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Luuk Van Middelaar : "Le président Van Rompuy a toujours considéré sa fonction comme celle d'un gardien de la confiance"

Actualité 23.10.2014

Après cinq années passées à tenter de concilier les points de vue des vingt-huit chefs d'Etat et de gouvernement de l'Union, Herman Van Rompuy s'apprête à quitter ses fonctions le 30 novembre, pour laisser sa place au Polonais Donald Tusk. Ecrivain et philosophe, Luuk Van Middelaar a été sa plume tout au long de ce double mandat. Dans cette interview, il revient sur le style, les succès et les regrets de l'actuel président du Conseil européen.

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Touteleurope.eu : Avant que les chefs d'Etat et de gouvernement ne nomment M. Van Rompuy à la présidence du Conseil européen en 2009, l'une des interrogations portait sur le profil que requérait cette fonction. Fallait-il, à la tête de l’institution représentant les dirigeants européens, un "leader" capable d'impulser des politiques, ou un "facilitateur" focalisé sur la recherche du consensus ? Aujourd'hui, lequel des deux profils vous semble le mieux correspondre à ce poste ?

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Luuk Van Middelaar : Cela a toujours été un faux débat : on ne peut pas envisager cette fonction de trente mille façons… ou même de deux ! Le choix qu’ont fait les dirigeants à l’époque et le président Van Rompuy, c’est de faire un travail de facilitation : faire en sorte que les vingt-huit, lorsqu’ils se retrouvent autour d’une table, puissent se mettre d’accord. 

Mais il ne faut pas croire que le consensus auquel on aboutit est nécessairement le plus petit dénominateur commun. Ce que doit faire le président du Conseil européen, et qu’a fait le président Van Rompuy, c’est aussi de travailler à la convergence des vingt-huit vers des objectifs ambitieux.

Touteleurope.eu : M. Van Rompuy reste aujourd’hui peu connu du grand public : cela a-t-il été un handicap pour sa fonction ? Et pour l'Europe ?

Luuk Van Middelaar : C’est son choix personnel. En tant que personnalité publique de premier plan, vous vous imaginez qu’il a reçu des tas de demandes d’entretiens, de par toute l’Europe et tous les jours. Mais c’était son choix personnel et politique de ne pas donner suite à toutes ces demandes, ou juste de façon très ciblée et précise. 

Lui considère que sa fonction principale n’était pas de s’adresser aux opinions publiques des Etats membres par delà leurs dirigeants. A lui de les mettre d’accord lors des moments de graves crises, à eux ensuite de parler de l’Europe à leurs opinions publiques. Ce qui ne l’a pas empêché par ailleurs de communiquer à la presse ou via twitter par exemple, mais il n’a pas été un politicien communicant comme le sont certains aujourd’hui, et de façon assumée.

Donc pour répondre à votre question, le président Van Rompuy ne considère pas cela comme un handicap, mais au contraire comme un atout. Des prises de position tout le temps, sur tous les points à l’agenda, auraient empêché de trouver des accords ensemble. Il a plutôt choisi de s’effacer pour que l’Europe puisse exister : ne pas se montrer de manière exagérée dans la sphère médiatique mais considérer cela comme un travail secondaire par rapport à sa responsabilité principale : que les 28 puissent avancer ensemble. 

Touteleurope.eu : Dans son dernier livre "L'Europe dans la tempête", M. Van Rompuy affirme qu'aujourd'hui "la zone euro navigue dans des eaux plus calmes". Quel rôle précis a-t-il joué pour sortir l'Europe de cette tempête ?

Luuk Van Middelaar : Je pense qu’il a joué un grand rôle à deux moments différents. Dans la première phase de la crise, quand la crise grecque a éclaté entre 2010 et 2011, il était dans son rôle de "facilitateur". Une responsabilité importante, parce que les tensions autour de la table, entre l’Allemagne et la France ou entre la Grèce et les autres pays, étaient très grandes. 

Le président Van Rompuy a ensuite considéré, au printemps 2012, qu’il fallait aller au delà et tracer un chemin pour l’Europe. Avec trois autres présidents, celui de la Commission Barroso, celui de la banque centrale Trichet, et Juncker qui alors présidait l’Eurogroupe, ils ont sous son impulsion présenté un rapport pour l’avenir de la zone euro, qui a fait date. 

Et c’est sur la base de ce rapport que, par exemple, les grandes décisions sur l’union bancaire ont été prises. Ce qui a ouvert à la voie au grand tournant de la crise de la mi-2012, quand les autorités politiques se sont engagées à attaquer le coeur du même problème, le cercle vicieux entre la dette publique et celle des banques. Cela a ensuite permis au nouveau président de la BCE, M. Draghi, d’y aller à fond. Le président Van Rompuy a agi ici comme "leader", en insistant pour ne pas rester sur des approches partielles. Je crois que cela a été une contribution essentielle de cette présidence pour dompter la crise.

Touteleurope.eu : Quelles ont été les principaux échecs du double mandat de M. Van Rompuy ?

Luuk Van Middelaar : Cela dépend évidemment de la manière dont on définit le succès ! Ceux qui auraient voulu que l’Europe reçoive un vrai président, connu des 500 millions d’Européens, et qui apparaît tous les jours sur les écrans de télé, vont considérer son mandat comme un échec… mais lui, pour les raisons que je vous ai exposées, considère que c’était tout à fait la mauvaise approche. 

Je pense, et il l’a dit publiquement, qu’il a quand même un ou deux regrets. Par exemple, qu’on n’ait pas pu aller jusqu’à ce qu’il souhaitait dans le renouvellement et le renforcement de l’architecture de la zone euro pour éviter de nouvelles crises. En 2012 - 2013, la pression est retombée immédiatement du fait que nous n’étions plus dans une situation de crise aiguë. La volonté d’avancer, de faire des compromis, d’entrer dans un jeu de donnant-donnant entre partenaires, est donc devenue beaucoup plus difficile, ce qui a entamé la volonté de faire des réformes économiques.

On peut également penser que sur le plan de la politique étrangère, il y aurait eu plus à faire. Mais là aussi, c’était une question de priorités. Herman Van Rompuy a été le premier président du Conseil européen, pendant la crise la plus grave qu’a connu l’Union européenne depuis des décennies, peut-être même depuis le début. Et pour lui, les deux-trois premières années ont été, pour l’Union, une crise de survie. C’est cela qui a mobilisé toute l’énergie et le capital politique de cette présidence. Dans la seconde moitié, la question de la croissance, des crises dans notre grand voisinage - au sud avec la Méditerranée, à l’Est avec l’Ukraine - ont mobilisé toute notre attention. 

Mais je pense que M. Van Rompuy restera vraiment le président qui a contribué à dompter la plus grave crise, celle de la zone euro. 

Touteleurope.eu : Quels conseils donneriez-vous au futur président du Conseil européen Donald Tusk ?

Luuk Van Middelaar : Ce n’est pas à moi de lui donner des conseils ! Je sais pour ma part que les deux présidents, l’actuel et le nouveau, se sont parlés, il vont sans doute encore le faire. Le président Van Rompuy va transmettre le maximum de son expérience et de ses petits secrets du métier au président Tusk… je pense qu’il va insister beaucoup sur la responsabilité, qui n’est pas écrite dans les traités, mais qu’il faut construire en lisant entre les lignes, de créer de la confiance autour de la table. 

Imaginez-vous, 28 chefs d’Etats et de gouvernement ! Que ces personnes puissent déjà s’entendre, et qu’ensuite les pays qu’ils représentent puissent s’entendre. Le président a toujours considéré que sa fonction était celle d’un "gardien de la confiance". Cela a été le mot clé de son approche, et je pense que c’est aussi l’approche qu’il aura envie de transmettre au président Tusk. Avec bien d’autres choses évidemment…