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Les Tories sortent l’arme nucléaire

Actualité 16.04.2015

A quatre semaines du scrutin, le Parti conservateur relance le débat sur la dissuasion nucléaire en Grande-Bretagne. Une manœuvre tactique qui a le mérite de diviser ses adversaires et de rassembler son électorat sur deux de ses thèmes de prédilection : la défense et le patriotisme.

Sous-marin nucléaire britannique

Le scénario est bien rodé et a fait ses preuves. C’est un lieutenant de David Cameron, en l’occurrence son secrétaire d’Etat à la Défense Michael Fallon, qui a lancé la polémique. Dans une tribune parue dans le Times, le ministre s’en est violemment pris à Ed Miliband qu’il accuse "de vouloir poignarder le Royaume-Uni dans le dos, après l’avoir fait avec son frère". Soit une nouvelle référence au duel fratricide des primaires pour la direction du Labour party en 2010. Et une formulation des plus frontales pour s’assurer d’une large reprise dans les médias. Mais de quoi l’accuse-t-il exactement ? Selon Michael Fallon, porte-voix dans cette affaire d’un Premier ministre qui stagne dans les sondages, le Parti travailliste serait prêt à renoncer au renouvellement du programme de dissuasion Trident afin de préserver une potentielle alliance avec le Scottish National Party (SNP) dont c’est une ligne rouge bien connue.

Le Trident de la discorde    

Le Royaume-Uni dispose en effet de sa propre force de dissuasion nucléaire, exclusivement représentée par 4 sous-marins lanceurs d’engins, tous stationnés dans le port d’Argyll en Ecosse, seul point d’ancrage suffisamment profond pour abriter ces navires. La génération des actuels sous-marins arrive à son terme et un renouvellement massif, estimé à plus de 20 milliards de livres, s’impose si le Royaume-Uni souhaite conserver cet avantage stratégique qui lui assure encore aujourd’hui sa place parmi les grandes puissances.

Cette question avait été largement posée lors du référendum pour l’indépendance de l’Ecosse en septembre dernier, lorsque le SNP avait fait de l’arrêt du programme Trident l’un de ses chevaux de bataille au nom de l'inclinaison pacifiste des Ecossais. La perspective d’une Ecosse indépendante aurait donc, à terme, conduit le Royaume-Uni (ou ce qu’il en serait resté) à perdre sa capacité de dissuasion nucléaire. Un décrochage stratégique insoutenable pour Londres et une majorité de Britanniques.

A l'aide d’un discours alarmiste et patriotique, Michael Fallon rappelle que le contexte géopolitique actuel n’autorise pas un affaiblissement de la défense britannique. La crise en Ukraine et les craintes d’un retour de la Guerre froide exacerbent ce besoin de protection. Trident serait également un outil indispensable au maintien de l’influence du pays face aux puissances émergentes ainsi qu’un élément fondamental dans sa relation avec ses partenaires de l’OTAN et dans la lutte contre la prolifération des armes nucléaires.

Diviser pour mieux régner

Ed Miliband et Nicola Sturgeon

Il est pourtant clair que l’enjeu principal est ailleurs. En remettant cette question sur la table, les conservateurs veulent faire prendre conscience à l'opinion qu'une alliance entre les travaillistes et les indépendantistes écossais est déjà sur les rails. Une idée qui déplait fortement aux unionistes anglais.

De fait, à l'instar du Parti conservateur, le Labour ne décolle pas dans les sondages et devra certainement compter sur une coalition s'il veut former un gouvernement. Avec sa quarantaine de sièges estimés, le SNP serait un allié de choix. D'autant que les deux partis sont assez proches sur le plan social.

Bien que cette rumeur d’alliance reste fermement démentie par les travaillistes, ces derniers se retrouvent une nouvelle fois obligés de réaffirmer des positions qui sont loin de faire l’unanimité au sein de la base militante, comme c’est le cas au sujet de l’immigration. Défendre Trident en voulant se démarquer des conservateurs tout en évitant la brouille totale avec le SNP : une partition difficile à jouer pour le candidat Miliband, qui ne soulève pas les foules et qui vient de rappeler Tony Blair à la rescousse pour séduire les indécis du centre.

Pendant ce temps, les conservateurs se créent l'opportunité de placer au cœur de la campagne un thème qui fait l'unanimité auprès de leurs électeurs et de faire oublier un bilan international quasi inexistant. Comme ailleurs en Europe, de nombreux Britanniques voient la mondialisation d'une manière négative. La peur du déclassement et la nostalgie d’une grandeur passée qui s’amenuise au fur à et à mesure d’une multi-polarisation du monde, fait apparaître la potentielle disparition d’un symbole fort et visible de cette puissance comme un nouveau coup porté à la fierté nationale. En défendant la pérennité de la force nucléaire, les conservateurs relancent donc le sentiment patriotique britannique et, au passage, détournent, ne serait-ce qu’une journée, l’attention des électeurs sur le bilan économique contestable du gouvernement.

 

* Article écrit dans le cadre d'un partenariat avec notre correspondant en Ecosse Maxime David