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Michel Sallé : "Si les Islandais votaient aujourd'hui pour une adhésion à l'UE, le non l'emporterait"

Actualité 27.04.2011

Samedi 9 avril, l'Islande a rejeté, pour la seconde fois par référendum, l’accord signé avec le Royaume-Uni et Les Pays-Bas pour rembourser la faillite de la banque Icesave. Parallèlement, le Parlement européen se félicitait des avancées du pays dans son processus d'adhésion à l'UE. Toute l'Europe fait le point sur la situation. Interview de Michel Sallé, docteur en science politique et auteur d’une thèse sur l’Islande contemporaine.

 

Toute l'Europe : Etes-vous d'accord avec le Président Olafur Ragnar Grimsson pour affirmer que le résultat du référendum sur la loi Icesave n'aura que peu de conséquences économiques ?


Michel Sallé : Il y aura sans aucun doute un jugement. Mais sous quelle juridiction ? L'obligation de garantie par le gouvernement islandais ne va pas de soi. La législation européenne n'est pas très claire à ce sujet. Néanmoins, selon les derniers chiffres, [la banque islandaise] Landsbanki devrait être en mesure de rembourser près de 100% de sa dette d'ici la fin de l'année. Les Islandais font peut-être le pari que s'ils arrivent à rembourser l'essentiel de ce qui est dû, les gouvernements britannique et hollandais renonceront à engager une action en justice.

Malgré tout, et contrairement à ce qu'affirme Olafur Ragnar Grimsson, il y a bien un impact économique au résultat du référendum. Un récent rapport de la banque centrale islandaise a révisé à la baisse ses prévisions de croissance pour 2011. L'Islande a en effet de réelles difficultés pour retrouver la confiance des marchés et des capitaux. L'affaire Icesave qui n'en finit pas n'aide pas à rétablir cette confiance.

Toute l'Europe : Il s'agit également d'un échec pour le gouvernement et le Parlement. Y aura-t-il des conséquences politiques ?


Michel Sallé : Le Président Olafur Ragnar Grimsson est revenu pour la deuxième fois sur le jugement du Parlement et du gouvernement, alors que ce dernier (une coalition Sociale-Démocrate/Gauche-Verte) a déjà bien du mal à fonctionner. Pour sortir de la crise, il a dû prendre de sévères mesures d'austérité, critiquées par la population. L'affaire Icesave est donc venue aggraver la perte de popularité de la coalition au pouvoir.

La déception des Islandais est d'autant plus grave que le pays a toujours connu un antiparlementarisme latent. Les liens connus des partis (notamment le parti de l'Indépendance) avec les grandes familles ou les grandes entreprises islandaises ont toujours été mal perçus par l'opinion publique.

La victoire de Jon Gnarr à la mairie de Reykjavik est l'un des exemples les plus récents de cette déception. En créant un parti qui s'engage à ne pas respecter ses promesses, Jon Gnarr a permis à de nombreux Islandais d'exprimer leur opposition à "la clique" au pouvoir. Sa victoire à Reykjavik est également la raison pour laquelle les partis d'opposition n'ont pas demandé la dissolution du Parlement et des élections anticipées après le deuxième échec du référendum. Le nouveau parti de Jon Gnarr aurait pu en être le seul bénéficiaire.

Le "non" au référendum peut donc s'expliquer de différentes manières : c'est un "non" à l'accord Icesave, un "non" à la "clique" qui gouverne, un "non" aux Anglais (qui ont tout de même qualifié les Islandais de terroristes), et bien sûr un "non" à l'UE.

Toute l'Europe : L' affaire Icesave a-t-elle joué un rôle dans le ressenti des Islandais vis-à-vis de l'UE ?


Michel Sallé : Les Islandais n'ont jamais été très pro-européens. L'Union européenne a toujours été pour eux quelque chose d'assez obscur, difficile à comprendre. Entrer dans l'Union reviendrait selon eux à monter dans un bateau dont le cap n'est pas fixé et où ils n'auraient jamais accès à la barre. Certes, le pays fait partie de l'AELE, mais avant tout parce que les autres pays nordiques y sont entrés également. Pour le reste, les Islandais ont toujours choisi l'attentisme.

Pourtant en octobre 2008, cette même Union, mais surtout la monnaie européenne, sont apparues comme un refuge face à la crise. Cela n'a pas duré. Dès décembre 2008, le pourcentage d'opinions favorables à l'adhésion est redescendu aux environs de 50%.

Il est vrai que l'UE n'a pas beaucoup aidé l'Islande dans la crise. De plus, le premier accord Icesave a été rendu publique au même moment que le projet de loi autorisant le gouvernement à entrer en négociation pour une adhésion. Il y a eu en quelque sorte une collision malheureuse entre les deux projets, liant la loi Icesave à l'adhésion européenne dans l'esprit des Islandais.

Toute l'Europe : Selon vous, comment les négociations se présentent-elles ? Quels sont les points sensibles ?


Michel Sallé : Le point le plus sensible reste la question de la pêche. Il faut savoir que le poisson a une place toute particulière dans l'inconscient islandais. Même s'il ne représente aujourd'hui que 40% des exportations et 10% de l'activité économique, il reste une assurance, comme l'a d'ailleurs très bien souligné l'ancien Premier ministre Geir Haarde au cœur de la crise : "il y aura toujours assez de poisson dans la mer, pour nous les Islandais !".

Les Islandais n'accepteront jamais de perdre la gestion de la pêche au profit de Bruxelles, ce qu'implique pourtant l'adhésion. L'Union européenne serait néanmoins en train de réfléchir à une gestion nationale de la pêche avec des règles définies au niveau européen. Ce serait le seul compromis que pourrait accepter le gouvernement islandais.

A côté de cela, les questions de l'agriculture et de la pêche à la baleine ont une bien moindre importance. Pour l'agriculture, il sera vraisemblablement facile de trouver un compromis sur le modèle des pays du nord. La pêche à la baleine est quant à elle une tradition bien plus qu'une réelle activité économique. Un accord pourra donc être également assez facilement trouvé.

 

Toute l'Europe : Pensez-vous que le Parlement européen a raison de se montrer optimiste sur une évolution de l'opinion publique islandaise en faveur de l'adhésion ?


Michel Sallé : Si les Islandais votaient aujourd'hui pour une adhésion à l'UE, le "non" l'emporterait. Les conclusions de la Commission et du Parlement européen se veulent sans doute rassurantes et persuasives. Il ne faut pas oublier que les négociations d'adhésion ont débuté sous présidence suédoise, avec un commissaire à l'Elargissement finlandais, Olli Rehn, et notoirement pro-islandais. Les pays nordiques sont les premiers partisans de l'entrée de l'Islande dans l'Union européenne. Les derniers élargissements européens, à l'est, les ont marginalisés et ils souhaitent désormais reconstituer une sorte de conseil nordique. C'est un peu leur position qu'exprime le Parlement européen.

De plus, avec le réchauffement climatique, l'Islande a une position géographique de plus en plus stratégique. L'Union européenne aurait donc tout intérêt à compter l'Islande parmi ses membres, un intérêt qui pourrait favoriser l'adoption de compromis.

Mais si la question de la pêche reste insoluble, une négociation réussie devrait aboutir, selon moi, à une adhésion de l'Islande à l'Euro mais pas à l'Union européenne. Certes, les autorités européennes n'envisagent pas aujourd'hui une entrée dans la zone euro sans adhésion. Mais, le Monténégro utilise de fait l'Euro sans être membre de l'UE. Ce serait à court terme une solution intelligente. L'Islande fera de toute manière le choix de l'UE, surtout si la Norvège y entre. Or à long terme, cela devrait arriver, lorsque le pays n'aura plus autant de ressources pétrolières.

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