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Marc Lazar : "l'état de la jeunesse en Italie est de plus en plus dramatique"

Actualité 25.01.2011

Il ne se passe plus un jour sans que Silvio Berlusconi ne fasse la Une des grands quotidiens italiens, voire ne se fraye un chemin dans celles de leurs confrères européens. Outre le scandale sexuel dont fait l'objet le Président du Conseil, certains aspects de la politique italienne demeurent mal compris en Europe. Toute l'Europe a demandé à Marc Lazar, professeur à Sciences Po en histoire et en sociologie politique, de brosser un portrait de l'Italie contemporaine à travers quelques enjeux clés : sa vie politique mais aussi sa jeunesse, ses relations extérieures et son économie.

 

Toute l'Europe : Les scandales embarrassant Silvio Berlusconi défrayent la chronique dans toute l’Europe. Les appels à démission se multiplient. Le gouvernement peut-il encore tenir ?

Silvio Berlusconi est Président du Conseil italien, ce qui équivaut au poste de Premier ministre en France : il est chef du gouvernement. Le Président de la République italien n'a pas le même rôle que le Président français. Son rôle est essentiellement symbolique, puisqu'il incarne l'unité nationale.


Marc Lazar :
Pour le moment, oui. Constitutionnellement, le Président de la République ne peut pas demander la démission du Président du Conseil. Il peut seulement peser en donnant des conseils ou des suggestions, ce qu'il commence à faire en réclamant des éclaircissements sur l'affaire Rubygate.

Mais le gouvernement tient parce que Silvio Berlusconi a une majorité au Parlement, bien que celle-ci soit plus réduite depuis le vote de confiance du 14 décembre. Cette majorité est due à la fois au soutien des parlementaires de son parti, le Peuple de la liberté, mais aussi parce que l'alliance avec la Ligue du Nord résiste…pour le moment. Et il n'y a pas de solution alternative au sein de la majorité : personne ne sort du bois. Beaucoup agitent l'hypothèse du ministre de l'Economie et des Finances M. Tremonti, mais celui-ci est bien trop prudent pour s'avancer pour l'instant.

Ainsi, les forces du centre-gauche italien ne peuvent pas renverser le gouvernement de Silvio Berlusconi, même si elles s'allient avec le "petit centre", que l'on appelle de plus en plus le "troisième pôle", et qui s'organise autour du centriste M. Casini et du président de la chambre des députés M. Fini.

Mais l'affaire écorne évidemment le crédit de M. Berlusconi. Que cela soit d'ici un mois ou un an, la question du maintien du Président du Conseil à son poste finira par se poser.


Toute l'Europe : Pourtant, ça n’est pas la première fois que le Président du Conseil est impliqué dans de telles affaires. Quel est l’état de l’opinion italienne vis-à-vis de son dirigeant ?

Au lendemain de cet entretien, le quotidien italien Corriere della Sera publiait un sondage indiquant qu'un Italien sur deux souhaite désormais la démission du Président du Conseil. Néanmoins, les enquêtes d’opinion n’enregistrent pas une chute nette de la popularité de Berlusconi.


ML :
La tendance générale depuis un an et demi est au déclin de l’image de Berlusconi, y compris chez ses électeurs. Les Italiens catholiques les plus traditionalistes sont quand même choqués par ces affaires, d'autant que l'Eglise hausse véritablement le ton pour la première fois. Jusqu'alors, elle s'abstenait à cause de la convergence entre l'Eglise et ce gouvernement de centre droit sur des questions clés, en particulier de bioéthique. Là, l'Eglise s'est sentie obligée de faire un sérieux rappel à l'ordre au Président du Conseil. Jusqu'où ira l'Eglise? C'est une grande interrogation.

On peut se demander si les Italiens accordent autant d'importance que les médias et les acteurs politiques à ces affaires. Je crois que la préoccupation principale des Italiens aujourd'hui, comme des Français et de la plupart des Européens, ce sont les questions économiques et sociales. Ils peuvent en revanche se dire qu'avec tout ça, le gouvernement ne s'occupe pas assez de ses questions. Mais les affaires privées de Silvio Berlusconi, qui deviennent des affaires publiques, ne sont peut-être pas le facteur le plus déterminant dans leur évaluation de leur Président du Conseil.

Pour le moment, bien que sa popularité baisse, il n'y existe pas d'alternative. Il n'y a aucune personnalité à droite, au centre, au centre gauche ou à gauche, qui apparaîtrait comme une personne de substitution. C'est un énorme atout entre les mains de Silvio Berlusconi.


Toute l'Europe : Un sondage Istat publié récemment a montré que c’est en Italie que l’on trouve la plus grande proportion de jeunes qui sont complètement inactifs, soit 1 sur 5. Comment expliquer ce chiffre ? Quel est l’état de la jeunesse italienne ?

marc lazarMarc Lazar est professeur des universités en histoire et sociologie politique à Sciences Po. Il dirige le Groupe de recherches pluridisciplinaires sur l’Italie contemporaine au CERI. Ses recherches portent sur les partis politiques, les mutations des démocraties contemporaines et sur les rapports entre histoire et science politique. 


ML : 
De plus en plus dramatique !

D'autant que ce seul chiffre masque une réalité géographique : la situation est encore pire dans le Sud de l'Italie. Le chômage y est encore plus fort et frappe encore plus les jeunes, qui payent cette situation au profit des baby-boomers qui sont au pouvoir, dans une société caractérisée par sa gérontocratie. Ce sont des gens âgés qui sont au pouvoir partout : dans les entreprises, dans les institutions, dans le monde universitaire… Un phénomène de blocage s'est créé qui provoque d'importantes tensions. Je pense que l'on n'est pas loin d'un choc des générations.

En conséquence, les jeunes sont nombreux à être inactifs. Très souvent, ils restent sous le toit familial. Ces garçons italiens qui restent avec la "Mamma" pendant de nombreuses années font sourire dans toute l'Europe : c'est un cliché qui recoupe une certaine réalité culturelle (il existe un rapport étroit entre les enfants, en particuliers les garçons, et leurs mamans), mais qui sert aussi de structure de protection. Ca a toujours été le cas en Italie. Il reste la vieille idée que pour partir de la famille il faut avoir la capacité d'acheter sa maison : l'écrasante majorité des Italiens sont propriétaires de leur résidence principale. Comme les jeunes ne travaillent pas et que les crédits sont élevés, ils ne peuvent acheter de maison, et restent sous le toit familial. C'est donc une société qui se sclérose.

Un autre effet de cette tension sur le marché de l'emploi des jeunes est le fait que l'on assiste, pour ceux qui ont un niveau de diplôme important, à un exode des cerveaux qui devient très préoccupant. L'Italie se tire une balle dans le pied actuellement de ce point de vue ! Leur première destination est les Etats-Unis, la seconde, l'Angleterre et la troisième la France. Nous voyons arriver de plus en plus de jeunes Italiens qui tentent leur chance en France. Les Italiens, dans un pays qui contrairement au nôtre a une grande tradition d'immigration, n'hésitent pas à partir. C'est un énorme problème pour l'avenir d'un pays où la croissance démographique est quasiment nulle, mais qui n'est pourtant absolument pas au cœur du débat public. La légère reprise de la natalité à laquelle on assiste depuis deux ans est due à l'immigration.

 

Toute l'Europe : Vous animiez une table ronde sur les réponses européennes à la criminalité organisée. Pensez-vous que les jeunes inactifs, notamment lorsqu'ils ont un faible niveau d'instruction, deviennent de la matière première pour les actions de criminalité organisée, ou se livrent du moins à des activités illégales ou de travail au noir qui ne sont pas comptabilisées dans le chiffre de l'Istat ?

Marc Lazar animait une table ronde, le 21 janvier, s'interrogeant sur l'efficacité de la lutte contre le crime organisé à l'échelle européenne. Elle faisait partie d'une conférence organisée par des étudiantes du Master Affaires européennes de Sciences Po : "Une criminalité globale, quelle réponse européenne ?"

Le compte rendu de cette conférence sur Toute l'Europe


ML :
Beaucoup de jeunes sont inactifs parce qu'ils s'engagent dans des études qu'ils ne mènent pas à bout, dans un système universitaire en plein délabrement. Comme ils ne trouvent pas de travail, ils sont inactifs.

Dans une partie de l'Italie, notamment dans le Sud et certains quartiers périphériques des villes de Palerme, de Catane ou de Naples, c'est le passage dans la criminalité organisée. Ces inactifs sont donc très actifs dans les activités illégales. Ils sont l'humus sur lequel s'appuie la criminalité organisée.

Mais il y a une seconde chose qui n'est pas comptabilisée dans la statistique italienne, ce sont toutes les activités qui se font dans le cadre de la famille, et qui sont des activités légales. Il y a en Italie 4 millions et demi de chefs d'entreprise. A la différence de la France, l'Italie a sauvé son petit commerce et son artisanat, et ces activités se maintiennent très bien en Italie, bien qu'en baisse depuis quelques années avec l'implantation de la grande distribution, notamment française.

Or le boucher ou le vendeur de fruits et légumes, voire la petite entreprise de 4-5 personnes très performante au demeurant, fait travailler essentiellement les membres de la famille, ce qui n'est pas déclaré. Vous pouvez être jeune inactif et travailler aux côtés de papa, maman et des cousins dans la boulangerie-pâtisserie locale, qui, en même temps, a parfois développé des activités importantes sur toute une région, voire exporte des produits hors de l'Italie. Vous y travaillez mais vous n'êtes pas comptabilisé, et officiellement vous ne travaillez pas. Vous n'êtes pas dans l'illégalité, puisque la loi conçoit de travailler pour aider sa famille.


 

Toute l'Europe : Les câbles WikiLeaks ont mis en avant l’amitié entre Berlusconi et Poutine, et les liens très forts existant entre l’Italie et la Russie. Plus récemment, l’Italie a failli bloquer les sanctions européennes contre la Biélorussie. Qu’est ce qui explique les relations entre la diplomatie italienne et la Russie ?

ML : Il y a un accord très fort entre Silvio Berlusconi et Vladimir Poutine. Ils sont très amis, se voient beaucoup. L'Italie devient un partenaire très important de la Russie et s'aligne très fréquemment sur les positions russes. Silvio Berlusconi y voit un intérêt géopolitique fondamental pour affirmer le rôle de son pays par rapport à cette grande puissance eurasienne. Cela lui permet aussi de se présenter au sein de l'Union européenne comme quelqu'un qui a le soutien de la Russie. C'est un élément fondamental de la politique étrangère du gouvernement de centre droit qui n'existait pas avec le centre gauche mais qui satisfait nombre d'acteurs économiques. Sans compter semble-t-il les liens très forts dans le domaine des affaires et sur le plan personnel entre Poutine et Berlusconi. Cette amitié italo-russe s’avère inédite dans un pays qui s'est longtemps méfié de l'ex-Union soviétique.

Celle-ci s'accompagne d'un redéploiement, au-delà de la Russie, de la politique de Silvio Berlusconi vis-à-vis de la Lybie de Khadafi. L'Italie y est très présente sur le plan économique, comme dans tout le Maghreb. Elle est très présente aussi dans les pays de l'Europe centrale et orientale, comme deuxième partenaire commercial, derrière l'Allemagne. La France est très loin derrière. Les relations avec l'Amérique d'Obama sont plus complexes. Silvio Berlusconi était très pro-Bush. Il avait suivi toute l'orientation américaine et s'était aligné aux côtés de l'Espagne, du Royaume-Uni et de la Pologne sur la diplomatie américaine, contre la position d'autres pays comme la France. Enfin, il faut noter la relative discrétion de l'Italie au cœur de l'Union européenne. Ce pays, qui avait joué un rôle si actif dans l'UE depuis sa fondation, reste présent mais n'a plus la même vitalité et la même innovation dont elle avait fait preuve par le passé.


Toute l'Europe : L'Italie a été relativement peu touchée par la crise économique. Parmi les pistes évoquées, le fait que l'épargne ne quitte pas le pays…


ML : Le système bancaire italien était beaucoup moins impliqué dans l'ensemble du système bancaire international, et a donc été assez peu touché par la crise financière.

L'endettement public italien est extraordinairement élevé, même s'il a tendance à légèrement baisser, mais cette dette est essentiellement nationale. Le taux d'épargne est l'un des plus élevés de l'Europe. C'est un trait qui nous montre la subsistance de vieilles mentalités rurales italiennes. Il ne faut jamais oublier que ce pays était moins industrialisé que la Pologne au sortir de la seconde guerre mondiale. En près de 40 ans, il est devenu un pays industriel, puis un pays post-industriel. C'est une accélération prodigieuse de son économie : l'Italie a fait en moins d'un demi-siècle ce que la France a fait en un siècle et demi. Le seul pays en Europe qui a connu une progression comparable est l'Espagne. Mais cette transformation phénoménale s'est accompagnée de la subsistance d'un certain type de mentalité, et notamment une méfiance à l'égard des banques, de la bourse ou des investissements hasardeux, de la part d'une grande majorité de la population qui elle-même s'est enrichie sur son travail. Cette Italie pauvre au lendemain de la guerre, qui avait encore plus faim qu'ailleurs, qui émigrait, est devenue une Italie prospère, surtout au Nord. Si on coupait l'Italie en deux aux alentours de Florence comme le réclame parfois la Ligue du Nord, on obtiendrait une région plus riche que les plus riches régions de l'Union européenne. Le contraste Nord Sud subsiste, mais les vieilles mentalités aussi.

Cela dit, l'Italie, certes moins touchée, a enregistré une croissance négative en 2009, une croissance extrêmement faible en 2010, et les prévisions sur 2011 sont très mauvaises même si on assiste à quelques éléments de reprise. Le taux de chômage se situe aux alentours de 8,6% en 2010, avec de gros contrastes régionaux puisque dans le Nord il n'y a quasiment pas de chômage. Surtout, la crise est arrivée avec un certain retard, et ses effets ont commencé à être vraiment importants au second semestre 2010. Ce n'est pas par hasard si la Confindustria, l'organisation patronale si puissante, a été aussi dure avec le gouvernement. Jusqu'ici elle était dans une position assez conciliante. Là, elle critique vigoureusement la politique de Silvio Berlusconi.


Toute l'Europe : 60% des exportations italiennes partent en Europe (Allemagne, France et Espagne notamment). Avec les plans de rigueur de ces Etats, ce modèle-là peut-il encore fonctionner ?


ML : C'est effectivement une grande préoccupation italienne. L'Italie est le deuxième partenaire commercial de la France, et de l'Allemagne aussi. Les programmes d’austérité et la très faible croissance dans les pays européens pénalisent fortement le commerce extérieur italien, qui auparavant était très prospère. S'il n'y a pas de reprise de la croissance européenne, les exportations risquent d'en pâtir beaucoup et ne feront qu'aggraver la situation de l'économie italienne aujourd'hui peu florissante.

L'Italie peut donc chercher à diversifier ses exportations. Les pays d'Europe centrale et orientale, qu'ils soient entrés dans l'Union européenne ou pas encore, offrent des marchés très forts. L'Italie essaye aussi du côté des pays du bassin méditerranéen. Le Maghreb est un grand marché pour l'Italie. C'est pour ça que la Libye intéresse Silvio Berlusconi et son gouvernement.


L’Italie souffre d'un manque d'infrastructures productives (par exemple elle importe la quasi-totalité de son électricité). Compte tenu de l'état de son déficit, peut-elle se permettre d'investir pour développer ses infrastructures ? Ne risque-t-elle pas de creuser son retard ?

ML : Infrastructures et énergie sont des secteurs sur lesquels l'Italie a accumulé un énorme retard qui est dû aux faiblesses de l'Etat italien. C'est un véritable problème. Dans le Nord de l'Italie, les petites entreprises extrêmement dynamiques réclament un système d'infrastructures plus solide. En matière de transports, l’Italie affiche un énorme retard, d'autant que sa géographie ne la place pas au cœur du dispositif d'échanges européen. La politique de restriction budgétaire ralentit les grands travaux. Cela crée des tensions entre le Président du Conseil et son ministre des Finances, puisque Silvio Berlusconi a dit à deux reprises qu'il fallait relancer les investissements dans le public, alors que M. Tremonti voudrait appliquer une rigueur de fer.

Un autre élément aussi important que les infrastructures est le retard considérable accumulé par l'Italie en matière d'éducation, d'enseignement supérieur, et de recherche et développement. Ce retard est non seulement privé (les entreprises n'ont pas accordé assez d'importance à ces secteurs), mais aussi public. Or M. Tremonti a contribué à couper davantage les budgets consacrés à l'enseignement supérieur et à la recherche. Du coup, la situation de l'université se détériore, et l'attractivité internationale de l'Italie devient absolument catastrophique : jamais on a eu aussi peu d'étrangers en Italie. Le pourcentage moyen d'étudiants étrangers dans l'OCDE est de 10%. En Italie, on est à 3% ! La France est à plus de 11% et pourtant elle a aussi un problème d'attractivité internationale.

Cette question des infrastructures et des investissements pour ce que l'on appelle la "société de la connaissance", sur laquelle l'Italie est en train de prendre un retard énorme est très emblématique. Elle montre qu'un certain type de développement de l'Italie s'épuise. Ce modèle, c'était un Etat relativement faible, fut-il très tatillon, très bureaucratique, et une société civile débordante de créativité et d'inventivité, et parfois d'inégalités. C'est ce qui fonctionnait en Italie et qui a permis le premier miracle italien dans les années 50 ainsi que le grand développement des années 70 et 80. Aujourd'hui, ce n'est plus possible. On voit qu'il faut à la fois une société civile dynamique mais aussi un rôle de l'action publique, au niveau national ou européen. Là-dessus, l'Italie pâtie beaucoup de l'absence d'efficacité, de vision et de programmation de ses élites.