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Migrations : le bourbier européen

Actualité 13.03.2017

Depuis le début de la crise migratoire en 2015, l'Europe peine à proposer des projets efficaces et globaux pour endiguer les flux migratoires, notamment sur les routes de la Méditerranée. Le sujet était au cœur des conversations lors du Conseil européen des 9 et 10 mars. L'urgence de la situation et l'agenda politique européen pressent les dirigeants à agir ensemble. Les solutions proposées seront-elles suffisantes ?

Migrations : le bourbier européen

Une coopération paralysée

La crise migratoire sans précédent que traverse l'Europe depuis deux ans a mis en lumière le manque de coopération entre les états membres de l'Union européenne. La crise est loin d'être terminée, il y a urgence à agir et à sécuriser la route de la Méditerranée qui compte parmi les routes migratoires les plus mortelles et les plus dangereuses.

Selon l'Organisation internationale pour les migrations (OIM, liée aux Nations unies depuis 2016), 521 migrants ont trouvé la mort en Méditerranée du 1er janvier au 5 mars 2017. 20 000 autres sont parvenus à atteindre les côtes européennes durant la même période. Le manque de volonté politique et de plans d'actions cohérents encouragent certains pays à agir selon leur bon vouloir, parfois au mépris du droit international.

Pied-de-nez

Le 7 mars 2017, le Parlement hongrois a adopté à une large majorité la réintroduction de la mise en détention systématique de tous les demandeurs d'asile entrés dans le pays. Une mesure déjà adoptée auparavant par le pays mais supprimée en 2013 sous la pression de l'UE et du Haut commissariat de l'ONU aux réfugiés (HCR).

Par ailleurs, MSF a fait part de ses inquiétudes jeudi 9 mars concernant la "violence  généralisée" à l'égard des migrants et les "traitements cruels" qui seraient perpétrés par les forces locales. A la suite de cette provocation assumée par le Premier ministre ultranationaliste hongrois Viktor Orbán, les migrants seront désormais placés dans des "zones de transit" aux frontières avec la Serbie et la Croatie, détenus dans l'attente d'une décision définitive concernant leur demande d'asile. Un pied-de-nez à l'UE. Face à cette décision, le commissaire européen chargé des Migrations Dimitris Avramopoulos, a indiqué qu'il se rendrait prochainement en Hongrie pour une "discussion sérieuse" avec les autorités de ce pays.

Tous les États membres doivent partager les responsabilités en ce qui concerne l'accueil des demandeurs d'asile en Europe

Jeudi 9 mars 2017, la députée suédoise Cecilia Wikström a présenté son rapport sur  la réforme du droit d'asile en Europe. Le règlement de Dublin III, qui détermine quel État membre est responsable du traitement d'une demande d'asile, est au cœur des débats au sein de l'UE. Il prévoit la prise en charge des migrants et des réfugiés sur les pays par lesquels ils sont entrés dans l'UE.

Or, la majorité des réfugiés qui atteignent l'Europe ne souhaitent pas rester dans les pays d'arrivée comme l'Italie ou la Grèce mais visent plutôt l'Allemagne ou le Royaume-Uni, où les perspectives économiques sont plus favorables. Devant la commission des libertés civiles au Parlement européen, Cecilia Wilkström a rappelé que "tous les États membres doivent partager les responsabilités en ce qui concerne l'accueil des demandeurs d'asile en Europe, et ceux qui refusent ne devraient pas bénéficier des fonds de solidarité des autres États membres".

Migrations : une schizophrénie européenne ?

La Commission européenne affirme vouloir remédier aux faiblesses du système actuel, en veillant à ce que les responsabilités soient mieux partagées entre les pays et que les procédures de traitement des demandes d'asile soient accélérées.

Jeudi 9 mars lors d'une conférence de presse, le président du Parlement européen Antonio Tajani rappelait l'urgence d'actions communes : "la solidarité est importante, nous devons rendre plus efficace le système d'asile européen pour mieux contrôler l'immigration".

La Commission européenne a durci le ton face aux Etats membres qui refusent d'accueillir des réfugiés, tout en appelant à renforcer les mesures nationales contre les migrants "économiques". Jeudi 2 mars, le premier Vice-président de la Commission européenne Frans Timmermans et le commissaire à la migration Dimitris Avramopoulos ont appelé les Etats à appliquer de manière plus rapide et plus ferme les politiques de retours et de raccourcir "les délais de recours" contre ces décisions de retours. Amnesty international a vigoureusement critiqué ces propositions qui constituent un "catalogue du pire" et appelle l'Europe à "réviser de toute urgence ces pratiques".

Sous-traitance

Afin d'endiguer le flux de migrants passant par la Méditerranée, l'UE souhaite également développer des accords avec des Etats africains, sur le modèle de l'accord UE-Turquie conclu en novembre 2015. Contre une première enveloppe de 3 millions d'euros fournie par l'UE, la Turquie a promis de s'occuper des 2,2 millions de réfugiés syriens présents sur son territoire. L'accord est toujours vivement contesté.

L'Europe veut encourager les pays méditerranéens à mieux contrôler les départs. Depuis début janvier, 80% des migrants arrivés en Europe sont venus par la Libye en Italie. Le 2 février dernier, le chef du gouvernement d'Union nationale de Libye Fayez al-Sarraj et le président du Conseil italien Paolo Gentiloni ont signé un accord pour renforcer leur coopération en matière de lutte contre le trafic illégal de migrants en Méditerranée. L'UE, qui a soutenu ce mémorandum, s'est dite prête à financer des camps en Libye où sont retenus les candidats à la traversée.

Depuis la chute de Mouammar Kadhafi en 2011, le pays reste politiquement fragilisé. Un gouvernement d'entente nationale a été formé en mars 2016 sous l'égide de l'ONU. Mais l'Armée nationale libyenne et les nombreuses milices djihadistes du pays essaient toujours de prendre le pouvoir. Ces conditions rendent les discussions avec la Libye difficiles pour l'UE. Beaucoup s'interrogent sur la capacité du gouvernement libyen à mettre en œuvre cet accord. Selon l'Unicef, plus de 250 000 migrants seraient en Libye.

2017, année de tous les dangers pour l'UE

Comment enrayer les flux de migrations sur la route de la Méditerranée ? C'est pour tenter de trouver des réponses qu'Angela Merkel s'est rendue jeudi 2 mars en Égypte, puis en Tunisie le lendemain. La chancelière allemande insiste depuis des mois sur le rôle crucial que doivent jouer selon elle les pays du Maghreb afin d'endiguer le flux de demandeurs d'asile qui s'accumulent sur les côtes africaines.

Au Caire, Angela Merkel a demandé au président Abdel Fattah Al-Sissi d'empêcher l'ouverture d'une nouvelle route vers l'Europe via l'Egypte. A Tunis, la chancelière a arraché au président Béji Caid Essebsi un accord pour identifier dans les 30 jours les ressortissants tunisiens en situation irrégulière et à leur délivrer en une semaine les documents de voyages nécessaires à leur rapatriement.

L'agenda politique motiverait-il ces initiatives ? Le 24 septembre 2017, les Allemands se rendront aux urnes pour désigner leur nouveau gouvernement. La question migratoire est au cœur des débats. Le parti eurosceptique et xénophobe Alternative pour l'Allemagne (AfD) en a fait son thème principal de campagne. La chancelière, qui se présente à un quatrième mandat, est pressée d'agir face à l'audience de l'AfD et aux pressions de son propre camp.

Égoïsmes

(...) l'absence d'Europe, la sortie de l'Europe, serait pour chacun un risque supplémentaire. La solution politique des extrémistes, des souverainistes et des nationalistes est la pire des solutions possibles

Ailleurs en Europe, les mouvements eurosceptiques et anti-immigration ont le vent en poupe. Au Pays-Bas, le leader xénophobe du Parti pour la liberté (PVV) Geert Wilders, domine la campagne pour les législatives du 15 mars. En France, la présidente du Front-national (FN) Marine Le Pen a fait du protectionnisme et du souverainisme son porte drapeau. La candidate à l'élection présidentielle qui aura lieu les 23 avril et 7 mai prochains, souhaite rétablir les frontières nationales en sortant de l'espace Schengen.

Interrogé sur la progressions des mouvements nationalistes, François Hollande a déclaré lors du Conseil européen le vendredi 10 mars : "Face à des menaces protectionnistes, face à de l'isolationnisme, face à des empires qui ressurgissent, l'Europe est non seulement une nécessité mais une force au service du monde". Préoccupé par la montée de l'extrême droite en Europe, le Président français a prié les européens et les chefs d'États et de gouvernements à se saisir du problème et à "chasser les égoïsmes nationaux".

François Hollande a averti : "Si chacun vient chercher son seul intérêt ce sera autant d'arguments pour les  souverainistes, les nationalistes et les extrémistes pour plaider pour une sortie de l'Union européenne et de la zone euro. […] non seulement l'Europe peut être un progrès pour tous, mais l'absence d'Europe, la sortie de l'Europe, serait pour chacun un risque supplémentaire. La solution politique des extrémistes, des souverainistes et des nationalistes est la pire des solutions possibles".

Créer une politique migratoire européenne globale

Chacun est d'accord pour dire que la question migratoire est urgente et doit être placée "au centre des discussions des dirigeants européens", comme l'a rappelé vendredi 10 mars la Haute représente de l'UE pour les affaires étrangères Federica Mogherini. Parallèlement à ce sommet des 27 (sans le Royaume-Uni), des hauts fonctionnaires de l'UE et de l'OIM se sont réunis jeudi 9 mars à Bruxelles pour proposer des solutions et relever les défis liés à la gouvernance mondiale des migrations. Parmi eux, sécuriser les routes empruntées par les migrants.

Cette réunion annuelle, connue sous le nom de "Réunion des hauts fonctionnaires", était animée par Christos Stylianides, commissaire européen chargé de l'aide humanitaire et de la gestion des crises. "ll ne fait aucun doute qu'aujourd'hui, la migration est l'une des grandes tendances qui définissent notre siècle" a assuré ce dernier. "Construire des murs et des clôtures n'est pas seulement contre notre humanité commune, c'est aussi une mauvaise politique". Si l'UE veut tenir ses engagements et défendre ses valeurs, elle doit répondre aux causes profondes et aux conséquences de l'accroissement de la mobilité humaine, aux multiples situations d'urgence complexes et aux défis économiques persistants.

Pousser les ambitions

Le déclin démographique et le climat politique hostile aux migrations continuent de caractériser la situation mondiale qui prévaut et l'agenda européen. Au cours de la réunion, l'UE et l'OIM dirigé par William Lacy Swing se sont accordés pour renforcer davantage la coopération sur la voie de la Méditerranée centrale, afin d'assurer la protection des migrants conformément aux normes internationales.

Une décision nécessaire qui doit précéder d'autres mesures et pousser les ambitions des dirigeants européens. Les organisations internationales, la société civile et les autorités locales doivent travailler ensemble pour faire de la politique migratoire européenne globale, cohérente et durable une réalité. Pour résumer les discussions de ce Sommet vendredi 10 mars, le Président du Conseil européen Donald Tusk avait préparé un proverbe africain : "Si vous voulez aller vite, allez-y seul. Si vous voulez aller loin, allez-y ensemble".

 

Article dirigé par Toute l'Europe et réalisé avec Open Diplomacy