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Mobilité européenne des apprentis : des obstacles encore nombreux

Actualité 25.10.2018 Justine Daniel

Au Campus des métiers et de l'artisanat de Joué-lès-Tours (Indre-et-Loire), plus de 150 apprentis et professeurs ont participé à une consultation citoyenne sur la mobilité européenne, en présence de l'eurodéputé Jean Arthuis (LaREM) et de la députée Sabine Thillaye (LaREM). Barrière de la langue, reconnaissance des compétences acquises, financements… les freins à la mobilité demeurent selon eux nombreux. Et ce malgré la nouvelle loi pour la liberté de choisir son avenir professionnel, qui prévoit "d'encourager la mobilité […] internationale des apprentis".

De gauche à droite : Benjamin Déchelle, Mauro Cuzzoni, Jean Arthuis, Gérard Bobier et Sabine Thillaye - Crédits : Justine Daniel

De gauche à droite : Benjamin Déchelle, Mauro Cuzzoni, Jean Arthuis, Gérard Bobier et Sabine Thillaye - Crédits : Justine Daniel

"Vos témoignages sont importants", explique Jean Arthuis (LaREM) à l'assistance d'apprentis et de professeurs présents au Campus des métiers et de l'artisanat de Joué-lès-Tours (Indre-et-Loire), le 19 octobre. Ceux-ci se sont déplacés pour une consultation citoyenne sur la possibilité d'effectuer une mobilité à l'étranger. Car "en tant que député européen, on a parfois l'impression de vivre dans une bulle", insiste le député européen auteur d'un rapport pour adapter le cadre de l'apprentissage à Erasmus. Encourager la mobilité des apprentis vise "aussi à susciter un sentiment d'appartenance à l'Union européenne et d'éveiller cette citoyenneté : aller à l'étranger permet de se rendre compte de son histoire commune et de sa propre identité", soutient de son côté Sabine Thillaye, députée (LaREM) à l'initiative de la consultation.

Si la nouvelle loi Pour la liberté de choisir son avenir professionnel, promulguée le 6 septembre, prévoit que "15 000 jeunes apprentis auront la possibilité chaque année de partir en "Erasmus pro" en Europe d’ici la rentrée 2022", rares sont ceux qui profitent actuellement de cette opportunité. Contrairement aux étudiants dont le cursus universitaire facilite le séjour Erasmus.

Redorer l'apprentissage

Dans l'amphithéâtre de ce campus récemment rénové, promouvoir la mobilité européenne est aussi une façon de redorer le blason de l'apprentissage, longtemps présenté en France comme "une voie de garage" pour des élèves en difficulté scolaire, observe le Directeur du campus, Benjamin Déchelle. Alors que "l'apprentissage c'est la voie royale", soutient Jean Arthuis : "les pays européens où le chômage des jeunes est le plus faible sont ceux qui ont les filières en apprentissage les plus développées", avance-t-il.

Actuellement, les apprentis peuvent profiter de mobilités courtes d'une à trois semaines dans le cadre d'Erasmus Pro. Mais cela implique que le Centre de formation des apprentis (CFA) mette en œuvre de nombreux moyens pour accéder aux financements européens, voire qu'ils disposent d'un jumelage avec un centre de formation à l'étranger. C'est le cas du campus de Joué-lès-Tours, qui accueille actuellement des Allemandes en filière tapisserie à Düsseldorf. Les mobilité longues de quatre à six mois sont pour l'instant réservées aux étudiants en post-apprentissage.

"Qui souhaiterait partir en mobilité longue dans le cadre de sa formation ?" interroge Jean Arthuis. Rares sont ceux à lever la main. Et pour cause. Les Compagnons du Devoir ont aidé Maëlle, en apprentissage de peintre, à partir 6 mois au Danemark. Mais à son retour, l'étudiante a perdu confiance et ne s'est même pas présentée à l'examen, craignant ne pas avoir acquis les compétences nécessaires pour le passer.

Alors que pour certains métiers, l'apprentissage d'une autre langue ou même d'autres techniques pour s'adapter à la clientèle devient fondamental. Émilie, en deuxième année de BTS Esthétique, explique que "dans les spas par exemple il y a beaucoup d'étrangers, donc il est indispensable de parler anglais et que ce soit inclus dans le parcours de formation."

Barrière de la langue : plus de cours et de confiance

Mais les apprentis sont nombreux à partager leurs difficultés à communiquer une fois sur place : la barrière de la langue est un obstacle qui leur semble difficile à gérer, même parmi ceux qui ont déjà effectué une mobilité courte. "Mon maître d'apprentissage ne parlait même pas anglais", relate Madeline, partie deux semaines en Allemagne dans le cadre de son apprentissage en Boucherie : "je garde un bon souvenir de ce séjour mais je n'ai eu que 3 heures d'allemand par semaine, quelques temps avant de partir". Même chose pour Margaux, qui étudie l'horlogerie : "avec 20 heures d'allemand avant de partir et 2 heures d'anglais par semaine on ne peut pas faire grand-chose".

Et pour cause, "l'anglais est une matière bonus pour certains, à raison de 2 heures, une semaine par mois", explique Nathalie Imbert, professeure d'anglais dans l'établissement. Il y a par ailleurs "un gros travail à faire pour réconcilier les élèves avec l'anglais, notamment en leur démontrant que la langue est utile dans leur métier au quotidien".

Certains élèves avouent ne pas être capable de parler même après plusieurs années de cours. Comme Laurine, dont la classe accueille des Allemandes : "elles parlent toutes anglais alors que seules deux d'entre nous arrivent à communiquer avec elles, et pourtant j'ai fait un bac." Privilégier l'oral en cours serait donc une solution pour la jeune fille, qui explique "avoir beaucoup plus appris la langue en parlant avec les Allemandes qu'en plusieurs années de cours".

Améliorer l'enseignement des langues dans les filières en apprentissage semble évident à l'assemblée. Mais dans le cadre de mobilités longues, "à partir du moment où l'on a besoin de manger, de vivre, la barrière de la langue n'est plus un problème", selon Mauro Cuzzoni, conseiller municipal à la ville de Tours né en Italie. "Il faut oser parler : on s'en fiche des fautes", renchérit Sabine Thillaye, franco-allemande qui ne connaissait pas la langue avant son arrivée en France. Par ailleurs, "le langage du métier est très important", juge un professeur.

"Nous avons appris à nous débrouiller avec la langue", raconte aussi Romain qui a passé trois semaines en République tchèque dans le cadre de son apprentissage en carrosserie. Car surtout, c'était de "très bonnes expériences : on a appris de nouvelles techniques et même changé d'outillage." Le jeune homme plaide même pour une mobilité longue pour tous :  "tout le monde devrait faire ça mais plus longtemps : là on n'a même pas eu le temps de finir nos projets."

L'équivalence des compétences

Expliquer ses compétences à l'étranger ou valider les compétences acquises durant le séjour constituent aussi des obstacles majeurs à la mobilité dans le cadre d'un apprentissage. Pour Margaux, "le fait qu'on ne puisse pas valoriser des compétences acquises sur notre CV ce n'est pas normal". "L'idée serait d'inclure ces six mois dans la durée de formation ce qui permettrait de valider les compétences acquises durant le séjour", rétorque Jean Arthuis. Mais pour le moment, c'est difficile.

Un élève parti en Italie pour une mobilité courte explique qu'il n'a pu qu'observer le travail de l'entreprise dans laquelle il se trouvait car "il y avait un problème de confiance en mes compétences et ma formation : personne ne savait vraiment ce que je savais faire". Ou encore Anaïs qui part en mobilité longue post-apprentissage de s'interroger : "comment s'assurer que le maître de stage sera bon ?". D'autant plus que les entreprises peuvent aussi être réticentes à accepter un apprenti étranger, qui ne parle pas leur langue et sans cadre pour évaluer leurs compétences.

Autant de questions qui doivent être fondées sur une relation de confiance entre les différents acteurs qui encadrent de tels échanges. La Commission européenne développe plusieurs mesures dans le cadre de son Nouvel agenda des compétences pour l'Europe, pour permettre la reconnaissance des compétences entre les États membres via un système d'équivalences mais tout ceci est encore en cours de discussions. Et pour créer de la confiance entre des centres de formation au cœur de systèmes parfois complètement différents - l'Italie n'a par exemple pas de contrat d'apprentissage - "il faut des référents qui développent des relations de confiance avec des centres jumelés pour être sûr qu'on se comprend bien", soutient Jean Arthuis.   

L'avenir des référents mobilité en question

Ces référents Mobilité mettent déjà en œuvre ce type de relations avec des centres de formation à l'étranger, mais la nouvelle loi française pourrait cependant limiter leurs moyens. D'autant plus que la lecture du rapport Arthuis en font réagir certains : "toutes les solutions proposées impliquent de nombreuses démarches administratives pour lesquels les référents mobilités ne sont pas forcément armés".

La loi pour la liberté de choisir son avenir professionnel, promulguée en septembre 2018, prévoit que les branches professionnelles et non plus les Régions financent les apprentis. Une nouvelle instance publique, France compétences, sera chargée de répartir les fonds destinés à l'apprentissage selon un système controversé de financement au contrat : "on recevra un certain montant pour chaque apprenti formé mais si une filière n'a plus que quelques apprentis, ça sera très difficile de la maintenir", proteste Gérard Bobier, Président de la Chambres des métiers et de l'artisanat d'Indre-et-Loire, en conférence de presse.

Et s'agissant de la mobilité, le problème c'est "qu'on ne sait pas si le référent mobilité sera inclus dans le financement au contrat, et si ce n'est pas le cas, si ça sera financé d'une autre façon", explique Benjamin Déchelle. La publication des modalités concernant les coûts de formation pris en charge par France compétences est envisagée pour janvier 2019. Même si la loi permet de flexibiliser le cadre de l'apprentissage et faciliter le mobilité, défend Sabine Thillaye ! elle prévoit par exemple la possibilité d'adapter les horaires de travail au secteur d'activité, ou encore que les acteurs locaux qui accueillent l'apprenti soient responsable des conditions d'exécution du contrat. Et "chez les entreprises aussi il y a une culture à changer : tout ce qu'on peut faire vers l'extérieur de nos frontières doit être vu comme une opportunité et non pas un frein", rétorque également la députée.

Les financements européens annoncés en forte augmentation par les deux députés sont attendu de pied ferme : "la Commission européenne a proposé de doubler les crédits alloués à Erasmus dans son ensemble pour après 2021 et le Parlement européen a même voté pour les tripler". Mais les procédures d'obtention de ces crédits européens apparaissent complexes. "On doit faire des dossiers deux ans à l'avance" et par ailleurs, "il y a un manque de transparence sur les critères d'attribution des crédits", explique Benjamin Déchelle. Des dossiers sont selon lui rejetés sans justification.

L'ensemble des acteurs attend donc de voir la suite. "Nous serons très vigilants à l'application de cette nouvelle loi", assure Gérard Bobier. Jean Arthuis est de son côté optimiste : "Nos marges de progression sont énormes", conclut-il d'un sourire.