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Les migrations : un enjeu crucial pour l’Union européenne, mis au placard par le Conseil

Actualité 21.10.2016

Les chefs d’Etat et de gouvernement des 28 États membres se sont réunis ce 20 octobre pour le traditionnel working dinner du Conseil européen. Au menu, la lutte contre l’immigration illégale, sujet phare porté par des pays comme l'Italie ou la Grèce, débordés depuis de longs mois par l’afflux de migrants. Ces derniers demandent une solidarité plus importante de la part des autres États membres. Mais force est de constater que le Conseil s’est plutôt concentré sur la gestion extérieure de la crise à travers un dialogue plus consensuel.

Migrants arrivant à Lampedusa

Vers un renforcement des contrôles aux frontières

Conformément à la feuille de route établie lors du sommet informel de Bratislava du 16 septembre dernier (où le Royaume-Uni n’était pas convié à la suite du vote sur le Brexit du 23 juin), les Vingt-Huit se sont mis d’accord pour intensifier leurs efforts communs en matière de protection des frontières extérieures de l’Union.

Créé le 6 octobre 2016, le nouveau corps européen de garde-frontières et de garde-côtes doit ainsi atteindre "d’ici la fin de l’année sa pleine capacité en matière de réaction rapide et de retours", selon les termes du Conseil. Les chefs d’État et de gouvernement appellent également à modifier les règles de l’espace Schengen, espace de libre circulation au sein des frontières européennes, en systématisant les contrôles des voyageurs entrant sur le territoire européen.

Un mécanisme de relocalisation qui n’avance pas

La Commission européenne avait proposé en 2015 un mécanisme de relocalisation en deux ans de 160 000 demandeurs d’asile et réfugiés depuis les pays en première ligne des arrivées, l’Italie et la Grèce, vers l’ensemble des Etats membres. À l’heure actuelle, seules 5 651 personnes ont été relocalisées en un an sur les 98 255 à répartir d’ici septembre 2017 – selon les chiffres annoncés par la Commission le 28 septembre dernier.

Viktor Orban

Viktor Orban, Premier Ministre de Hongrie, lors de sa conférence de presse à l’issue du Conseil européen le 21 octobre 2016 (c) Clara Marchaud


Le 20 octobre, le Conseil a dès lors appelé les États membres "à intensifier encore leurs efforts visant à accélérer les relocalisations, notamment pour les mineurs non accompagnés, et la mise en œuvre des programmes de réinstallation existants". Cette déclaration, si elle paraît claire, ne remet pourtant pas en cause la position de la Hongrie ou encore de la Slovaquie, hostiles à l’accueil de réfugiés sur leurs sols. Comme l'a une nouvelle fois déclaré Viktor Orban, Premier ministre hongrois hier à l'issue du Conseil, Budapest "considère que l’argent qu’elle a dépensé dans le contrôle des frontières fait partie de la solidarité européenne".

La réforme, attendue depuis longtemps, du régime d’asile européen commun et qui doit préciser "la manière d’appliquer à l’avenir les principes de responsabilité et de solidarité", est pour sa part renvoyée au Conseil européen de décembre prochain. La politique des quotas semble donc avoir échoué face aux pressions du groupe de Visegrad (V4) et des populismes européens. Le concept de "solidarité flexible", lancé par le V4, est aujourd’hui mis en place dans les faits, malgré les déclarations contraires des autorités européennes, comme celle du président du Conseil européen, le Polonais Donald Tusk. Ce dernier affirmait ainsi à l’issue du dîner de travail "qu’il n’y aura pas de solidarité à la carte".

Des accords avec les pays tiers pour lutter contre l’immigration illégale

En outre, la lutte contre l’immigration illégale reste une priorité pour l’ensemble des 28 États membres. Le 18 mars dernier, malgré de nombreuses critiques venues des responsables politiques, des ONG et de la société civile, l’UE avait signé un accord avec Ankara qui avait permis de réduire drastiquement les arrivées sur les côtes grecques. La Turquie s’était alors engagée à accueillir les migrants illégaux arrivés sur les côtes grecques. En échange, l’UE accueillerait le même nombre de réfugiés installés dans les camps turcs. "Nous avons constaté que les accords avec la Turquie ont eu leur effet. Il y a un processus qui est aujourd’hui, autant qu’il est possible, maîtrisé", a jugé le président français François Hollande à l’issue du dîner de travail.

Toutefois, si l’immigration illégale par la Méditerranée orientale en direction des îles grecques a considérablement chuté depuis le printemps 2016, la route de la Méditerranée centrale continue quant à elle d’être une porte d’entrée majeure vers l’Europe pour les migrants en provenance d’Afrique.

En Méditerranée orientale, les États membres ont souligné la nécessité de "continuer à mettre en œuvre la déclaration UE-Turquie" de mars dernier, et "d'accélérer les retours depuis les îles grecques vers la Turquie". Ces progrès dans la mise en place de l’accord avec Ankara sont cependant conditionnés par la libéralisation du régime des visas pour les citoyens turcs, promise par les autorités européennes en échange d'un certain nombre de conditions. Parmi celles-ci, la réforme des lois antiterroristes turques, jusqu'à présent refusée par le gouvernement turc. Figée depuis plusieurs semaines, la situation suscite l'impatience de la Turquie et rend la pérennité de l'accord incertaine.

Renforcer la coopération avec l'Afrique

"Il convient de redoubler d'efforts pour endiguer les flux de migrants en situation irrégulière, en particulier en provenance d'Afrique, et pour augmenter les taux de retour", ont précisé les Vingt-Huit dans leurs conclusions relatives à l’immigration. L’UE va ainsi renforcer sa coopération avec cinq pays jugés prioritaires : le Nigéria, le Niger, l’Ethiopie, le Sénégal et le Mali. Federica Mogherini, haute-représentante de l’Union pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité, est appelée à négocier des accords avec ces pays africains, qui pourront recevoir des financements européens conditionnés à la mise en place de politiques migratoires adaptées. Car "Il ne s’agit pas simplement d’argent, il s'agit d'améliorer les capacités et les chances des habitants de ces pays, et donner de l'espoir", a précisé la chancelière allemande Angela Merkel le 20 octobre.

Angela Merkel

La chancelière allemande, Angela Merkel, en conférence de presse à l’issue du dîner de travail du Conseil européen le 20 octobre 2016 (c) Clara Marchaud


Cette stratégie semble cependant extrêmement difficile à mettre en place pour l’UE, face à des partenaires n’ayant pas les mêmes priorités, expliquait un diplomate en amont du sommet. D’autres pays d’Afrique pourraient également bénéficier du programme comme l’Erythrée, pourtant considérée comme autoritaire et souvent critiquée par l’UE pour ses violations répétées des droits de l’Homme.

Par Clara Marchaud, dans le cadre de notre partenariat avec Open Diplomacy