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Marcel Gauchet : "Parler de citoyenneté européenne n'a aucun sens !"

Actualité 06.01.2011

Profitant de la sortie du troisième volume de L'avènement des démocraties de Marcel Gauchet, nous avons demandé au philosophe ce qu'il pensait de l'Union européenne. Selon lui, cette dernière joue un rôle non négligeable dans la construction de la démocratie et de la paix sur le continent, mais reste trop peu politique pour impliquer ses citoyens. Par ailleurs, si d'un côté l'idéologie libérale commence à s'essouffler en Europe, Marcel Gauchet craint que les extrémismes ne progressent quant à eux dangereusement...

 

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Marcel Gauchet est historien et philosophe, auteur notamment du Désenchantement du monde et de La démocratie contre elle-même. Le troisième volume de L'avènement de la démocratie, "A l'épreuve des totalitarismes (1914-1974)", aux éditions Gallimard, est consacré à la crise totalitaire sur laquelle débouche la Grande Guerre, et s'efforce d'en établir la signification dans l'histoire de la démocratie.

A l'épreuve des totalitarismes

 

Touteleurope.eu : Dans A l’épreuve des totalitarismes, 1914 - 1974, vous analysez la construction des démocraties européennes comme "seul passage praticable entre l’impotence libérale et l’illusoire volonté de puissance totalitaire". La démocratie est-elle aujourd’hui durablement installée en Europe ?
 

Marcel Gauchet : "On peut considérer en effet que la démocratie européenne est très solidement ancrée en Europe. L'époque des totalitarismes est derrière nous, (il y a de bons arguments qui permettent de le considérer), et de manière générale la démocratie est venue à bout des contradictions auxquelles elle s'est heurtée. Personne n'a autre chose de crédible à proposer à l'échelle européenne".



Touteleurope.eu : L’installation des démocraties libérales après guerre repose sur l’efficacité de et la foi envers "l’Etat social". Or depuis la crise économique des années 1970, les sociétés prennent conscience de sa faiblesse face aux crises (économique, écologique...). Le XXIe siècle ne pourrait-il pas devenir celui d'une perte de confiance, voire d’un nouveau "désenchantement", vis-à-vis de l’Etat cette fois ?

M.G.: "Le désenchantement envers l'Etat est aujourd'hui profondément présent ! L'un des fonds de commerce démagogique qui fonctionne le mieux dans l'Europe d'aujourd'hui c'est la démagogie anti-fiscale, c'est une chose qui ne trompe pas !

Par ailleurs, nous sommes effectivement depuis les années 1970 dans une grande vague idéologique libérale, qui a trouvé en Europe un terrain privilégié. Ses incarnations politiques majeures ont été ailleurs (en Angleterre avec Mme Thatcher et aux Etats-Unis avec Reagan et la suite), mais c'est en Europe, en raison de la force de l'Etat social, que la thématique néolibérale s'est le plus profondément ancrée dans les esprits.

Cependant, il faut dire qu'aujourd'hui cette vague néolibérale touche manifestement à ses limites, et que face à la crise complexe (économique financière, sociale, de la mondialisation...) dans laquelle nous sommes, on voit bien que cette idéologie est pauvre en solutions."

Touteleurope.eu : Montée de l’extrême-droite lors des élections, accents populistes, nationalistes, xénophobes et sécuritaires de la part de certains gouvernements européens… cette tendance reflète-t-elle une évolution notable des sociétés européennes ?

M.G. : "Je crains, malheureusement, que ce ne soit pas là un épiphénomène comme on l'a conclu un peu vite à diverses reprises, mais vraiment une tendance de fond qui soulève une grave question. Celle-ci n'est pas tant dans la thématique démagogique qu'exploitent ces partis et courants, que dans le sentiment des peuples d'être lâchés par leurs gouvernements, qui est la vraie inquiétude qu'il y a derrière.

Quand on examine de près la xénophobie en question, on voit très bien qu'elle n'a que marginalement un contenu raciste. Pour être rigoureux, le racisme c'est un discours de supériorité raciale, qui est aujourd'hui à peu près absent en Europe, et l'on peut s'en féliciter.

Mais il y a l'idée d'une préférence donnée aux immigrés sur les nationaux (pour faire très court), et je lis cela comme un symptôme politique d'un malaise très profond, où les peuples ne se sentent pas entendus dans leurs inquiétudes, qui sont très grandes.

Ce genre de discours s'accommode mal de l'esprit de la démocratie, évidemment ! Mais de là à passer au cap d'un autre régime qui renverserait les principes de la démocratie il y a un grand pas, or il n'est pas franchi, il n'est pas à l'ordre du jour et je ne le vois pas poindre."



Touteleurope.eu : L’Union européenne elle-même est généralement considérée comme garante (voire condition) de la paix ainsi que de la pérennisation et de l’expansion de la démocratie sur le continent. Quel est son rôle selon vous ?

M.G. : "Quand bien même l'Union politique irait mal, je crois que la paix serait garantie en Europe. L'une des grandes transformations de la période récente est la disparition de la guerre, au sens d'une guerre majeure des nations les unes contre les autres. C'est une des perspectives qui, pour des raisons très profondes, s'est évaporée de nos contrées.

La construction européenne y a contribué, elle a solidifié ce principe. L'Europe est la zone la plus pacifique du monde, construction européenne ou pas !"


Touteleurope.eu : Vous décrivez la relation complexe mais forte qui lie les individus à leurs Etats-nations... mais qui ne s'applique pas à l'Europe elle-même. Les expressions "société" et "citoyenneté" européennes font-elles sens ? Que manque-t-il à l’UE pour être autre chose qu’une machine bureaucratique aux yeux des citoyens ?

M.G. : "L'expression 'société européenne' fait tout à fait sens. Je crois que les gens ressentent bien qu'au-delà des frontières il y a une communauté de valeurs, de modes de fonctionnement... qui n'empêche pas les variantes locales et qui d'ailleurs n'est pas perturbé par elles.

En revanche, l'expression de 'citoyenneté européenne' n'a à peu près aucun sens. C'est ce hiatus qui fait problème et sur lequel il faut véritablement s'interroger.

Le problème des institutions européennes est d'être en quelque sorte au "second degré", leur personnel principal étant d'ailleurs désigné au second degré par les Etats membres. Dans ces conditions fait défaut ce qui est l'âme d'un processus politique : le principe de responsabilité.

Prenons la crise de l'euro. Qui sont les responsables ? C'est la première question qu'on pose en politique : les gouvernants prennent des décisions, si elles sont mauvaises ils en payent le prix. Là, personne ne sait qui a pris des décisions !

Les citoyens assistent à un processus dans lequel ils n'ont aucun moyen de se projeter et qui ne comporte aucune sanction politique, puisqu'en dernier ressort ce sont les gouvernants qui décident entre eux. Je crois que l'Europe doit repenser ses institutions comme des institutions politiques, ce qu'elles ne sont pas."


Touteleurope.eu : Que dire dans ce cas de la montée en puissance du Parlement européen ?

M.G. : "Un Parlement, c'est un lieu où les options significatives en présence s'affrontent sur le mode de la délibération : une proposition, une réponse, une objection, une contre-proposition... rien de tout cela ne se déroule dans le Parlement européen, personne ne sait ce qui s'y passe ! Il y a des débats dans les Parlements français, britannique, néerlandais... qui a jamais eu l'idée de se préoccuper d'une discussion au Parlement européen ? Le Parlement européen est une chambre d'enregistrement, on n'y discute pas politique.

Par ailleurs, l'Europe n'a pas produit un seul homme politique européen, quelqu'un dont le nom voudrait dire quelque chose pour à peu près tout le monde. Or la politique, c'est ça !"


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