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Libye : Le point sur la réponse européenne

Actualité 11.03.2011

Difficile d'y voir clair dans la "réponse européenne" aux évènements en Libye. Les instances de décision sont multiples : Parlement européen, diplomatie européenne menée par Catherine Ashton, Conseil des ministres des Affaires étrangères, Conseil européen des chefs d'Etats et de gouvernements, Otan, sans compter les  vingt-sept diplomaties nationales susceptibles de prendre individuellement position, et qui ne s'en privent pas. Toute l'Europe fait le point sur la réponse européenne à l'issue de cette semaine chargée.

L'évolution des positions cette semaine

Mercredi soir
- Position commune du Parlement européen
- Discours de Catherine Ashton devant le Parlement européen
- Lettre cosignée par les ministres allemand et britannique des Affaires étrangères

Jeudi

- Réunion des ministres des affaires étrangères européens
- Réunion des ministres des pays de l'OTAN
- Rupture par la France des liens diplomatiques avec Kadhafi
- Soutien par le Royaume-Uni
- Critiques émises par les autres Etats

Vendredi
- Conseil européen extraordinaire sur la Libye

Première étape : sanctionner les violences faites au peuple

Conformément au droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, les Etats ne sont pas tenus d'intervenir dans les affaires intérieures les uns des autres. Mais lorsqu'une situation dégénère et qu'un gouvernement fait emploi de la force pour réprimer l'opposition, il devient opportun de réagir au nom de la défense des droits de l'Homme : d'abord en se distanciant du tyran par des condamnations ouvertes, puis par des sanctions concrètes.

Dans cet esprit, les Etats européens ont décidé dès la semaine dernière de couper les vivres au gouvernement Kadhafi et de priver ses membres du droit de circuler sur le sol européen. Précisément, les Etats membres ont suspendu les visas et gelé les avoirs européens d'un certain nombre de proches du pouvoir, et se sont accordés sur des "sanctions" touchant une liste de banques et de fonds souverains libyens, qui participent au financement du gouvernement.

Outre le fait de sanctionner, le but est aussi de ralentir les combats, qui ont besoin d'une injection de fonds (financement des armes, des mercenaires…) pour continuer. Mais cela sera-t-il réellement efficace, puisque, si l'on en croit le New York Times, Kadhafi aurait "une dizaine de milliards de dollars en liquide cachés à Tripoli" ?

Deuxième étape : rompre les liens diplomatiques

Tandis qu'en Libye la situation se radicalise des deux côtés, qu'un représentant "alternatif" au pouvoir émerge et peut se revendiquer comme incarnant les aspirations du peuple (le CNT : Conseil National de Transition), les Etats européens commencent à remettre en cause les liens diplomatiques qu'ils ont tissé avec Kadhafi. Ce sont des Etats qu'ils reconnaissent, et non des gouvernements : à quel moment le pouvoir en place cesse-t-il d'être légitime ?

Si, bien entendu, Kadhafi continue à se considérer lui-même comme légitime, envoyant notamment des émissaires dans plusieurs pays européens (notamment la Grèce, le Portugal et surtout Malte, à qui ils ont proposé de jouer un rôle de médiateur) pour expliquer sa position, les Européens rencontrent aussi les membres de l'opposition, à l'instar de Catherine Ashton qui s'est entretenue mercredi avec deux représentants du CNT à Strasbourg.

Mais de là à reconnaître officiellement cette opposition comme interlocuteur légitime, il reste de la marge. Ainsi, malgré l'appel du Parlement européen en ce sens, adopté à une écrasante majorité, la chef de la diplomatie européenne n'a pas pris une telle décision, précisant que le choix appartenait aux Etats.

Côté Etats, les ministres allemand et britannique des Affaires étrangères ont pris position en lançant un appel à leurs pairs dans une lettre : "nous devons cesser la coopération avec Kadhafi (…), il doit démissionner pour permettre une véritable transformation démocratique du pays", ont-ils écrit.

Mais l'initiative la plus radicale est venue le lendemain, de la part de la France. Les nombreuses critiques sur sa réaction tardive face aux soulèvements en Tunisie avaient probablement échaudé la diplomatie française, qui a cette fois décidé de prendre les devants, en étant la première à reconnaitre officiellement le CNT comme seul représentant légitime du peuple libyen. En début d'après-midi, le Foreign Office londonien lui a emboîté le pas.

Ces initiatives isolées, en amont du Conseil européen convoqué spécialement pour régler la question, a pris leurs partenaires de court. Berlin s'est déclaré sceptique face à l'initiative française : "je considère que la situation est encore trop confuse pour décider comment on doit procéder", a annoncé le secrétaire d'Etat allemand aux Affaires européennes Werner Hoyer. Pour ce dernier, même si le gouvernement actuel est "discrédité", les structures d'un gouvernement de transition "ne sont pas encore claires". Même son de cloche côté italien : "C'est la décision d'un seul gouvernement. Je crois qu'il est préférable que nous écoutions la position de l'ensemble de la communauté européenne", a ironisé Silvio Berlusconi. La Belgique s'est elle aussi prononcée dans ce sens.

"Ce qui semble heurter le plus, c'est le solo absolu du président français, sans la moindre concertation avec ses partenaires. Cela suscite une réaction d'agacement, d'autant plus profonde, peut-être, qu'il a déjà été coutumier du fait. Le président français a l'image, en Europe, d'un dirigeant qui réagit de façon épidermique, certes actif, mais qui a trop tendance à chercher à passer en force", explique aux internautes Natalie Nougayrède à l'occasion d'un chat organisé par lemonde.fr.


D'autres ont ouvertement critiqué les méthodes françaises, comme le premier ministre luxembourgeois : "les Européens seraient bien avisés de prendre les décisions qu'ils ont à prendre lors du Conseil européen et pas un jour avant". Le ministre de la défense allemand, quant à lui, s'est déclaré "pas du tout favorable à ce que l'on agite en public des options en croyant que cela va impressionner (...) avant de les retirer de la table des discussions le jour suivant. Tout cela n'est pas convaincant".

Sur l'autre rive de la Méditerranée, la réaction du camp Kadhafi n'a pas tardé : "La Libye va réfléchir à rompre ses relations avec la France en raison d'informations circulant sur l'intervention dommageable de la France dans les affaires intérieures libyennes", a déclaré un responsable. Avec un tacle spécialement réservé au chef de l'Etat français, puisque le gouvernement a averti dans un communiqué qu'il révèlerait un "grave secret" sur le financement de la campagne électorale de Nicolas Sarkozy, susceptible d'entraîner sa chute. Rien n'a fuité pour l'instant.

Troisième étape : une intervention armée ?

Une zone d'exclusion soulève plusieurs problèmes, expliqués par le journal La Croix : celui de sa légitimité, puisqu'il s'agit d'une ingérence dans les affaires intérieures d’un pays arabe, d'autant que le doute subsiste sur les exactions qui seraient commises par les insurgés sur des populations restées loyales à Kadhafi, et enfin, la gestion des avions civils toujours autorisés à voler dans l’espace aérien libyen, et de leur sécurité.

Selon un ancien chef d'Etat-major interviewé par le New York Times, cité par Le Monde, cette zone "n'aurait pas besoin de s'étendre sur toute la Libye, mais uniquement au-dessus des zones tenues par les rebelles, où les armements anti aériens seraient du côté des appareils occidentaux. De même, il indique que "la présence, ne serait-ce qu'occasionnelle, d'avions de l'OTAN ou autres serait à même de nuire au moral des pilotes gouvernementaux, réduisant d'autant la fréquence des vols et encourageant les défections".

Au-delà de la réponse diplomatique peut être déclenchée une réponse militaire. C'est ce que propose Nicolas Sarkozy en envisageant des "frappes aériennes ciblées", notamment dans le but de détruire les défenses anti-aériennes dont dispose la Libye. En effet, le gouvernement utilise la voie des airs pour écraser la répression, par des bombardements. L'Occident envisage d'y mettre un terme en empêchant ses avions de survoler certaines villes stratégiques comme Benghazi où se concentre la résistance. Cette solution circule sous le terme de "zone d'exclusion aérienne" ou "no-fly-zone", et divise les occidentaux, qui émettent des réserves sur sa faisabilité.

L'annonce de Nicolas Sarkozy, soutenue par David Cameron, a visiblement "fâché" Berlin, selon le Spiegel : ses propositions n'ont "en aucun cas été approuvées par Merkel", selon une source gouvernementale. Vendredi matin, Jean Asselborn, ministre luxembourgeois des Affaires étrangères, a prévenu que tout "geste théâtral" au Conseil européen serait contreproductif, faisant implicitement référence à la position de Paris.

Sur le fond, l'Allemagne semble parler pour la majorité des Etats en déclarant que "l'heure de l'OTAN n'est pas venue". Les 28 ministres de l'Otan se réunissent depuis hier pour décider de l'opportunité d'agir.

Un peu d'ordre dans la réponse européenne : les résultats du Conseil européen

Au cours d'un Conseil européen qui a duré deux heures de plus que prévu, les chefs d'Etats et de gouvernements ont réussi vendredi à trouver une position commune, à mi-chemin entre les aspirations des uns et des autres.

Sur le plan diplomatique, Herman Van Rompuy, président du Conseil européen, a annoncé que les dirigeants s'étaient mis d'accord pour reconnaître le CNT comme interlocuteur légitime. Suite à cette déclaration politique, encore faut-il que les diplomaties nationales entament le dialogue avec le CNT en envoyant leurs ambassadeurs.

Quant à l'action militaire, le compromis a bien été résumé par Nicolas Sarkozy, quand, au sortir du Conseil, il a déclaré la "disponibilité" de la France et du Royaume-Uni, "à la condition expresse que les Nations Unies le souhaitent, que la Ligue arabe l'accepte et que les autorités libyennes (nouvellement reconnues par l'Europe) le désirent". Les actions militaires seraient "ciblées" et "purement défensives", et auraient lieu "au seul cas où Kadhafi ferait usage d'armes chimiques ou de l'aviation contre des populations qui manifestent sans violence".

M. Sarkozy a confirmé qu'aucune action ne serait envisagée en dehors d'un mandat de l'ONU. De son côté Angela Merkel reste "fondamentalement sceptique" vis-à-vis d'une intervention militaire. Enfin, David Cameron a annoncé regarder du côté de "sanctions pétrolières" vis-à-vis de la Libye.

En attendant, donc, l'évolution de la situation libyenne...

Voir la déclaration du Conseil européen