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Liban : "L’Europe devrait avoir une approche plus politique qu'économique"

Actualité 04.09.2018

Avec un système confessionnel unique et une stabilité remarquable, le Liban a une position singulière au Moyen-Orient. Peer Krumrey, directeur adjoint de la Fondation Friedrich Ebert à Beyrouth, revient pour Toute l'Europe sur les élections législatives libanaises du 6 mai ainsi que sur l’importance du Liban pour l’Union européenne.

Beyrouth

Vue de Beyrouth - Crédits : Sorgul

Les élections législatives ont eu lieu en mai au Liban. Comment interpréter leurs résultats. Quelles sont leurs conséquences à l’échelle nationale et régionale ?

En Europe, la victoire du Hezbollah chiite-radical et de ses alliés est perçue comme évidente. De prime abord, cela semble exact puisqu’ils ont réussi à obtenir une courte majorité au Parlement, mais l'analyse des résultats n’est pas si simple. Il serait plus juste de dire que les forces modérées – d’abord le mouvement dirigé par le Premier ministre Saad Hariri – ont perdu beaucoup de soutien, et que les forces plus radicales ont nettement progressé, notamment le Hezbollah ou le parti chrétien d’extrême droite des Forces libanaises.

Ceci est notamment dû au fait que ces partis, grâce à de meilleures structures d’organisation interne, disposaient de capacités plus importantes pour mobiliser leurs adhérents. Lors des dernières élections, cela s'est révélé particulièrement important puisque la nouvelle loi électorale venait d’introduire un système électoral complexe de listes, qui a rendu caduques les anciennes stratégies de campagne.

Néanmoins, il ne faut pas regarder ce résultat d’un œil trop critique. Dans le dernier gouvernement, le Hezbollah s’est avéré être un partenaire relativement fiable, et il manque toujours des structures lui permettant de reformer le pays selon ses idées. En outre, les partis chrétiens s'avèrent hétérogènes, certains soutenant plutôt Bachar el-Assad tandis que d'autres se montrent critiques.

La formation d’un gouvernement est donc rendue difficile par les succès de camps plutôt opposés. Mais à l’échelle du Proche-Orient, les résultats des élections ne devraient pas être une source d'instabilité.

Peer Krumrey est directeur adjoint (Assistant Project Director) au bureau de la Fondation Friedrich Ebert (FES) à Beyrouth (Liban). La FES, créée en 1925, et la plus ancienne et la plus importante fondation allemande associée à un parti, en l'occurrence le Parti social-démocrate (SPD). Elle dispose d’un siège principal à Berlin ainsi que plus que 100 bureaux à l’étranger.

Le résultat a-t-il une importance pour l’Europe ?

Le résultat des élections libanaises a des conséquences pour l’Europe principalement sur deux aspects. D’abord, les forces modérées ont perdu du terrain, alors qu’elles sont normalement le partenaire naturel de l’Europe. Cela s’explique principalement par leur échec à réaliser leurs promesses socio-économiques, et le fait que ces partis souffrent davantage de la situation régionale, notamment de la guerre en Syrie et de ses conséquences. Deuxièmement, et ceci devrait inquiéter l’Europe, le sujet des réfugiés syriens a joué un rôle important lors de la mobilisation des électeurs. Dans le pays, nous assistons à des tentatives d’instrumentalisation de la souffrance humaine à des fins politiques.

Saad Hariri, Premier ministre libanais depuis 2016 - Crédits : Kremlin

Peut-on considérer le Liban comme une ancre de stabilité dans la région ? Si oui, quelle est l’importance de cette stabilité politique pour l’Union européenne ?

Cela dépend fortement de la définition de la stabilité. Le Liban, c’est le pays des compromis. Un système politique largement dysfonctionnel fait face à une société civile vivante, des structures démocratiques fondamentales relativement stables et un niveau de libertés personnelles qui est, au sein des pays arabes, uniquement comparable à celui de la Tunisie. Le Liban en tant qu’exemple positif est évidemment important pour l’UE.

Néanmoins, s’il l’on réduit la définition de stabilité à la politique de sécurité, la démission forcée par Riyad de Saad Hariri, [qui est revenue un mois plus tard sur sa décision après l'intervention d'Emmanuel Macron, ndlr] a montré que le Liban peut rapidement devenir l’objet d'influences extérieures. Mais même dans ce contexte, le système libanais a montré qu'il est assez fort pour ne pas s'effondrer. De la même manière, la contagion du fragile équilibre religieux du Liban par la guerre civile syrienne a pu être évité.

Le pays est donc effectivement un point de référence positif dans cette région difficile pour l’UE. Mais il faudrait mettre davantage l’accent sur les objectifs de bonne gouvernance sur le long terme, que sur la stabilité sécuritaire à court-terme, c’est-à-dire établir la sécurité par un travail de fond.

Le Liban est-il impliqué dans la guerre en Syrie ?

L’Etat libanais s’est déclaré non impliqué et neutre dans la guerre civile syrienne. Il affirme donc n’apporter aucune forme de soutien à quiconque. Les relations diplomatiques ne sont pour autant pas rompues : des ambassadeurs sont en poste dans les deux pays.

Mais ceci n’a pas empêché le Hezbollah, partenaire de coalition du gouvernement Hariri, d’intervenir dans le conflit aux côtés du régime syrien : d’abord de manière dissimulée, puis ouvertement. L'Etat libanais s'est détaché de ce choix, qui a fortement dégradé l’image du pays. 

Au Liban, la répartition des pouvoirs est proportionnelle au poids de chaque communauté religieuse. Une division confessionnelle est également appliquée aux postes clés de manière permanente : le président de la République est maronite, le président du Conseil (Premier ministre) est sunnite et le président de la Chambre des députés est chiite.

Un million de personnes se sont réfugiées au Liban en raison de la guerre civile en Syrie. De quels moyens dispose le Liban pour faire face à cette arrivée massive de réfugiés ?

Objectivement, le Liban n’est pas en mesure de maîtriser ce défi énorme. Les réfugiés représentent près d’un quart de la population libanaise. L’intégration à long terme des réfugiés, pour la plupart sunnites, pourrait avoir un impact durable sur le fragile équilibre interconfessionnel et ne semble guère possible. De plus, les réfugiés se concentrent plutôt dans des régions économiquement faibles, où le chômage des locaux est déjà élevé et où les pouvoirs publics échouent régulièrement à fournir les services de base aux Libanais, comme l’eau potable ou l’électricité. Le Liban va donc grandement dépendre de l’aide internationale.

Quel est l’impact de cette crise à long-terme sur la société et l’Etat libanais ?

Pour le moment, on ne peut pas donner une réponse sérieuse à cette question. Jusqu’à maintenant, l’impact de la crise sur la politique intérieure du pays est étonnamment limité. Entre ouverture et indifférence, la société libanaise a adopté une attitude remarquable, ce qui a permis un accueil globalement paisible.

Or une partie importante de l’opinion publique se retourne actuellement contre les réfugiés, et les voix demandant leur retour rapide deviennent de plus en plus fortes. Il sera très intéressant de voir ce qui se passe quand les réfugiés ne pourront plus servir de fusibles pour le manque des services étatiques de base. L'action de la communauté internationale pourrait donc avoir un impact positif sur les capacités du Liban à affronter cet enjeu.

De quelle manière l'Union européenne peut-elle soutenir le Liban face aux instabilités (migrations, sécurité, terrorisme…) causées par la guerre en Syrie ?

Historiquement, le Liban dépend de la Syrie plutôt que l'inverse. Or aujourd'hui de nombreux Libanais espèrent être impliqués dans la reconstruction de la Syrie et ainsi en profiter économiquement. Soutenir le renouveau socio-économique de la région est donc le levier le plus important dont dispose l'Union européenne. Aucun des problèmes mentionnés ne sera durablement résolu sans développement économique.

Mais il ne faudrait pas qu'une aide économique soit allouée sans conditionnalité ni clairvoyance stratégique. Or jusqu'ici les aides promises ont été attribuées sans demander au Liban un plan d'action précis sur les objectifs et moyens à employer. Au lieu de cela, on a présenté des projets d’infrastructure hasardeux qui, à l’exception de créations d'emplois à court terme, ne résoudront aucun des problèmes du pays comme la crise des déchets, l’approvisionnement en électricité, le transport ou la corruption. En revanche, la dette publique, qui est d’ores et déjà considérable, continuera à grimper. L’Europe devrait par conséquent avoir une approche plus politique qu'économique.

Rappels historiques : Entité appartenant à l’Empire ottoman jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale, l’Etat libanais voit le jour en 1920 et devient la République libanaise, sous mandat français. Le Liban gagne son indépendance en 1943. Le pays est touché par une grave guerre civile de 1975 à 1990 et par la guerre israélo-libanaise en 2006.

 

Article dirigé par Toute l'Europe et réalisé avec des élèves de Sciences Po dans le cadre d’un projet collectif