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Michel Barnier : "l’avenir de l’Europe est bien plus important que le Brexit"

Actualité 20.11.2017 Céline Schmitt

Alors que le sixième cycle de négociations sur le Brexit vient de se terminer à Bruxelles sans grandes avancées, Michel Barnier, chargé de la conduite des négociations avec le Royaume-Uni pour le compte de l’Union européenne, dresse l’état des lieux, d’un divorce "complexe", aux conséquences parfois "sous-estimées". Invité le 16 novembre par la chaire de l’Union européenne du Conservatoire national des arts et métiers (CNAM), Michel Barnier s’est exprimé avec détermination et pédagogie sur les "grands enjeux européens" à l’aune du Brexit.

Michel Barnier, en 2017

Michel Barnier, en 2017 - Crédits : Anthony Dehez, Union européenne

"Il faut tirer les leçons du Brexit"

"Vous n’avez pas devant vous un super technocrate européen", s’est défendu Michel Barnier, négociateur en chef de l’Union européenne pour le Brexit, lors de son intervention au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM) sur le thème des "grands enjeux européens". Une entrée en matière percutante, en réponse aux accusations des mouvements d’extrême droite européens, dont les récents scrutins ont confirmé la progression, notamment en Allemagne et en République tchèque.

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A l’heure où 70 millions de Britanniques s’apprêtent à quitter l’Union européenne, Michel Barnier dresse le tableau d’un monde "imprévisible" et "injuste", dans lequel aucun pays européen ne saura faire cavalier seul. "Personne ne demande d’abandonner son patriotisme", nuance l’ancien commissaire européen au Marché intérieur, "mais dans le monde actuel, le choix n’est plus entre France ou Europe, le choix est entre une Europe souveraine ou une Europe sous influence et sous-traitante. (…)  Je ne me suis pas engagé pour que mon pays soit spectateur, (…) pour qu’on subisse". Pour cela, l’Europe doit rester à la table des négociations, celle où s’organise "l’ordre et le désordre du monde", prévient-il. "Si nous ne sommes pas ensemble nous sommes foutus".

Michel Barnier le reconnait volontiers, "il y a beaucoup de choses à changer à Bruxelles". Pourtant, l’Union européenne devra "tirer les leçons du Brexit", "être moins naïve face à la concurrence mondiale" et mieux "protéger" les citoyens. A cet égard, le négociateur en chef de l’Union européenne se place dans le sillage d’Emmanuel Macron et invoque des réponses "à tous les niveaux". Un défi que les chefs d’Etat et de gouvernements européens semblent selon lui souhaiter relever, animés par un nouveau "sentiment collectif de responsabilité" et un nouveau "volontarisme européen".

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"Des conséquences sous-estimées"

Michel Barnier l’affirme, les questions posées par le départ du Royaume-Uni de l’Union européenne ne seront pas oubliées, néanmoins pour l’heure l’urgence est à "l’organisation d’un divorce". Une gageure après "44 années d’intégration", l’élaboration de "centaines de lois" et la signature "d’un millier de traités internationaux", énumère-t-il. De fait, le 29 mars 2019, les Britanniques sortiront "mécaniquement de 755 traités", mais également de l’Euratom, d’Europol, ou encore de l’Agence de défense européenne. Autant d’administrations que le Royaume-Uni devra alors "reconstruire". Face à ces multiples inconnues, le négociateur européen demeure ferme. "Ne nous demandez pas de fragiliser le projet européen car vous avez demandé de le quitter".

Alors que les Britanniques et les Européens en sont déjà à leur sixième cycle de négociations et que les discussions patinent toujours à Bruxelles, Michel Barnier le réaffirme : la priorité est donnée aux sujets qui créent de "l’incertitude". En premier lieu : le sort des 4,5 millions d'Européens établis au Royaume-Uni et de Britanniques installés sur le continent européen. Le regroupement familial, les prestations sociales, les droits des travailleurs, sont autant de points d’achoppement entre Londres et Bruxelles. Pour Michel Barnier, pas de doute, "nous devons sécuriser les droits de ces personnes acquis jusqu’à la date du 29 mars 2017 à minuit".

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Autre enjeu prioritaire des négociations : le nouveau dessin des frontières entre le Royaume-Uni et l’UE. Cette question concerne Chypre – où deux bases militaires britanniques sont installées – mais surtout l’Irlande du Nord, encore marquée par le conflit "tragique et violent" entre les protestants et les catholiques. Une fois encore, M. Barnier mentionne la "fragilité" de la situation, rappelant que la paix entre les deux Irlande fut rétablie dans le cadre d’une politique européenne et que de nombreux points de coopération entre le nord et le sud de l'île sont soutenus par des budgets européens. "Je ne ferai rien qui puisse fragiliser ce processus de paix", a-t-il confirmé. "Nous allons devoir assurer des contrôles, sans pour autant construire des frontières".

Enfin, reste la délicate question budgétaire. Là encore, le négociateur en chef du Brexit se veut ferme : "il n’est pas question de payer à 27 ce que l’on a décidé à 28 (…) même si les Britanniques partent au bout de deux ans", assène-t-il. Alors que Michel Barnier souhaite conclure cette question de la facture du Brexit d’ici à la mi-décembre, il rappelle que le budget de l’Union européenne a été approuvé par les 28 parlements nationaux des Etats membres en 2014 et ce "pour une période de sept ans". Un état de fait qui ne laissera pas les Britanniques pour compte puisque, comme le rappelle M. Barnier, ces derniers "pourront également en profiter jusqu’au bout".

"Nous n’accepterons pas de dumping contre nous"

Et après ? En décembre prochain, si et seulement si l’Europe et le Royaume-Uni aboutissent à un accord sur la première étape des discussions, "nous débuterons les négociations avec un pays" qui sera alors devenu tiers, explique-t-il. Un changement qui ne sera pas neutre, puisqu’au regard des lignes rouges tracées par les Britanniques – qui refusent d'appliquer les quatre libertés de circulation indispensables à leur maintien dans le marché unique et l’union douanière – "c’est un accord de type Canada ou Corée du Sud que nous allons négocier".

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En ce qui concerne les futurs accords de coopération pour les universités, la sécurité des citoyens ou encore la défense, ces derniers seront conclus "sur une base juridique différente, d’avant le divorce". Une évolution qui "concerne tout le monde", explique-t-il puisqu’à l’image du traité transatlantique avec le Canada (CETA), il reviendra non seulement aux institutions européennes, mais également à chacun des parlements nationaux des 28 Etats membres de les ratifier.  

Ce processus, qui va de fait à rebours de la construction européenne telle que nous l'avons connue jusqu'à présent, pose désormais de nouvelles questions. "Est-ce que cette divergence sera maitrisée et mesurée ou bien deviendra-t-elle un outil de dumping et de concurrence" ? Une fois de plus, et alors que cette menace est régulièrement brandie par Londres, Michel Barnier se veut rassurant et l’affirme sans ambages : "nous n’accepterons pas de concurrence déloyale !". "Nous n’allons pas accepter, sous prétexte que les Britanniques s’en vont, que notre modèle soit mis en danger", insiste-t-il encore.

Au final, face à ces multiples inconnues et malgré un processus qu’il regrette, Michel Barnier se place à nouveau dans le sillage des dirigeants européens et cite Angela Merkel pour synthétiser sa pensée : "l’avenir de l’Europe est bien plus important que le Brexit".