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Manuela Carmena, ancienne juge de gauche radicale, maintenant à Madrid ?

Synthèse 05.06.2015

Il y a quelques semaines, personne ne la connaissait. Aujourd'hui, elle est sur le point de prendre la mairie de Madrid. Manuela Carmena, ancienne magistrate et militante communiste, à la tête d'une coalition de gauche radicale, a mené une campagne atypique au succès fulgurant. Engagée pour mettre un terme à la corruption qui ravage actuellement les élites de son pays et pour défendre les droits et la dignité des plus pauvres, elle incarne l'enracinement du mouvement Podemos et le désir de changement des Espagnols.

Manuela Carmena

Avec Manuela Carmena, un front radical contre le Parti populaire

"Il est clair que c'est la force qui souhaite le changement qui l'a emporté. Et cette force n'est pas un parti politique, c'est vous". Le 24 mai, après l'annonce des résultats, Manuela Carmena, tête de liste de Ahora Madrid ("maintenant Madrid"), une coalition de gauche radicale, n'a pas cherché à cacher sa joie ou à tirer la couverture à elle. Ce n'est pas son genre, loin s'en faut. Elle a plutôt repris ses éléments de langage distillés durant sa campagne et mis en avant ce qui fait la force de Podemos et des autres mouvements comparables : le désir des citoyens de bouter hors du pouvoir le Parti populaire (PP, conservateur), en proie à d'innombrables scandales de corruption, et responsable, avec le Parti socialiste espagnol, de l'austérité qui sévit dans le pays depuis 2008.

Au départ, Manuela Carmena, n'était pas attirée par l'engagement politique. Il a fallu la convaincre d'aller dans l'arène. Non pas que son âge – 71 ans -  était un vrai problème ou que le courage lui manquait au moment d'affronter la redoutable Esperanza Aguirre, la candidate du PP. Quand on a fait face à la junte de Franco et échappé à un attentat meurtrier fomenté par un groupuscule d'extrême droite, il faut plus qu'une aristocrate thatchérienne pour baisser les yeux.

Non, en réalité Manuela Carmena ne croit pas à la politique traditionnelle, aux meetings géants ou à l'omniprésence médiatique. C'est pourquoi elle a plutôt multiplié les petites rencontres dans les quartiers de la capitale, qu'elle a sillonnée à vélo, et a fait passer le message qu'avec elle à la mairie, les Madrilènes seraient directement impliqués dans la gestion de leur ville.

Sa liste a obtenu 31,85% des voix, arrivant à la deuxième place derrière le PP à 34,55%. Un résultat inouï, car il y a encore quelques semaines, personne ne connaissait Manuela Carmena et ne pensait que le bastion traditionnel de la droite espagnole pouvait basculer. Et il basculera plus que probablement dès lors qu'un accord avec le PSOE aura été trouvé. Les socialistes ont en effet longtemps qualifié Podemos et leurs amis de "populistes", mais le discours a changé. D'autant que la gauche radicale, en échange, devrait leur permettre de prendre d'autres régions au Parti populaire. Ce dernier crie au scandale et réclame un "front centriste contre le radicalisme", quand les mots "marxiste", "léniniste" et "bolivarien" ne sont pas agités pour décrédibiliser Podemos et attiser les peurs.

Un programme anti-austérité

De fait, la droite sent le souffle chaud de la révolte populaire sur sa nuque et à quelques semaines des prochaines élections législatives, le Premier ministre conservateur Mariano Rajoy peine à garder un visage impassible. Les efforts que son gouvernement a demandés au peuple sont en effet immenses et à ces derniers se sont ajoutés des scandales de corruption à répétition qui ont fortement accentué le fossé entre les élites gouvernantes et les citoyens.

A Madrid, Manuela Carmena s'est d'ailleurs fait élire sur un programme sans équivoque : stopper les expulsions ou garantir un logement aux personnes expulsées, garantir l'accès de tous les foyers, même ceux ne pouvant pas payer, aux services élémentaires (eau, électricité, gaz), ou encore mettre sur pied un plan d'urgence pour l'emploi des jeunes et des chômeurs de longue durée. Le temps du boum économique espagnol est bel et bien révolu.

Pablo Iglesias

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Autant de promesses que les économistes jugent souvent "irréalistes" ou "indésirables", mais qui ont convaincu les électeurs. D'autant que Manuela Carmena est une figure rassurante. Habillée sobrement mais avec élégance, souriante et dotée d'une autorité douce, les cheveux au carré, elle n'a rien d'un Pablo Iglesias avec sa queue de cheval douteuse et sa barbe mal taillée. A Madrid, une ville qui vote à droite depuis 1991, ce n'est pas négligeable. Et force est de constater que le CV de Manuela Carmena plaide rudement en sa faveur.

Une magistrate en croisade contre le franquisme et pour les droits de l'homme

Née en 1944, elle a commencé sa carrière d'avocate alors que le franquisme sévit encore en Espagne. Nullement impressionnée, elle s'encarte au Parti communiste, alors interdit, et défend les victimes du régime. En 1977, elle n'est pas présente dans les locaux du cabinet dont elle est associée lorsque ce dernier est frappé par un attentat meurtrier fomenté par un groupe d'extrême-droite. Contrairement à cinq confrères, elle échappe à la mort. "Quelle injustice", a-t-elle déclaré au quotidien britannique The Guardian. "Nous autres avons vieilli, nous avons eu des déceptions, des mariages ratés, nous avons tout eu : des enfants, des petits-enfants. Alors que leurs vies à eux se sont arrêtées net".

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Un événement dont elle ne s'est jamais totalement remise, mais qui ne l'empêchera en rien de poursuivre son travail. Du Parti communiste, elle se détache, et devient juge d'application des peines. "Elle expliquait tellement bien les sentences aux délinquants que ceux-ci finissaient par demander pardon", raconte Juan Puig de la Bellacasa, un ami, au Monde. Manuela Carmena se bat pour améliorer les conditions de détention des prisonniers et entre en croisade contre la corruption – déjà – dans le milieu judiciaire. Elle est cofondatrice de l'association Juges pour la démocratie, a été présidente-rapporteure du Groupe de travail sur la détention arbitraire de l'ONU, et a reçu le prix national des Droits de l'homme. Avant d'entrer au Conseil général du pouvoir judiciaire, l'organe constitutionnel espagnol, en 1996.

Retraitée depuis 2010, Manuela Carmena n'est pas restée inactive. Toujours impliquée dans la politique carcérale, elle a également conseillé le gouvernement basque sur les questions d'assistance aux victimes d'abus policiers. Un choix critiqué avec virulence par Esperanza Aguirre durant la campagne à Madrid et que l'ancienne magistrate a balayé d'une réponse lapidaire : "je n'ai de leçons à recevoir de personne en matière de droits de l'homme". Elle est d'autant plus inattaquable sur ce terrain qu'à gauche, rares ont été ceux à dénoncer les abus du régime vénézuélien, a judicieusement rappelé Libération.

En attendant son accession à la mairie de la capitale et la conclusion d'un accord avec le PSOE, Manuela Carmena a d'ores et déjà publié le détail de ses dépenses de campagne, financées essentiellement par microcrédits, qui ont atteint le chiffre plus que modeste de 160 000 euros et promis de diviser par deux son futur salaire. Le 1er juin, elle a reçu chez elle José Mujica, l'ex-président uruguayen qui a défrayé la chronique en renonçant à occuper le palais présidentiel – reconverti le temps d'un hiver en refuge pour les sans-abris – et menant une politique résolument redistributrice et progressiste. Tout un symbole pour celle qui dit avoir fait campagne sur "l'espoir" et tiré de ce rendez-vous un "shot d'optimisme".

 

 

Portrait réalisé en partenariat avec 28'ARTE