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Les gouvernements populistes de l'Union européenne

Carte et comparatif 24.10.2018 Vincent Lequeux

Election après élection, les "populistes" sont parvenus à prendre le pouvoir dans plusieurs pays d’Europe. Mais qui se cache vraiment derrière ce terme ? Représentants "du peuple", ils dirigent ou participent aujourd’hui à un quart des vingt-huit gouvernements de l’Union européenne. Avec des projets variés mais souvent néfastes pour la démocratie.

 

"Populiste" : le mot est aujourd'hui en vogue. Souvent utilisé pour disqualifier un adversaire politique, il est aussi revendiqué par plusieurs partis. Si le terme fait l'objet de définitions variées, les populistes partagent néanmoins une vision commune du monde, dans laquelle leur pays doit être gouverné selon la volonté du "peuple". Mais surtout, les leaders populistes revendiquent un lien direct avec celui-ci, souvent qualifié de "majorité silencieuse", et donc le monopole de leur représentation. Ce peuple étant perçu comme homogène, ils rejettent la diversité politique et sociale. Et s'en prennent directement aux élites (politiques, financières et intellectuelles), aux groupes minoritaires (étrangers, Roms, migrants, minorités religieuses, opposition politique...) et à un certain nombre d'institutions (politiques, judiciaires, médias, ONG...), tous accusés de trahir l'intérêt national.

Ainsi, "l'essence du populisme, c'est l'anti-pluralisme", explique le politologue allemand Jan-Werner Müller. "Premièrement, tous les autres partis sont illégitimes, corrompus, ‘tous pourris'. Deuxièmement, les citoyens qui ne les soutiennent pas politiquement n'appartiennent pas à ce ‘peuple vrai'". Un rejet de la diversité qui conduit les gouvernements populistes à "l'exacerbation du pouvoir majoritaire", à la "simplification des institutions démocratiques" voire à "l'éjection de la démocratie", analyse le professeur Pierre Rosanvallon.

Enfin, les partis populistes sont le plus souvent, mais pas toujours, d'extrême-droite (il en existe aussi de gauche ou de plus difficilement classables comme le Mouvement 5 étoiles en Italie), donc nationalistes et xénophobes, ou encore anti-européens et protectionnistes.

Hongrie, Pologne, Italie, République tchèque, Slovaquie, Bulgarie, Autriche : aujourd'hui, sept pays de l'Union européenne sont gouvernés par des leaders ouvertement populistes, ou des coalitions qui en comptent en leur sein.

 

Les gouvernements populistes

 

Hongrie : Viktor Orbán et la démocratie "illibérale"

Viktor OrbanThéoricien de la démocratie "illibérale", le Premier ministre hongrois Viktor Orbán  (photo ci-contre) dirige son pays d'une main de fer depuis 2010, après un premier passage au pouvoir de 1998 à 2002. Ancien opposant au régime communiste et leader du parti de centre-droit Fidesz, il présente régulièrement ses mesures comme émanant directement du peuple : "il est impossible pour le peuple d'avoir une opinion sur une question fondamentale et que le gouvernement ne s'y conforme pas", a-t-il par exemple déclaré dans une interview au journal allemand Bild.

Depuis son retour au pouvoir en 2010, Viktor Orbán a mis en place un large éventail de mesures liberticides : contrôle des médias par ses proches, modification des lois électorales en faveur de son parti, affaiblissement de la Cour constitutionnelle, offensives contre les migrants et contre les ONG qui les défendent, restriction d'enseigner des universités étrangères. Avec un discours souverainiste, anti-élites et anti-islam, il se pose désormais en défenseur de "l'identité chrétienne" européenne, face à une immigration qu'il qualifie "d'invasion" musulmane. Dernière mesure en date : une loi interdisant aux sans domicile fixe (SDF) de dormir dans les espaces publics.

Le Fidesz est par ailleurs débordé à sa droite par le parti d'extrême-droite ultranationaliste Jobbik, qui a obtenu 20% des voix aux élections législatives d'avril 2018.

La démocratie illibérale

Si le concept d'"illibéralisme" a été théorisé dès les années 1990, celui de "démocratie non libérale" (ou "illibérale") a été utilisé et revendiqué pour la première fois en 2014 par Viktor Orbán, dans un discours au camp de jeunes de Băile Tuşnad.

Celui-ci y explique notamment "qu'une démocratie n'est pas nécessairement libérale" et que "les sociétés fondées sur l'organisation libérale de l'État ne seront pas en mesure de maintenir leur compétitivité mondiale dans les années à venir". Ainsi, pour le Premier ministre hongrois, "Le nouvel Etat que nous sommes en train de construire est un Etat illibéral, un Etat non libéral. Il ne nie pas les valeurs fondamentales du libéralisme comme la liberté, etc. Mais il ne fait pas de l'idéologie un élément central de l'organisation de l'Etat. Il applique une approche spécifique et nationale".

Le régime a ainsi conservé un système d'élections "libres", comme dans d'autres pays cités comme modèles : "Singapour, la Chine, l'Inde, la Turquie et la Russie". Une pratique souvent avancée par les partisans de l'illibéralisme comme preuve du caractère démocratique du régime, au mépris des autres principes qui y sont rattachés : pluralisme, séparation des pouvoirs voire égalité devant la loi.

Viktor Orbán, hussard de l'illibéralisme à l'assaut des élections européennes

 

Pologne : la "révolution conservatrice" de Kaczynski

Jaroslaw KazcynskiAncien Premier ministre et frère jumeau de l'ancien président de la République polonaise, admirateur de Viktor Orbán, Jaroslaw Kaczynski (photo ci-contre, en haut) est à l'origine des principales mesures de l'actuel gouvernement polonais dirigé par Mateusz Morawiecki (photo ci-contre, en bas). Un projet qui vise à surmonter, selon les mots de Kaczynski, "l'échec" de la transformation polonaise après la chute de l'URSS, une période marquée par les "pathologies du postcommunisme", le libéralisme économique "sauvage" et la corruption morale et économique de ses élites.

Mateusz MorawieckiDepuis la victoire du PiS en 2015, le pays a subi une dérive autoritaire. Plusieurs réformes visent à mettre la justice sous tutelle de l'exécutif, en purgeant notamment les membres du Tribunal constitutionnel puis de la Cour suprême. Mais d'autres purges ont eu lieu dans la fonction publique, les médias publics et l'armée. Comme le souligne le politologue Aleksander Smolar, "un des objectifs à long terme du PiS est le changement radical des élites dans toutes les structures sociales". L'Histoire du pays est également réécrite : un projet de loi, atténué sous la pression internationale, encadre sévèrement la manière dont il est possible d'évoquer la responsabilité de la Pologne pendant la Shoah.

 

Italie : une coalition "antisystème"

Matteo SalviniVainqueurs des élections législatives de mars 2018, les deux principaux partis populistes italiens autrefois ennemis gouvernent désormais ensemble. D'un côté, la Ligue d'extrême-droite, souverainiste et xénophobe, élue sur un programme anti-migrants, anti-UE et parfois complotiste. Elle est dirigée par Matteo Salvini (photo ci-contre), aujourd'hui ministre de l'Intérieur, qui souhaite construire au niveau européen une "Ligue des ligues", "l'alliance des populismes qui unira tous les mouvements libres et souverainistes qui veulent défendre leur peuple et leurs frontières". Lors d'une rencontre en août 2018, le Hongrois Viktor Orbán l'a désigné comme "héros et compagnon de route". Une alliance qui a toutefois du plomb dans l'aile, Orbán s'opposant à une gestion européenne des flux migratoires que souhaite Salvini.

Luigi Di MaioA ses côtés : le Mouvement 5 étoiles (M5S), mené aujourd'hui par Luigi di Maio (photo ci-contre), chargé du portefeuille des Affaires sociales. Anti-élites, anti-corruption et favorable à une ligne dure contre les migrants, ce parti inclassable prône quant à lui la mise en place d'une démocratie directe, une amélioration de la justice sociale ou encore la défense de l'environnement.

Le programme de coalition de ce gouvernement antisystème promet entre autres un "revenu de citoyenneté", le renvoi de 500 000 immigrés clandestins, une réduction drastique du nombre de parlementaires ou encore un recours accru aux initiatives populaires.

 

République tchèque : Andrej Babiš, "populiste entrepreneurial"

Andrzej BabisMilliardaire ayant acquis sa fortune dans l'industrie agro-alimentaire, Andrej Babiš (photo ci-contre) est devenu chef du gouvernement tchèque en décembre 2017, avec son parti de centre-droit ANO (pour "Action des citoyens mécontents", mais aussi "oui" en tchèque). Après avoir échoué à obtenir un gouvernement avec son seul parti, il a finalement formé une coalition avec les sociaux-démocrates en juin 2018.

Pragmatique, il a bâti son succès sur une critique du parlementarisme (qualifiant le Parlement de "chambre de bavardage") et un rejet des élites, jugées inefficaces et corrompues. Parfois surnommé le "Trump tchèque", qualifié de "populiste entrepreneurial" par le politologue Jacques Rupnik, il prévoit de "gérer l'Etat comme une entreprise" et a instauré une forte personnalisation du pouvoir. Opposé à l'immigration et à l'Islam, anti-euro mais pro-européen (et par ailleurs poursuivi pour fraude aux fonds européens), il possède aujourd'hui de nombreux médias en République tchèque.

A sa droite, le parti SPD ("Liberté et démocratie directe") de l'entrepreneur d'origine japonaise Tomio Okumara prône la "tolérance zéro" pour "l'islam et les migrations illégales" et veut "défendre l'identité de la civilisation européenne". Il a réalisé un score de 11% aux élections législatives.

 

Les gouvernements intégrant des populistes

 

Slovaquie : Robert Fico, populiste de gauche

Robert FicoPrésident du gouvernement de 2012 à 2018, Robert Fico (photo ci-contre) se classe plutôt à gauche, en raison des mesures économiques et sociales qu'il a mises en œuvre (réduction de la TVA, augmentation des allocations et du salaire minimum, train gratuit pour les étudiants et les retraités) et de l'appartenance de son parti, le SMER-social-démocratie, au Parti socialiste européen.

Il a remporté les élections de 2016 avec une rhétorique populiste ciblant en particulier les migrants, les musulmans, la minorité hongroise de Slovaquie et les journalistes. Fico a tour à tour qualifié ces derniers de "simples hyènes idiotes" ou de "prostituées anti-Slovaques", interdit l'usage de la langue hongroise dans les administrations et juré en 2015 de "surveiller chaque musulman en Slovaquie".

Après le meurtre en février 2018 du journaliste d'investigation Jan Kuciak et de sa fiancée, Robert Fico démissionne. Son successeur plus modéré, Peter Pellegrini, a néanmoins reconduit la même coalition gouvernementale avec le parti de Robert Fico, le parti de la minorité hongroise Most-Hid et le parti d'extrême-droite SNS.

 

Autriche : une nouvelle coalition noire-bleue

Heinz-Christian StracheVainqueur d'une campagne centrée sur l'immigration, le Premier ministre autrichien conservateur Sebastian Kurz (ÖVP) gouverne avec le FPÖ de Heinz-Christian Strache (photo ci-contre), classé à l'extrême-droite. Une coalition "noire-bleue" qui n'a rien d'inhabituel dans ce pays où "le travail de mémoire" sur les crimes nazis reste "tardif et incomplet", rappelle le politologue Matthias Falter. Le FPÖ a ainsi déjà gouverné avec la droite de 1999 à 2005, et participe à de nombreuses alliances au niveau régional.

Il dispose aujourd'hui de six ministères, dont celui de l'Intérieur qui lui permet de mettre en œuvre un programme anti-migrants et anti-islam. Celui-ci insiste sur la défense de l'identité nationale, et repose sur 10 grands principes tels que la "patrie", la "sécurité" ou la "responsabilité". Outre la lutte contre l'islam politique érigée au rang de priorité, il comporte des mesures visant à réduire les services sociaux pour les nouveaux arrivants, les demandeurs d'asile ou encore les parents qui ne respectent pas certaines exigences, comme s'assurer de la présence des enfants en cours ou le fait qu'ils s'expriment en langue allemande. Heinz-Christian Strache exigeait un référendum sur le maintien de l'Autriche dans l'Union européenne et l'abandon de l'euro, ce qui lui a été refusé par Sebastian Kurz.

 

Bulgarie : l'empreinte d'Ataka

Krassimir KarakatchanovPremier ministre pour la 3e fois en 2017, le leader du parti de centre-droit GERB, Boïko Borissov, a formé un gouvernement de coalition avec l'alliance des "Patriotes unis", qui regroupe la droite nationaliste et conservatrice et notamment le parti d'extrême-droite Ataka ("Attaque"), dirigé par Volen Siderov.

Si les "Patriotes Unis" s'affichent désormais pro-européens et favorables à l'OTAN, ses deux principaux leaders Krassimir Karakatchanov et Valeri Simeonov (photos ci-contre) s'en prennent régulièrement aux Turcs, aux migrants et à la "criminalité tzigane"

Valeri SimeonovNostalgiques d'un État fort vis-à-vis des étrangers et des minorités nationales, ils ont contribué à élaborer un programme de gouvernement prônant "l'éducation patriotique" à l'école, le rejet des migrants ou encore le blocage du financement de la communauté musulmane bulgare par la Turquie.

 

 

 

Les cas particuliers


Grèce : la normalisation de Syriza


Pannos Kammenos, président d'ANELLe cas grec est plus difficile à trancher. Élus sur un programme anti-austérité, les partis de gauche radicale Syriza et de droite nationaliste et complotiste Anel (Grecs indépendants) gouvernent ensemble depuis janvier 2015. Bien qu'opposés sur de nombreux points, ces deux partis populistes ont martelé un discours anti-élites, accusant ces dernières d'être corrompues, non patriotes, et les présentant "comme des forces constamment en train de comploter dans le but d'obtenir la déstabilisation politique et la chute du gouvernement", rappelle le politologue Andreas Pantazopoulos.

Dirigé par Pannos Kammenos aujourd'hui ministre de la défense (photo ci-contre), le parti des Grecs indépendants d'Anel, qui n'a quant à lui obtenu que 3% des voix, s'oppose au multiculturalisme, souhaite réduire l'immigration et soutient le développement d'un système éducatif appuyé par l'Église orthodoxe.

Toutefois, plusieurs commentateurs, tels le chercheur Angelos Chryssogelos, s'accordent sur le fait que le gouvernement grec est rapidement passé du populisme au pragmatisme, après avoir accepté notamment des concessions sur le plan d'aide européen en juillet 2015. En septembre 2018, le Premier ministre grec Alexis Tsipras a par ailleurs mis en garde les députés européens contre le retour du "monstre du populisme".


Lettonie : des incertitudes sur la future coalition

Artuss Kaimiņš, président du KPV LVDe 2016 à 2018, le gouvernement letton a intégré trois ministres issus de l'Alliance nationale. Ce parti nationaliste est entre autres connu pour avoir organisé des commémorations des soldats lettons s'étant battus avec les nazis contre les communistes russes pendant la Seconde Guerre mondiale. Lors des élections législatives du 6 octobre 2018, les sociaux-démocrates russophiles du parti "Harmonie" sont arrivés en tête, suivis de deux partis populistes : KPV LV (14,1 %), dirigé par Artuss Kaimiņš (photo ci-contre) et le Nouveau Parti conservateur (13,6 %). Le Parlement issu des urnes étant très fragmenté, la future coalition gouvernementale reste incertaine.

 

Pour aller plus loin