de métiers mais Il y aura aussi des besoins d'investissements colossaux au niveau des réseaux, par exemple, et ces investissements créeront à leur tour des emplois.

L’exemple que vous donnez est intéressant, car la chaine de production automobile est longue avec de nombreux sous-traitants. Comment accompagner ces changements dans de plus petites entreprises ?

Bien sûr il y aura aussi un impact pour les fournisseurs du secteur automobile, il faudra le gérer, faciliter les transitions, requalifier les personnes. Il y a quelques jours, nous avons eu avec le commissaire européen au Marché intérieur Thierry Breton une large consultation avec le secteur automobile qui n'incluait pas uniquement les constructeurs mais également tous les acteurs concernés en amont et en aval pour voir quelles seraient les qualifications dont nous avons besoin et comment ces transitions doivent s'organiser. Il s'agit d'une entreprise considérable au cœur de laquelle nous devons apporter un soutien aux travailleurs.

Cela nécessite des instruments beaucoup plus efficaces, à la fois au niveau des entreprises, mais aussi des agences publiques de l'emploi qui doivent s'adapter à cette mission nouvelle.

En aggravant les inégalités entre les sexes, la crise sanitaire a fragilisé particulièrement les femmes partout en Europe. L'égalité hommes femmes est un principe important du Socle européen des droits sociaux. Quelles avancées concrètes l'Union européenne vise-t-elle ?

Il est problématique de devoir encore parler au 21e siècle de l'égalité entre hommes et femmes. Ce principe devrait être une évidence. Malheureusement, nous constatons que cette égalité n'est pas assurée au niveau de l'emploi, des salaires, des retraites et dans beaucoup d'autres domaines. L'Europe ne peut pas tout faire. Il y a aussi un travail à accomplir au niveau national pour assurer cette égalité.

Nous voyons par exemple que les jeunes filles ont plutôt de meilleurs résultats scolaires que les garçons, mais dans le cursus professionnel les femmes n'arrivent pas toujours à accéder aux mêmes postes bien qu'elles aient absolument les mêmes compétences, voire plus élevées.

C'est la raison pour laquelle nous allons adopter un instrument sur la transparence des salaires, parce qu'il faut admettre que dans beaucoup d'entreprises les femmes sont moins bien payées que les hommes pour les mêmes postes. S'il y a un écart de salaire, il doit être justifié. Cette transparence est absolument nécessaire. Il faut aussi promouvoir l'égalité au niveau des postes à responsabilité. L'Europe avait lancé une initiative qui malheureusement est restée bloquée pour qu'il n'y ait pas ce plafond de verre auquel se heurte beaucoup de femmes quand il s'agit s'accéder à des postes supérieurs.

Enfin, beaucoup de professions dont on a maintenant pu reconnaître l'importance cruciale pour nos sociétés sont occupées par une majorité de femmes parce que les hommes ne veulent pas occuper ces postes et sont souvent sous payées C'est le cas des infirmières, une profession très féminisée, dont on a beaucoup parlé. Il est temps d'avoir une réflexion sur la valeur sociale du travail.